ūüćĻ Jacqueline et ses copines, votre feuilleton de l’√©t√© 2021

Résumé

« Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait. » Non mais c’est quoi ces conneries ? Du blabla de vieux qui se cherchent des excuses ? Manquerait plus que √ßa que je puisse pas faire ce que je veux, et quand je veux en plus. Si Mikha√Įl ne souhaite pas se bouger, libre √† lui. Apr√®s 48 ans de mariage, on peut bien se faire un petit plaisir solitaire : ce voyage de trois semaines √† l’Ile Maurice avec ma bande de copines, je le ferai. Point.« 


Chapitre 1 – Viens avec moi, petit chat…

Sa voix enchante mon oreille. Un timbre latin, dans les graves, chantant un air italien envo√Ľtant. Il s’interrompt trois secondes pour m’inviter : « viens avec moi, petit chat‚Ķ » Des cheveux de jais mi-longs, assortis √† une gueule d’ange que l’on a envie de d√©vorer, des yeux comme de la bouche. Une main dor√©e par le soleil me caresse la cuisse d’un geste nonchalant. Ma peau brille sous la lumi√®re de cet √©t√© br√Ľlant. Ses doigts relient mes grains de beaut√© du genou jusqu’√† l’aine. Une chair de poule se manifeste, sans que j’en ressente les effets. Je me tourne vers son visage pour lui dire √† quel point le moment est parfait.

Ses mirettes rayonnent du bonheur d’√™tre en ma pr√©sence, mais lorsqu’il ouvre la bouche pour me r√©pondre, c’est un son tonitruant qui en sort, comme une esp√®ce de carillon. Une sonnerie. Une sonnerie‚Ķ de r√©veil ? Une lutte int√©rieure s’ensuit, pr√©sageant, comme √† chaque fois, un lever d’une humeur d√©licieusement massacrante. Jackie veut rester couch√©e quand Jacqueline mart√®le que l’avenir appartient √† ceux qui se l√®vent t√īt. Oui parce qu’au cas o√Ļ ce ne serait pas clair, je ne suis pas sur une plage br√©silienne avec un Paulo qui me susurre des bruits de cloche √† l’oreille, mais bel et bien au fond de mon lit dont j’ai beaucoup de mal √† m’extirper.

J’ouvre un Ňďil, celui de Jacqueline. Les rais de lumi√®re voil√©e traversant la pi√®ce m’indiquent que c’est bien le moment de me lever. Je ne sens pas le poids du fessier de Mikha√Įl sur le matelas √† c√īt√© de moi. Quel ind√©crottable l√®ve-t√īt ! En mon for int√©rieur, Jackie bataille pour maintenir sa paupi√®re close alors que le gai gazouillement d’un oiseau quelconque se fait entendre par-del√† le volet rouge. Il n’en faut pas plus √† ma sauvage Jackie pour d√©couvrir son iris bleu et prendre possession de ma bouche afin de jurer. Apr√®s le concert du merle nocturne qui a dur√© pr√®s de trois heures, les oiseaux sont mis √† prix chez les Kroutchinkine. Et la prime est d’un bon montant, je peux vous l’assurer. Je ne sais pas encore combien, mais la somme sera coquette.

Je r√©unis les deux parts de moi-m√™me pour √©tirer tous les membres de mon corps encore alangui sous les draps. Sans ce c√©r√©moniel, point de station debout fluide et l√©g√®re, que nenni ! Je proc√®de comme la sophrologue me l’a appris : d’abord les orteils. C’est ainsi que d√©marre la production d’un concert de mon cru. Ca fait plusieurs ann√©es maintenant que je l’ai appel√© « requiem d’un squelette doubiste ». Doubiste, √ßa veut dire originaire du Doubs. C’est le n¬į25 sur la liste. Pas de souci, √ßa me fait plaisir. Les d√©partements fran√ßais, c’est ma marotte. Je sais, on n’apprend plus rien aux gamins de nos jours, alors la g√©ographie locale, pensez bien. Bref, j’en suis o√Ļ d√©j√† ? Ah oui, mes panards. Enfin non, durant mon petit cours particulier de g√©o, je suis arriv√©e √† mon bassin.

Moi non plus, je ne sais pas trop comment on √©tire un bassin, alors je me dandine comme je peux sur mon matelas devenu trop mou au fil des ans. Je termine par les doigts, mains, bras, tronc, cou, t√™te‚Ķ oui, dans cet ordre. Arrive le moment o√Ļ je roule sur le c√īt√© pour laisser glisser mes jambes dans le vide et toucher le sol avec mes pieds. J’y arrive √† chaque fois. Il para√ģt que les rat√©s commenceront √† la dizaine des huit. Je ne suis pas press√©e. Du tout, du tout ! Un coup d’Ňďil au r√©veil et l√†, horreur ! J’aurais d√Ľ le regarder avant au lieu de faire ma maligne avec mes √©tirements‚Ķ Je devrais d√©j√† √™tre dans la salle de bain pour ma toilette du matin. √áa va √™tre impossible √† rattraper, √ßa.

Assise au bord du lit, j’entends l’homme qui entre dans la chambre.

‚Äď Jacqueline, ma ch√©rie, il est l’heure de te lever‚Ķ minaude-t-il √† l’entr√©e de la pi√®ce.

‚Äď Micha, tu ne vois pas que je suis assise au bord du lit ?

Un √©clair √©blouissant me br√Ľle les r√©tines. Cet abruti a allum√© le plafonnier ! Le cumul merle chanteur qui a diff√©r√© mon sommeil / r√©veil douloureux qui me met en retard me rend imm√©diatement agressive.

‚Äď Mikha√Įl ! Je suis dans l’obscurit√© depuis que j’ai ouvert les yeux, qu’est-ce que tu cherches √† faire bon sang ? A m’aveugler ?

‚Äď Ma douce Jacqueline, et pour quoi faire au juste ? Me transformer en chien-guide ? Non merci, r√©pond-il en faisant le tour du lit avant de d√©poser un baiser sur mon front rid√© par la nuit et le temps qui passe.

Avec une profonde respiration, je lui rends sa marque d’affection quotidienne par mon traditionnel b√©cot sur sa joue mal ras√©e. Depuis le premier jour de sa retraite, mon mari prend un soin m√©ticuleux de sa pilosit√© faciale. Ca fait roots, selon lui. Quand Google a bien voulu fonctionner pour me traduire la nouvelle lubie de Mikha√Įl, je n’ai pas bien compris ce que les « racines » venaient faire dans l’√©quation, mais il √©tait hors de question que je pose la question √† Micha, je ne lui aurais pas fait ce plaisir, √ßa non ! Heureusement, Laureline est arriv√©e telle ma chevali√®re des temps modernes, parfaitement bilingue et fi√®re de m‚Äôapprendre qu’il s’agit en fait d’une expression anglaise pour dire « brut, naturel ». Enfin, si j’ai bien retenu la le√ßon. Je me demande encore d’o√Ļ Micha peut sortir ce mot, en revanche. Je note dans mon carnet int√©rieur de lui poser la question √† la prochaine gueulante.

Mes pieds pos√©s bien √† plat sur le plancher, je me mets doucement en branle. La pens√©e fugace que ce mot fait beaucoup rire mes petits-enfants quand je l’utilise me tire un sourire attendri. Je m’amuse de leur immaturit√© coupl√©e √† une r√©activit√© stup√©fiante, que je ne manque pas d’alimenter, utilisant ce don √† toutes les sauces. Tiens, l’amalgame de ce dernier mot avec le premier me fait carr√©ment rire. Je pouffe doucement, revers discret de mon hilarit√© int√©rieure.

Quelque chose attire mon regard. Je scrute mes cuisses, d√©tectant une anomalie sans arriver √† la d√©finir. Ma peau ! Elle devrait √™tre lisse et lumineuse, non ? Comme lorsque sa main dor√©e par le soleil est venue‚Ķ le raisonnement s’√©tiole √† mesure que la r√©alit√© reprend ses droits : non, √† 72 ans, je ne peux d√©cemment pas avoir la peau des guiboles aussi fra√ģche que dans mon faux souvenir fabriqu√© par une nostalgie galopante.

Dans un soupir qui se transforme en une grossi√®ret√© mettant √† l’honneur le plus vieux m√©tier du monde, je prends la direction de la salle de bains alors que ma nuisette redescend tranquillement sur mes fesses aplaties par les ann√©es. Je dois avouer qu’avoir perdu un peu de la graisse qui m’emp√™chait de fermer certains pantalons m’arrange bien pour m’habiller aujourd’hui‚Ķ mais c’est aussi moins √©vident de poser mon s√©ant sur une surface dure. Oui, oui, la 3√®me √Ęge crois√©e au concert en plein air de Ben l’Oncle Soul l’√©t√© dernier avec un coussin √† la main, c’√©tait moi. Toutes les personnes qui utilisent cet accessoire grand confort n’ont pas forc√©ment des h√©morro√Įdes, voyons !

Apr√®s une douche aussi rapide que ma mise en route, je ravale la fa√ßade. Cr√®me hydratante √† peine teint√©e m√™me pas antirides ‚Äď j’ai l√Ęch√© l’affaire il y a une d√©cennie ‚Äď une petite touche de mascara et un trait de crayon anthracite pour souligner le regard, quelques tapotements de rouge √† l√®vres corail et zou ! Direction la penderie.


Chapitre 2 – Je suis une bombe atomique

√áa m’amuse toujours √©norm√©ment de traverser la maison √† poil. C’est un petit jeu que j’aime mener de bon matin, sachant que Mikha√Įl, pudique notoire, a m√™me du mal √† se d√©v√™tir devant moi pour enfiler un maillot de bain.

En remontant le couloir, j’entends Julien Courbet qui braille dans la cuisine, tentant, je crois comprendre, de faire plier un employeur v√©reux. Entendons-nous bien : le journaleux racoleur, d√©fendeur de la veuve, de l’orphelin et des d√©munis, n’est pas techniquement dans ma cuisine, m√™me si le volume sonore qui s’en √©chappe pourrait le laisser penser. Non, c’est Micha, mon d√©sesp√©rant bonhomme, qui non seulement refuse d’√™tre appareill√©, mais qui en plus √©coute des √©missions ringardes √† la radio.

Il appara√ģt soudain dans mon champ de vision et me lance un coup d’Ňďil. J’en profite pour lui faire un coucou de la main avant de lui balancer un shimmy* de la poitrine dont j’ai le secret. Il l√®ve les yeux au ciel avec une moue d√©sol√©e, puis secoue la t√™te. Mission accomplie ! Je parcours les cinq derniers m√®tres qui me s√©parent de la chambre en chantonnant, tout sourire d’avoir men√© √† bien ma provocation pu√©rile.

‚Äď Listen baaaaaby‚Ķ. Ain’t no moutain high, ain’t no valley low‚Ķ

Je ne remercierai jamais assez la professeure de danse moderne qui a donn√© de son temps √† l’association municipale qui g√®re le club du 3√®me √Ęge. Teresa, que je connais depuis plus de vingt ans, a insist√© pour m’y emmener lorsque les septante sont arriv√©s sur mon g√Ęteau d’anniversaire. Si la plupart des ateliers qui y sont propos√©s rel√®vent du pur clich√© g√©n√©rationnel ‚Äď bridge, bingo, couture, p√©tanque et j’en passe ‚Äď certaines activit√©s se sont r√©v√©l√©es d’une fra√ģcheur inattendue. Le cours de danse de Samantha par exemple, mais aussi l’initiation √† la photo de Ga√ęl et les cours de finger food de Doroth√©e.

‚Äď if you neeeed me, caaaall me, no matter where you aaaare, no matter hooow faaar‚Ķ

C’est pour me rendre √† la s√©ance de boustifaille du jour que j’essaie de m’activer √† l’appr√™t de ma personne. Me pr√©parer en plusieurs temps est une habitude que j’ai adopt√©e il y a plus de quarante ans, quand je travaillais encore et que je n’√©tais pas simplement « la femme du bijoutier », puis « la femme du bijoutier retrait√© ».

Une fa√ßon de savourer ce moment de la journ√©e qui m’est exclusivement r√©serv√© ; un pied hors du lit, puis un autre, un r√©veil aqueux dans la salle de bains, une mise en beaut√© pour rafra√ģchir mon teint – et r√©conforter mon moral – le choix minutieux de mes v√™tements, puis le domptage de mes tifs, √† l’origine blonds et fougueux. Aujourd’hui, c’est un crin d’une blancheur √©clatante qui fait ressortir mes yeux vairons. D’ailleurs, la coupe dont Maracuj√† m’a gratifi√©e la semaine derni√®re est une merveille : dans l’air du temps et simple √† remettre en ordre.

‚Äď Ain’t no moutain high enough‚Ķ ain’t no valley low enough‚Ķ ain’t no river wild enough‚Ķ

Je croise mon reflet en train de meumeumer dans le miroir de la penderie r√©alis√©e suivant mes plans. Enfin un dressing digne de ce nom, qui peut contenir toutes nos affaires sans les froisser ou en perdre quelques-unes dans ses m√©andres. Je le trouve √©l√©gant, dispos√© tout le long du mur, dans son bois acajou qui fait ressortir les huisseries et barres de suspension dor√©es. Chacun sa glace : moi √† gauche, Mikha√Įl √† droite. Nos godasses sont align√©es sur les cinq m√®tres de rayonnages et au milieu, une large colonne de tiroirs parfait le design du meuble sur-mesure.

Pratique, esth√©tique, spacieuse‚Ķ Je suis amoureuse de ma cr√©ation, au point que Micha m’a surnomm√©e Docteur Jackie-Frankie. Dois-je en conclure qu’il me trouve des similitudes physiques avec un savant fou ? J’ai pr√©f√©r√© √©luder la question quand le surnom a fus√© la premi√®re fois. Apr√®s tout, c’est lui qui a choisi de tra√ģner ses gu√™tres avec un g√©nie cr√©atif forcen√©.

J’opte pour une tenue d√©contract√©e : pantalon fluide noir, chemisier rose poudr√© et ballerines beiges. Apr√®s avoir enfil√© mes v√™tements et termin√© le tube de Marvin Gaye qui m’a mise de tr√®s bonne humeur, je glisse un sautoir vermillon √† mon cou. L’inspection se termine avec un coup de brosse rapide sur la superbe coiffure made by ma meilleure amie depuis des d√©cennies. Mon double me sourit de toutes ses jolies fausses ratiches bien align√©es. Ce visage est lumineux ! Par la constellation d’Orion, le r√©sultat est sans appel : je suis une bombe atomique.

Une bombe un peu fl√©trie, c’est vrai, mais des femmes de mon √Ęge qui ont cette allure-l√†, je n’en connais pas beaucoup. Rien qu’au club qui doit accueillir les trois quarts des plus de 65 ans de la ville et de ses environs, en toute objectivit√©, il n’y a que Feiza qui m’arrive √† la cheville. Si on aime les orientales, cela va de soi. Sa crini√®re auburn dont la couleur est savamment entretenue par une sorci√®re de sa famille fait baver tous les vieux de l’amicale. Comme elle ne marche pas sur mes plates-bandes ‚Äď comprendre assister aux ateliers que je fr√©quente – je tol√®re sa pr√©sence sans moufter.

Oui, je connais la chanson : « elle est mari√©e, quand m√™me, qu’est-ce qu’elle s’occupe de vouloir plaire, et √† son √Ęge en plus, alors qu’elle a plus besoin de se pr√©occuper de √ßa, elle ferait mieux de passer plus de temps avec les lardons de ses mioches, et patati et patata‚Ķ » Cette rengaine, je la connais par cŇďur ! C’est celle que me sort Mikha√Įl, que me serinent mes deux insupportables filles ador√©es, la quasi-totalit√© des copines de l’amicale et en fait‚Ķ toute la soci√©t√© d’aujourd’hui.

Mon fils a la d√©cence de ne pas aborder ce sujet qui f√Ęche ‚Äď je crois qu’il aime trop sa daronne ‚Äď et mes trois amies proches sont de la m√™me veine que moi, heureusement ! Sinon on aurait vite fait de croire qu’on perd la boule √† simplement vouloir prendre soin de soi et se sentir s√©duisante, m√™me √Ęg√©e de 72 ans. Ne dit-on pas que c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes ? Attention, loin de moi l’id√©e de me laisser p√©n√©trer par qui que ce soit ou quoi que ce soit. Je dois confesser que ces choses-l√† ne m’int√©ressent plus depuis‚Ķ. Au moins tout √ßa.

Non, ce que j’aime moi, c’est le petit frisson provoqu√© chez l’autre par la senteur d’un parfum qui embaume sur son passage. C’est l’Ňďil qui frise d’un d√©collet√© plongeant garni de beaux melons ou d’une pilosit√© virile. Ce sont ces messes basses quand une toilette met parfaitement en valeur sa ou son propri√©taire. C’est le soupir entendu sur le passage d’un fessier d√©licat ou les gloussements d’appr√©ciation d’un joli mot. Ce que j’aime, c’est la d√©licatesse et le pouvoir de la s√©duction. Feiza doit savoir de quoi je parle, elle : j’aime l’id√©e de plaire, et √† tout √Ęge.

‚Äď Micha, je vais au club pour l’atelier finger food‚Ķ

Je m’interromps : mon mari, confortablement install√© dans son fauteuil t√©l√©command√© au centre de la salle √† manger, est hypnotis√© par Thierry Beccaro qui d√©roule le programme de son √©mission de fin de matin√©e. Il n’a pas daign√© tourner la t√™te √† l’√©nonc√© de son pr√©nom. Qu’il en soit ainsi. Je prends mes cl√©s, mes cliques et mes claques, puis ferme la porte sans une parole de plus.


Chapitre 3 – Rock’n’roll Baby !

Doroth√©e est divine. Non seulement elle sait parler, faire et d√©guster la cuisine comme personne, mais en plus elle est d’une volupt√© √† faire fr√©mir un mort. L’activit√© Finger Food, c’est son id√©e. Intelligente la nana quand m√™me. Elle avait r√©ussi √† rameuter tous les m√Ęles de l’amicale lors de son premier cours. Ils √©taient vingt-neuf. Nous – les femmes – n’avions m√™me pas poser un orteil dans la pi√®ce et il n’y avait d’ingr√©dients que pour quinze. Un sacr√© bazar. Bien entendu, √ßa n’a pas dur√©. Quand ces messieurs se sont aper√ßus qu’il fallait vraiment cuisiner – et pas seulement reluquer la demoiselle sous toutes les coutures – l’affaire s’√©tait g√Ęt√©e. Il n’est plus rest√© que nous, les bougresses qui souhaitions changer du sempiternel bŇďuf mode du samedi midi.

En arrivant dans la salle qui abrite notre atelier du jour, je d√©couvre les quelques copines qui ont encore suffisamment de cervelle pour utiliser un couteau autrement qu’en menace ultime pour choisir le programme t√©l√©. Mon amie Louise, fid√®le √† elle-m√™me, est assise dans un coin, ses lunettes de soleil sur le pif. Je ne trouve pas Teresa dans la douzaine de participantes qui s’affairent √† nouer leurs tabliers. Notre animatrice se tient dans le fond de la salle, occup√©e √† contr√īler la bonne mise en Ňďuvre des tables install√©es par les services techniques de la mairie.

Ces oisifs font rarement leur travail correctement, c’est le moins qu’on puisse dire. Etrangement, de nets efforts ont pourtant √©t√© constat√©s depuis quelques mois, mais uniquement lorsqu’ils interviennent pour Doroth√©e. Je me demande si le fait que le chef de ces fain√©ants soit tomb√© nez √† seins avec notre d√©esse culinaire n’y est pas pour quelque chose. Quoi qu’il en soit, la panth√®re des √ģles qui me sourit en s’avan√ßant vers moi a une classe folle ce matin encore. De quoi faire chavirer mon cŇďur h√©sitant. Ca ne loupe pas, je tachycarde quelques secondes.

Sa combi-pantalon rouge la rend sexy en diable et fait ressortir son teint chocolat√©. Une vraie d√©esse. Et gourmande par-dessus le march√©. Lorsque nous partageons nos cr√©ations √† l’issue du cours, elle ne donne pas sa part au chien. Tout pour plaire cette jeune femme. En tous cas, moi elle m’a tap√© dans l’Ňďil. Si j’avais eu quelques d√©cennies de moins‚Ķ Enfin bref.

Doroth√©e me claque la bise, faisant danser ses longs cheveux tirebouchons qui rayonnent autour de sa t√™te, et m’invite √† prendre place pour le d√©but du cours. √áa tombe bien, je meurs de faim, car en d√©pit des remontrances r√©currentes des m√©decins qui m’ont accompagn√©e jusqu’√† pr√©sent, je n’ai jamais pris de petit-d√©jeuner. Sans app√©tit au lever, me bourrer de calories inutiles d’aliments qui ne font que m’√©cŇďurer me semble compl√®tement fou. R√©sistant contre vents et mar√©es, j’ai brav√© le bon sens m√©dical et encore √† ce jour, je ne me nourris qu’√† partir de midi. En revanche, d√®s 11 heures, j’ai la dalle. Inutile de chercher une logique, il n’y en a aucune.

Je me penche sur le menu concoct√© par notre instructrice en m’attachant les cheveux. Tartines d’avocat-Ňďufs mollets pour la version sal√©e, tartines banane-myrtilles-beurre de cacahu√®tes pour la version sucr√©e. Mes toubibs seraient ravis : saines, antioxydantes et‚Ķ roboratives. Ce mot m’a toujours fait marrer, il fallait que je le place.

Sur mon passage, j’embarque Louise qui joue l’aveugle alors qu’elle y voit tr√®s bien. Louise, c’est l’ombrageuse de notre quatuor. Elle est la quintessence de nos facettes les plus sauvages, √† Maracuj√†, Teresa et moi. Mais dans l’√©l√©gance s’il vous pla√ģt. Si une vacherie doit √™tre exprim√©e, Louise s’en charge, et avec brio. D’ordinaire silencieuse, quand l’une de nous est en difficult√©, notre farouche d√©fenseuse cloue les becs m√©disants avec une virulence inattendue par l’adversaire. Louise, c’est notre pitbull √† nous. Et comme c’est une grande fan de Brad, son petit nom dans notre bande, c’est Pitt, naturellement.

Chaque semaine, Louise s’installe √† mes c√īt√©s pour le cours de cuisine qu’elle suit les bras crois√©s, en mode schtroumpf grognon. √áa tombe bien, c’est le petit bonhomme bleu pr√©f√©r√© de John, mon petit-fils de 7 ans. Alors quand Pitt tire la tronche pendant les activit√©s ou nos soir√©es filles, j’ai toujours une pens√©e pour mon ch√©rubin. J’ai des copines en or.

Je noue un tablier autour de ma taille et Ňďuvre doublement pour que Louise ait aussi son d√©jeuner. M’activer ainsi me rappelle mes tendres ann√©es, quand il me fallait cuisiner une tambouille pour mes cinq fr√®res et sŇďurs et moi-m√™me. Papa et maman travaillant tous deux dans leur petite mercerie parisienne, les repas ne se pr√©paraient pas par magie. Et puis une a√ģn√©e, √ßa doit bien servir √† quelque chose‚Ķ

‚Äď Jackie ? Jackie ! lance un accent cr√©ole √† croquer, ce qui me sort imm√©diatement de ma r√™verie.

Le sourire √©clatant, Doroth√©e me rejoint pour terminer la part de Louise. Son odeur est √©tourdissante, bien loin des effluves d’un parfum du commerce. Cette pens√©e me perturbe l√©g√®rement et, trop absorb√©e par mon passage en revue des fragrances que je connais qui me permettraient d’identifier le doux fumet, je ne remarque pas l’arriv√©e de Teresa. Quand mon amie de vingt ans bouscule le portant de l’entr√©e, faisant s’√©taler tous les manteaux des dames pr√©sentes, je l√®ve enfin les yeux.

Teresa – dite Cal – est essouffl√©e, rouge comme une brique et son fichu ne tient plus sur sa t√™te. J’√©clate d’un rire tonitruant, un de mes signes particuliers. Personne ne r√©agit dans la salle : elles sont concentr√©es sur leur travail ou habitu√©es √† mes hilarit√©s aussi soudaines que bruyantes, comme on les a qualifi√©es toute ma vie. Moi, je les appelle mes joies spontan√©es. Et elles devraient m√™me √™tre contagieuses, m’est avis. J’accours pour l’aider √† arranger la catastrophe annonciatrice de son arriv√©e.

‚Äď Teresa, qu’est-ce qui t’arrive ?

Une fois les vestes printani√®res remises √† leur place et le foulard de mon amie repositionn√© comme il sied, Cal s’autorise √† m’expliquer la raison de sa pr√©cipitation :

‚Äď Ils pr√©sentent le voyage annuel en assembl√©e cet apr√®s-midi ! Apparemment, le r√©sultat des votes est sans appel, pr√©cise-t-elle avec un regard en biais.

Je me renfrogne. Des √©t√©s que l’on mange de l’Autriche, des Bal√©ares et Lourdes en guest-star les pires ann√©es. J’en ai ras la casquette et ne me fais aucune illusion sur le pays qui sortira des chapeaux de mes cong√©n√®res.

‚Äď Mouais, dis-je d’un ton sec. On verra bien ce que les vieux croutons nous ont r√©serv√© cette fois-ci, mais rappelle-toi ce que je dis depuis l’ouverture des urnes‚Ķ On va encore bouffer de la destination de grabataires !

Teresa pouffe en secouant ses kilos en trop. Dans une grimace qu’elle esp√®re rebelle, elle m’encourage :

‚Äď T’inqui√®te pas comme √ßa. Tu sais quoi ? Si le r√©sultat nous convient pas, on lance une r√©volution !

S√©duite par son id√©e, je ne peux m’emp√™cher de signer les cornes du diable en secouant ma queue de cheval aux crins blancs :

‚Äď Yeah ! Rock’n’roll, baby ! Cette ann√©e sera la n√ītre ou ne sera pas ! Foi de JFK !


Chapitre 4 – Des Schitz quoi ?

Notre d√©jeuner lunch-brunch-finger-food pris, nous aidons ma belle panth√®re √† mettre de l’ordre dans le coin cuisine et r√©am√©nageons les tables pour l’atelier mandala qui se tient √† la suite. La quantit√© de pain ingurgit√©e entre la version sal√©e et la variante sucr√©e du repas me p√®se sur l’estomac. Je n’aurais certainement pas d√Ľ finir le dessert de Louise, ni les trois macarons que Teresa avait apport√©s. Elle n’avait pas eu cŇďur d’y toucher apr√®s avoir b√Ęfr√© son merguez-tomates-moutarde ti√®de, pr√©par√© maison s’il vous pla√ģt. Ou peut-√™tre que les chocolats offerts √† Doroth√©e par je ne sais m√™me plus quelle participante √©taient de trop ? Je crois que je n’en ai d√©gust√© qu’une dizaine pourtant‚Ķ Bref, j’ai mal au bide.

C’est donc bien lourde que je me rends vers la salle commune de l’amicale du 3√®me √Ęge. Situ√©e au rez-de-chauss√©e de cet immeuble municipal de deux √©tages, elle s’√©tend sur quasiment la moiti√© du b√Ętiment et peut contenir jusqu’√† 200 personnes. Inutile de pr√©ciser que nous n’avons jamais √©t√© suffisamment de vieux √† la fois pour la remplir, cette salle. Il y en a toujours une bonne tripot√©e pour clamser avant qu’on atteigne la jauge des 175 adh√©rents. D’apr√®s ce que je sais en tous cas. Les rumeurs en la mati√®re sont souvent bien plus fiables que les informations du bureau.

Les trois gaillards qui sont √† la t√™te du club depuis sept ans maintenant ne sont que de sombres fouille-merde, du signe voleur ascendant mafieux pour l’un, anis√© ascendant vulgaire pour l’autre, hypocrite ascendant moche pour le dernier. Mais ce n’est que mon avis. J’entre dans un espace presque vide, Louise sur mes talons, Teresa pas loin derri√®re.

‚Äď Jackie ! Te voil√†√†√†√†√†√† ! me chante une Feiza que j’ai du mal √† reconna√ģtre tant elle para√ģt‚Ķ agr√©able √† mon √©gard.

De sa d√©marche chaloup√©e, la tunisienne s’avance vers moi dans un fouillis de voiles et de cheveux cuivr√©s. Juch√©e sur des compens√©es qui me donnent le vertige rien qu’en les regardant, elle se penche vers moi pour me claquer une bise imaginaire √† la mani√®re des bourgeoises. Je ne peux pas dire que je sois tr√®s r√©ceptive. Feiza ne m’a jamais approch√©e de la sorte depuis que nous cohabitons √† l’amicale. C’est louche. Je me redresse pour ne pas parler √† son cou et lance, d‚Äôune voix suave, le regard souriant :

‚Äď Feiza, enchant√©e d’entendre le son de ta voix directement dans mon oreille et √† un volume correct.

Pr√©cisons que Feiza est une chanteuse hors pair. Le probl√®me c’est qu’elle joue de ses cordes vocales m√™me quand on n’a rien demand√©. Madame se d√©place pour aller manger un muffin ? On a droit √† Mustang Sally. Madame va aux toilettes ? Elle fait r√©sonner With or Without you. Elle enfile son manteau ? Single Ladies. Bon, je ne vais pas tous les passer en revue, hein. C’est juste barbant √† force. Le club, c’est pas un karaok√© perp√©tuel.

Son air d’abord interloqu√© redevient tr√®s vite jovial. On dirait qu’elle a d√©cid√© de balayer ma remarque d’une pichenette mentale pour ne pas perdre son objectif de vue : me saouler. Oui, bon, me parler.

‚Äď Jackie‚Ķ tu sais que la destination du voyage va √™tre annonc√©e tout √† l’heure ? susurre-t-elle, visiblement excit√©e par l’id√©e.

‚Äď Oui Feiza, je l’ai entendu dire. Et √ßa te met en joie, d’apr√®s ce que je vois. Fan des schnitzels ?

‚Äď Des schitz quoi ? tente-t-elle de r√©p√©ter en fron√ßant les sourcils.

Patiemment, je vais pour compl√©ter le fond de ma pens√©e, mais la septuag√©naire rac√©e ne m’en laisse pas le temps :

‚Äď Anyway (oui, c’est son truc √† Feiza : et que je te cause anglais parce que mon fils vit au States, comme elle dit) B√©r√©nice m’a dit que Jo√ęlle lui avait dit que Maria lui avait dit que Jacques, le Pr√©sident, aurait trafiqu√© les votes. Et tiens-toi bien, ce serait pas la premi√®re fois !

Je reste bien une minute √† la regarder, tentant d’int√©grer les informations et leurs cons√©quences tentaculaires. Il faut dire que mon cerveau a besoin d’un peu plus de temps qu’auparavant pour r√©fl√©chir √† une situation in√©dite comme celle-ci. Quand soudain, j’ai l’illumination :

‚Äď Son coup de cŇďur autrichien ! Mais oui ! Katharina ou Angelika ou‚Ķ

‚Äď Michaela, m’interrompt Teresa, dont j’avais presque oubli√© la pr√©sence.

‚Äď C’est √ßa, Michaela ! Et l’espagnole qu’avait tap√© dans l’Ňďil de Ray, vous vous souvenez ? rench√©rit Feiza.

Le tr√©sorier est lui aussi sorti avec une locale durant deux de nos s√©jours, √©trangement heureux de pouvoir se rendre aux Bal√©ares quasiment d’une ann√©e sur l’autre pour retrouver son hispanique rid√©e. Je me souviens encore de son bonheur ultime √† l’annonce des votes l’ann√©e derni√®re.

Nous nous regardons toutes les trois – Louise √©tant toujours cach√©e derri√®re ses lunettes, nous ne lui jetons m√™me pas un coup d’Ňďil, mais elle a l’habitude et ne se froisse pas pour si peu – pendant que les coll√®gues du 3√®me √Ęge entrent dans la salle, nous contournent, nous saluent pour certains puis s’installent sur les chaises dispos√©es en rang√©es devant l’estrade. Un micro sur pied tr√īne au milieu de la sc√®ne, pr√™t √† d√©biter les √Ęneries de nos dirigeants.

Ces saligauds organisent nos voyages en fonction de leur appendice masculin. Voyez-vous √ßa. Donc en toute logique, d’une l’Autriche devrait sortir cette ann√©e, de deux, les trois fois o√Ļ le collectif s’est rendu sur Lourdes, √ßa devait √™tre √† la demande de Dom, le secr√©taire. J’h√©site √† chercher une raison √† ce choix, sinc√®rement. Mes maux de ventre se rappellent √† moi. Je d√©tache mes yeux de ceux de Feiza pour me rendre aux commodit√©s, apr√®s en avoir pr√©venu Louise et Teresa. Aucune envie de d√©gobiller sur le plancher tout neuf de la salle. On serait capable de me facturer le nettoyage.

‚Äď Merci d’√™tre venus si nombreux, s’√©gosille notre bien-aim√© pr√©sident devant une assembl√©e plut√īt fournie.

Je ne m’en √©tais pas aper√ßue, concentr√©e par mes premiers pas de d√©tective : la majeure partie de nos membres est pr√©sente. Crotte, √ßa va devoir attendre. Je ne tiens plus de v√©rifier notre th√©orie. Une main sur l’estomac, je rejoins mes amies d√©j√† assises au dernier rang et me contorsionne pour poser mon s√©ant sur le fauteuil sans contracter davantage mon abdomen d√©j√† tendu.

‚Äď Sans transition, je vous annonce le r√©sultat du vote qui a eu lieu la semaine derni√®re pour d√©terminer notre prochain grand voyage annuel, trois semaines √†‚Ķ

Ce zigoto de Jacques sort son billet d’une de ses poches, et envoie dans le micro postillons et destination, avec un sourire rayonnant absolument pas communicatif :

‚Äď Autriche !

Alors qu’un silence de mort, pardon, de vieux r√©sign√©s remplace les chuchotements qui accompagnaient les dandinements de notre tr√®s cher pr√©sident sur sc√®ne, la naus√©e paralyse mes membres. J’ouvre de grands yeux au moment o√Ļ Feiza prend la parole quelques rangs plus loin, mais je n’entends pas ce qu’elle braille au milieu des gargouillis que je fais moi-m√™me en vomissant, sans plus de c√©r√©monie, sur ma voisine de devant. Et comme je suis g√©n√©reuse, mon estomac se mobilise m√™me une deuxi√®me fois.


Chapitre 5 – La forteresse arabe

Notre d√©jeuner lunch-brunch-finger-food pris, nous aidons ma belle panth√®re √† mettre de l’ordre dans le coin cuisine et r√©am√©nageons les tables pour l’atelier mandala qui se tient √† la suite. La quantit√© de pain ingurgit√©e entre la version sal√©e et la variante sucr√©e du repas me p√®se sur l’estomac. Je n’aurais certainement pas d√Ľ finir le dessert de Louise, ni les trois macarons que Teresa avait apport√©s. Elle n’avait pas eu cŇďur d’y toucher apr√®s avoir b√Ęfr√© son merguez-tomates-moutarde ti√®de, pr√©par√© maison s’il vous pla√ģt. Ou peut-√™tre que les chocolats offerts √† Doroth√©e par je ne sais m√™me plus quelle participante √©taient de trop ? Je crois que je n’en ai d√©gust√© qu’une dizaine pourtant‚Ķ Bref, j’ai mal au bide.

C’est donc bien lourde que je me rends vers la salle commune de l’amicale du 3√®me √Ęge. Situ√©e au rez-de-chauss√©e de cet immeuble municipal de deux √©tages, elle s’√©tend sur quasiment la moiti√© du b√Ętiment et peut contenir jusqu’√† 200 personnes. Inutile de pr√©ciser que nous n’avons jamais √©t√© suffisamment de vieux √† la fois pour la remplir, cette salle. Il y en a toujours une bonne tripot√©e pour clamser avant qu’on atteigne la jauge des 175 adh√©rents. D’apr√®s ce que je sais en tous cas. Les rumeurs en la mati√®re sont souvent bien plus fiables que les informations du bureau.

Les trois gaillards qui sont √† la t√™te du club depuis sept ans maintenant ne sont que de sombres fouille-merde, du signe voleur ascendant mafieux pour l’un, anis√© ascendant vulgaire pour l’autre, hypocrite ascendant moche pour le dernier. Mais ce n’est que mon avis. J’entre dans un espace presque vide, Louise sur mes talons, Teresa pas loin derri√®re.

‚Äď Jackie ! Te voil√†√†√†√†√†√† ! me chante une Feiza que j’ai du mal √† reconna√ģtre tant elle para√ģt‚Ķ agr√©able √† mon √©gard.

De sa d√©marche chaloup√©e, la tunisienne s’avance vers moi dans un fouillis de voiles et de cheveux cuivr√©s. Juch√©e sur des compens√©es qui me donnent le vertige rien qu’en les regardant, elle se penche vers moi pour me claquer une bise imaginaire √† la mani√®re des bourgeoises. Je ne peux pas dire que je sois tr√®s r√©ceptive. Feiza ne m’a jamais approch√©e de la sorte depuis que nous cohabitons √† l’amicale. C’est louche. Je me redresse pour ne pas parler √† son cou et lance, d‚Äôune voix suave, le regard souriant :

‚Äď Feiza, enchant√©e d’entendre le son de ta voix directement dans mon oreille et √† un volume correct.

Pr√©cisons que Feiza est une chanteuse hors pair. Le probl√®me c’est qu’elle joue de ses cordes vocales m√™me quand on n’a rien demand√©. Madame se d√©place pour aller manger un muffin ? On a droit √† Mustang Sally. Madame va aux toilettes ? Elle fait r√©sonner With or Without you. Elle enfile son manteau ? Single Ladies. Bon, je ne vais pas tous les passer en revue, hein. C’est juste barbant √† force. Le club, c’est pas un karaok√© perp√©tuel.

Son air d’abord interloqu√© redevient tr√®s vite jovial. On dirait qu’elle a d√©cid√© de balayer ma remarque d’une pichenette mentale pour ne pas perdre son objectif de vue : me saouler. Oui, bon, me parler.

‚Äď Jackie‚Ķ tu sais que la destination du voyage va √™tre annonc√©e tout √† l’heure ? susurre-t-elle, visiblement excit√©e par l’id√©e.

‚Äď Oui Feiza, je l’ai entendu dire. Et √ßa te met en joie, d’apr√®s ce que je vois. Fan des schnitzels ?

‚Äď Des schitz quoi ? tente-t-elle de r√©p√©ter en fron√ßant les sourcils.

Patiemment, je vais pour compl√©ter le fond de ma pens√©e, mais la septuag√©naire rac√©e ne m’en laisse pas le temps :

‚Äď Anyway (oui, c’est son truc √† Feiza : et que je te cause anglais parce que mon fils vit au States, comme elle dit) B√©r√©nice m’a dit que Jo√ęlle lui avait dit que Maria lui avait dit que Jacques, le Pr√©sident, aurait trafiqu√© les votes. Et tiens-toi bien, ce serait pas la premi√®re fois !

Je reste bien une minute √† la regarder, tentant d’int√©grer les informations et leurs cons√©quences tentaculaires. Il faut dire que mon cerveau a besoin d’un peu plus de temps qu’auparavant pour r√©fl√©chir √† une situation in√©dite comme celle-ci. Quand soudain, j’ai l’illumination :

‚Äď Son coup de cŇďur autrichien ! Mais oui ! Katharina ou Angelika ou‚Ķ

‚Äď Michaela, m’interrompt Teresa, dont j’avais presque oubli√© la pr√©sence.

‚Äď C’est √ßa, Michaela ! Et l’espagnole qu’avait tap√© dans l’Ňďil de Ray, vous vous souvenez ? rench√©rit Feiza.

Le tr√©sorier est lui aussi sorti avec une locale durant deux de nos s√©jours, √©trangement heureux de pouvoir se rendre aux Bal√©ares quasiment d’une ann√©e sur l’autre pour retrouver son hispanique rid√©e. Je me souviens encore de son bonheur ultime √† l’annonce des votes l’ann√©e derni√®re.

Nous nous regardons toutes les trois – Louise √©tant toujours cach√©e derri√®re ses lunettes, nous ne lui jetons m√™me pas un coup d’Ňďil, mais elle a l’habitude et ne se froisse pas pour si peu – pendant que les coll√®gues du 3√®me √Ęge entrent dans la salle, nous contournent, nous saluent pour certains puis s’installent sur les chaises dispos√©es en rang√©es devant l’estrade. Un micro sur pied tr√īne au milieu de la sc√®ne, pr√™t √† d√©biter les √Ęneries de nos dirigeants.

Ces saligauds organisent nos voyages en fonction de leur appendice masculin. Voyez-vous √ßa. Donc en toute logique, d’une l’Autriche devrait sortir cette ann√©e, de deux, les trois fois o√Ļ le collectif s’est rendu sur Lourdes, √ßa devait √™tre √† la demande de Dom, le secr√©taire. J’h√©site √† chercher une raison √† ce choix, sinc√®rement. Mes maux de ventre se rappellent √† moi. Je d√©tache mes yeux de ceux de Feiza pour me rendre aux commodit√©s, apr√®s en avoir pr√©venu Louise et Teresa. Aucune envie de d√©gobiller sur le plancher tout neuf de la salle. On serait capable de me facturer le nettoyage.

‚Äď Merci d’√™tre venus si nombreux, s’√©gosille notre bien-aim√© pr√©sident devant une assembl√©e plut√īt fournie.

Je ne m’en √©tais pas aper√ßue, concentr√©e par mes premiers pas de d√©tective : la majeure partie de nos membres est pr√©sente. Crotte, √ßa va devoir attendre. Je ne tiens plus de v√©rifier notre th√©orie. Une main sur l’estomac, je rejoins mes amies d√©j√† assises au dernier rang et me contorsionne pour poser mon s√©ant sur le fauteuil sans contracter davantage mon abdomen d√©j√† tendu.

‚Äď Sans transition, je vous annonce le r√©sultat du vote qui a eu lieu la semaine derni√®re pour d√©terminer notre prochain grand voyage annuel, trois semaines √†‚Ķ

Ce zigoto de Jacques sort son billet d’une de ses poches, et envoie dans le micro postillons et destination, avec un sourire rayonnant absolument pas communicatif :

‚Äď Autriche !

Alors qu’un silence de mort, pardon, de vieux r√©sign√©s remplace les chuchotements qui accompagnaient les dandinements de notre tr√®s cher pr√©sident sur sc√®ne, la naus√©e paralyse mes membres. J’ouvre de grands yeux au moment o√Ļ Feiza prend la parole quelques rangs plus loin, mais je n’entends pas ce qu’elle braille au milieu des gargouillis que je fais moi-m√™me en vomissant, sans plus de c√©r√©monie, sur ma voisine de devant. Et comme je suis g√©n√©reuse, mon estomac se mobilise m√™me une deuxi√®me fois.


Chapitre 6 – Ni hier, ni maintenant, ni aujourd’hui

Ces fichus merles m’ont encore emp√™ch√©e de dormir cette nuit. Je suis fourbue. Comme je n’ai pas re√ßu la visite de Paulo dans mes songes, je suis en plus de m√©chante humeur. Ou c’est peut-√™tre parce que j’ai mal un peu partout ce matin. Je relativise en me disant qu’√† mon √Ęge, si je n’ai pas quelques petites douleurs en ouvrant les yeux, c’est que j’ai tr√©pass√©. Je d√©cide donc de savourer mes vieilles amies de l’√Ęge d’or.

Une fois √©tir√©e, je tends l’oreille. Mikha√Įl est d√©j√† dans la cuisine, en train de d√©guster ses biscottes tartin√©es de beurre frais et de confiture de p√™che. Le son de la radio et de mon pote √† lunettes brailleur de lois arrive jusqu’√† mes esgourdes, pour mon plus grand d√©plaisir. Mon cerveau se met en route √† l’allure de mes pieds, c’est-√†-dire pas trop vite. Je remonte le couloir pour mes ablutions matinales et en me glissant sous la douche, j’√©carquille les yeux, incapable de faire ou de dire autre chose avec le peu d’√©nergie que j’ai dans les veines aujourd’hui.

J’ouvre de grandes mirettes parce que c’est la tuile ! Ce soir les enfants d√©barquent pour manger. Les trois, nos deux filles et mon fils, plus les pi√®ces rapport√©es. Le vendredi, c’est d√ģner-famille chez les Kroutchinkine. √áa veut dire qu’il va y avoir du sport, de la joute verbale et des bons petits plats. Oui, tout √ßa √† la fois. Et la joie de retrouver mes petits loustics, Laureline, Lilly et John. Des jeunes gens bien comme il faut qui pourraient d’ailleurs en apprendre √† leurs parents.

Yvan, mon gendre, va nous rabattre les oreilles de l’actualit√© qui concerne ma tranche d’√Ęge. Son poste de conseiller municipal d√©l√©gu√© aux affaires sociales lui conf√®re a priori le droit de parler aux petits vieux qu’il croise pour pr√™cher la bonne parole. Enfin, c’est ce qu’il croit ! Et il y a fort √† parier que les √©v√©nements de la veille lui auront √©t√© rapport√©s. Il faut souligner qu’il y a eu un dr√īle de ramdam au club, hier. Notre r√©volution s’est achev√©e de la fa√ßon dont elle avait commenc√© : granguignolesque.

Feiza, Teresa, Louise, moi et une poign√©e d’autres participantes, sommes sorties sous les sifflets de la foule. Rien que √ßa. Apr√®s avoir pris la parole, il y a eu un grand silence et puis‚Ķ tout le monde a commenc√© √† parler en m√™me temps, dans un vacarme √©norme. Pour finir, Jacques a r√©ussi √† rebrancher son micro et √† l’aide de Dom en monsieur-gros-bras et de Ray en voiture-balai, notre brochette de frondeuses s’est retrouv√©e mise √† la porte, manu militari.

Alors que l’eau de la douche coule sur ma peau, j’en suis encore outrag√©e. J’en tremblais au volant de ma voiture quand je suis rentr√©e √† la maison, o√Ļ j’ai eu bien du mal √† me r√©curer sans mettre de l’eau partout. M√™me le programme sp√©cial Timothy Dalton, offerte le soir-m√™me par une cha√ģne du c√Ęble, ne m’a pas calm√©e. Enfin si, sur le moment je n’avais d’yeux que pour lui. Il est n√© le m√™me jour que moi, donc c’est un peu comme mon √Ęme sŇďur. Il ne le sait pas encore parce qu’il est tr√®s occup√©, c’est tout.

Pas de maquillage ce matin, je n’ai pas la t√™te √† √ßa. Mikha√Įl a int√©r√™t √† utiliser son exp√©rience de toute une vie quand je vais d√©barquer dans la cuisine : la jauge Jackie. Selon la taille de mon sourire – dont je ne me d√©partis jamais, quoi qu’il arrive – on peut conna√ģtre les dispositions dans lesquelles je suis. Ce matin, on peut dire que je suis dans des dispositions microscopiques. Encore moins que le minimum syndical. Si, il existe ce syndicat. Je l’ai cr√©√© et appel√© « la ligue du bien-vivre ensemble ».

Si chacun d’entre nous d√©cidait d’accrocher un sourire sur son visage le matin, bon sang ce que le monde serait plus d√©tendu ! Il faut imaginer des millions et des millions de personnes qui d√©cident d’adopter la smiley attitude en m√™me temps. Le r√™ve ! Je m√©dite sur cette pens√©e, les l√®vres en r√©sonnance, pendant que j’enfile une robe de coton bleu nuit. J’aime particuli√®rement cette tenue, parce qu’elle a un petit effet doudou sur moi, comme les c√Ęlins de mes petits-enfants ou le fabuleux couscous-boulettes concoct√© par ma Teresa.

Je jette un coup d’Ňďil au miroir avant de sortir de la chambre, comme chaque jour. Je me trouve les traits tir√©s, surtout sans l’effet bonne mine et coup de frais de mes fards habituels. Evidemment, les contrari√©t√©s concernant le voyage annuel p√®sent beaucoup dans le froissage de mon minois. Je choisis d’√™tre indulgente avec moi-m√™me et de me lancer un regard aimable pour me faire du bien. √áa fonctionne. Il faut dire que je suis tr√®s dou√©e pour remonter le moral des gens. √áa m’aurait fait mal que √ßa ne fonctionne pas avec moi !

Je d√©couvre Mikha√Įl pench√© sur l’√©vier, en train de faire sa petite vaisselle. Quelles manies peut avoir ce vieillard‚Ķ laver son bol et sa cuill√®re du matin en fait partie. Que la machine √† laver les ustensiles de cuisine soit lanc√©e tous les soirs lui importe peu. Je m’approche de lui pour l’embrasser sur la joue et suis accueillie par une p√©tarade en bonne et due forme. Un chapelet sonore qui semble s’encha√ģner √† l’infini.

‚Äď Micha, t’as pas un peu honte ?

‚Äď Ni hier, ni maintenant, ni jamais, ma Jackie ch√©rie ! me lance-t-il d’une voix amus√©e; toujours de dos.

Tout son corps tremble dangereusement, de la t√™te aux genoux, signe d’une hilarit√© silencieuse. √áa ne rate pas, une nouvelle d√©flagration ponctue son rire retenu.

‚Äď Mikha√Įl, esp√®ce de vieux d√©gueulasse ! Devant ta femme !

‚Äď Vaut mieux que ce soit devant que dessus, hein ? Tu penses pas ? r√©pond-il en se retournant tout en contr√īlant difficilement son hilarit√©.

C’est plus fort que lui, il est tellement content de sa sortie d√©bile qu’il s’en tape les genoux avec les mains, s’esclaffant trop bruyamment √† mon go√Ľt.

‚Äď Ca se discute Micha, √ßa se discute‚Ķ dis-je d’un ton d√©senchant√©. Je vais faire les courses pour ce soir. On a besoin de quelque chose ?

Il met une minute √† se calmer – et une minute, c’est long quand il faut attendre qu’un √©nergum√®ne arr√™te de rigoler – et prend le temps de r√©fl√©chir. Il s’approche de moi et me pose un baiser l√©ger sur le front :

‚Äď Bonjour ma douce Jacqueline. Non, nous n’avons besoin de rien √† ma connaissance, me r√©pond tendrement mon mari.

Je m’assouplis imm√©diatement et lui rends son baiser sur la bouche.

‚Äď Je n’en ai pas pour longtemps, attends-moi pour pr√©parer le d√©jeuner‚Ķ

Direction le supermarch√©, cet √©tablissement qui a rendu nos parents si fiers de pouvoir faire leurs provisions dans un seul et m√™me endroit, alors qu’aujourd’hui nous savons que ces premi√®res ouvertures de grandes surfaces sonnaient le glas de nos petits commerces locaux. Une agonie lente, mais sans retour possible, ou presque. J’y r√©cup√®re de quoi r√©galer tout notre petit monde et retrouve mes p√©nates d’o√Ļ √©mane une d√©licieuse odeur de r√īti.

Cette t√™te de mule ne m’a pas √©cout√©e. Je confesse que c’est en partie pour √ßa que je l’aime. Et puis, √ßa sent rudement bon chez nous. J’esp√®re au moins qu’il a cuisin√© la viande avec les pommes de terre qui v√©g√©taient dans le cellier. Sinon je lui fais bouffer le plat tout entier.


Chapitre 7 – Un groupe d’individus mal √©lev√©s

Le printemps s’annonce doucement, ce qui nous permet de laisser la porte d’entr√©e et les baies vitr√©es de la bicoque ouvertes. Une l√©g√®re brise s’y engouffre par intermittence, faisant virevolter les voiles l√©gers dans un rythme dont seule la nature a le secret. J’aime beaucoup l’effet produit, √† la fois romantique et comme tout droit sorti d’un ballet classique, une danse improvis√©e cens√©e charmer son spectateur. C’est dans la contemplation de ce joli spectacle, debout dans la salle √† manger avec un saladier de lentilles vinaigrette √† la main, que me cueillent les premiers arriv√©s.

Yvan, bien entendu, grand √©chalas qui pr√©c√®de toujours sa compagne – l’a√ģn√©e de mes enfants – de trois kilom√®tres. Si ce n’est plus. G√©n√©ralement, Laureline, leur enfant unique, arrive entre deux, puis Ariana ferme la marche. Ma beaut√© slave aux cheveux blonds comme les bl√©s et aux yeux bleus comme l’oc√©an. Mais pour l’heure, c’est son dadais de concubin au cr√Ęne d√©garni qui me regarde l’air goguenard. Pas de doute, l’information est arriv√©e jusqu’√† lui.

‚Äď Alors comme √ßa, on fait la r√©volution √† coup de vomito Mamy Jackie ? rigole-t-il doucement.

Pour toute r√©ponse, je lui offre mon Ňďil blas√© qu’une voix fra√ģche et radieuse dulcifie rapidement. Ma tendre Laureline aux joues ros√©es et au regard p√©tillant. Presque tout le portrait de sa m√®re, en dehors du ch√Ętain de ses cheveux, qu’elle semble avoir h√©rit√© du c√īt√© paternel, ainsi que de la noisette de son regard, piqu√©e au papa √©galement. Et si on fait l’impasse sur le teint dor√© qui rappelle la carnation de son p√®re, ma petite-fille a vraiment tout de sa maman. Si si, vraiment. La donzelle en question me pose un bisou sur la pommette.

‚Äď Mamine ! Tu vas mieux ? s’enquit l’une des lumi√®res de ma vie, des √©toiles plein les yeux.

‚Äď Oui ma bambine, juste un buffet trop plein, j’ai d√Ľ faire du vide !

Avec un clin d’Ňďil et un petit rire partag√©, je vais d√©poser le saladier que j’ai encore en main sur la table de la terrasse, o√Ļ une grande table pour dix personnes est dress√©e. Mikha√Įl s’est surpass√©, tout est coordonn√© et des brins de mimosa fleurissent l’ensemble avec d√©licatesse. Ariana fait son apparition, resplendissante dans sa robe bleue assortie √† ses iris, malgr√© un visage qui trahit une fatigue certaine.

‚Äď Maman, tu es remise ? me demande-t-elle en m’embrassant affectueusement.

‚Äď Mais oui je vous dis, j’ai juste trop mang√© √† l’atelier de Doroth√©e et les √©motions de l’apr√®s-midi ont fait le reste.

Je vois que cette derni√®re pr√©cision la contrarie l√©g√®rement, mais je n’ai pas le temps d’approfondir : un groupe d’individus mal √©lev√©s s’avance vers notre portillon en criant dans la rue. Je reconnais les voix de la troupe d’Elena, ma seconde fille. La petite famille s’engouffre dans le jardin dans un m√™me √©lan. Lilly et John en avant, leurs √©couteurs sur les oreilles, puis ma belle cadette que son mari tient par la taille avec amour. Ses cheveux ambr√©s regroup√©s en une √©paisse tresse font parfaitement ressortir son teint clair. Son conjoint depuis quinze ans, David – qui ressemble comme deux gouttes d’eau √† Peter O’Toole, grande classe – l’embrasse tendrement avant de venir me saluer.

J’aper√ßois Nicolas qui ferme la marche. Mon petit dernier termine une conversation t√©l√©phonique plut√īt anim√©e. C’est lui que j’entendais parler fort en marge de mes petits-enfants qui se chamaillaient pour sortir de la voiture.

‚Äď Jacqueline, vous vous portez comme un charme dites-moi, me glisse David, le regard malicieux. Je m’attendais √† vous trouver le teint vert et le cheveu hirsute‚Ķ vous √™tes magnifique, comme toujours.

‚Äď David, David, David‚Ķ toujours le bon mot pour me fait fondre, mon gar√ßon‚Ķ

Lilly et John viennent me dire bonjour en m√™me temps, ce qui donne un bisou bien sonore sur chacune de mes joues. Un baiser rapide d’Elena plus tard, j’attends patiemment que mon fils raccroche avant de m’installer √† table, ce que tous les autres ont d√©j√† fait apr√®s avoir dit bonjour √† Micha, √† grand renfort d’accolades.

‚Äď Maman, d√©sol√© pour le contretemps, on s’installe ? d√©bite Nicolas √† toute vitesse.

Je le prends dans mes bras et le serre affectueusement. Je lui propose de prendre une minute pour se remettre de sa conversation, car il semble énervé.

‚Äď Lydia ?

Il hoche la t√™te, l’air sombre, alors je lui adresse un sourire compatissant. C’est une longue histoire. Je m’absente le temps de sortir le gigot du four pour l’emmailloter dans de l’aluminium afin de le rendre plus tendre au moment de le d√©guster. Je retrouve les miens attabl√©s et en pleine conversation pour la plupart. Ma petite rouquine √† la coupe gar√ßonne, Lilly, donne des conseils √† sa cousine sur la meilleure mani√®re de g√©rer son « compte Insta » afin de ne plus √™tre importun√©e par les gar√ßons qui la convoitent. J’√©coute d’une oreille distraite et laisse mon regard se promener sur l’assembl√©e.

Tant de caract√®res diff√©rents que seul le lien familial r√©unit, je trouve √ßa presque magique. Le petit John boude son assiette, il n’est pas fan des lentilles. Je me penche vers lui et propose un √©change standard, √©tant donn√© que je ne me suis pas encore servie. Tout le monde sait que je pr√©f√®re doser mes quantit√©s moi-m√™me, donc les assiettes ont toutes √©t√© honor√©es, sauf la mienne. Il accepte discr√®tement mon offre en louchant √† droite et √† gauche, sans penser que le sourire de deux kilom√®tres qu’il n’arrive pas √† refr√©ner risque de tout faire capoter.

‚Äď Maman, tu fais quoi l√† au juste ? pouffe Elena qui est √† ma droite. Tu vas te faire taper sur les doigts par son p√®re !

Je finis de poser l’assiette de John devant moi et n’ai pas le temps de me faire remonter les bretelles par mon gendre que le sujet qui devait in√©vitablement √™tre mis sur le tapis est lanc√© par Yvan, visiblement fier de lui et de ce qui se profile :

‚Äď Alors Jacqueline, on fait des mis√®res √† ses coll√®gues d’amicale ? C’est pas joli-joli ce qu’on m’a racont√©‚Ķ

Tout le monde se tourne vers moi, certains la main en pause devant leur bouche, d’autres interrompant une discussion. Mon beau-fils a parl√© suffisamment fort pour qu’aucun n’en loupe une miette.

‚Äď Je n’ai fait de mis√®re √† personne, j’essaie juste d’√©viter qu’il y ait des magouilles dans les votes organis√©s au club.

Je vois bien que l’id√©e de suffrages frelat√©s dans le cadre d’une association du 3√®me √Ęge amuse beaucoup mon auditoire. Cette r√©action ne me vexe pas, m√™me si elle me peine, je dois bien l’avouer. Alors je d√©cide de ne pas m’en formaliser et continue, sans me d√©monter ni adapter mon vocabulaire aux oreilles chastes :

‚Äď Vous trouvez √ßa normal, vous, que ce soit les dirigeants, m√Ęles bien entendu, qui d√©cident de leur c√īt√© o√Ļ ils veulent se rendre pour aller baiser de l’autochtone en trafiquant les bulletins pour y parvenir ?

Objectif atteint : des exclamations outrag√©es m√™l√©es √† des rires juv√©niles forment une jolie musique √† mes oreilles. Mais quand diable va-t-on me l√Ęcher un peu les baskets ? Me laisser organiser ma vie et agir comme je l’entends ?


Chapitre 8 – Qui a la plus grosse

Les r√©actions se calment doucement alors que je trifouille de ma fourchette les lentilles de John, r√©fl√©chissant √† cette mode qui semble avoir conquis tout le monde : l’infantilisation de la personne √Ęg√©e et la d√©fense implicite du droit patriarcal. Je refr√®ne mes vell√©it√©s de r√©volte. Ce n’est ni l’endroit, ni le moment. L’√©pisode de la veille au club m’a suffisamment √©prouv√©e. Je r√©serve les r√©parties cinglantes qui enflent dans mon ciboulot pour une occasion plus adapt√©e.

Laureline prend la parole et d√©tend l’atmosph√®re en racontant les p√©rip√©ties de sa professeure de fran√ßais, qui s’√©vertue tant bien que mal √† pr√©parer la jeune g√©n√©ration √† l’√©preuve du bac qui approche. La pauvre bonne femme morfle avec cette classe de d√©g√©n√©r√©s dans laquelle mon √©toile √©volue.

Leur dernier coup pendable ? Un petit papier qui passe de main en main pendant le bac blanc, destin√© √† √™tre r√©cup√©r√© par la professeure qui le prend pour une antis√®che, alors qu’il s’av√®re √™tre un vulgaire papelard sur lequel est √©crit « bonjour ». Ils ne savent plus quoi inventer pour passer le temps. √áa fait beaucoup rire autour de la table. Manifestement, c’est une question de g√©n√©rations, car Micha et moi √©changeons un regard dubitatif.

Le reste du repas se d√©roule tranquillement, chacun y allant de sa petite anecdote de la semaine, comme chaque vendredi. Ces d√ģners familiaux ont ce petit go√Ľt particulier du bien-√™tre instantan√©. Ils peuvent parfois d√©raper, mais c’est rare. Je me souviens quand m√™me de cette fois o√Ļ David et Yvan avaient parl√© d√©clarations d’imp√īts et tranches fiscales. Deux coqs dans une basse-cour de billets de banque. Path√©tique.

Heureusement, mon Nicolas n’avait pas particip√© √† ce jeu de « qui a la plus grosse ». Il les aurait battus tous les deux si on y avait jou√© dans son sens litt√©ral de toute fa√ßon. J’ai chang√© ses couches, ne l’oublions pas et il a eu tr√®s longtemps la manie de se balader √† poil partout dans la maison. Et le jardin. Les chiens – enfin, les chiennes, parce que Mikha√Įl, je l’ai d√©j√† dit, c’est pas son truc – ne font pas des chats. Sans oublier que j’ai vu les paquets des deux autres √† la plage‚Ķ Path√©tique, comme je disais.

Alors que, goguenarde, je plains en pens√©e mes deux filles des engins de leurs maris, Micha se l√®ve pour d√©barrasser le plat et pr√©parer le dessert en cuisine. Ce soir, c’est son tour : banana split au menu. Les hommes le suivent instinctivement pour l’aider, nous laissant en comit√© f√©minin, Ariana, Elena, Laureline, Lilly et moi. M√™me John a lev√© son petit fessier pour les rejoindre.

Un silence g√™n√© s’installe. J’observe mes deux filles √©changer des regards d’encouragement, √† prendre la parole je suppose. De leur c√īt√©, Laureline et Lilly les d√©visagent, amus√©es de constater que leurs m√®res peuvent aussi √™tre embarrass√©es √† l’id√©e de parler.

‚Äď Maman, d√©marre Ariana, on voulait te parler de ce qui s’est pass√© hier, au club. Martine en a fait tout un pataqu√®s √† la mairie ce matin, tu es au courant ?

Et c’est reparti. Je ne r√©agis pas, le visage neutre et mon regard riv√© au sien.

‚Äď Maman, ce qu’on veut dire, c’est qu’on s’inqui√®te pour toi, tu sais ? rench√©rit Elena.

Les adolescentes chuchotent dans leur coin. Je vendrais l’une de leur m√®re pour savoir ce qu’elles conspirent. Je tourne mon visage d√©nu√© d’expression vers ma seconde fille. Le silence s’√©paissit, seulement ponctu√© par le gazouillis de Laureline et Lilly, qui ne font m√™me plus attention √† nous. Je respire profond√©ment, comme la sophrologue me l’a appris, et j’organise mes pens√©es, qui oscillent entre un joyeux « l√Ęchez-moi les miches » et un enjou√© « foutez-moi la paix ».

Je n’ai pas le temps de choisir, Laureline intervient :

‚Äď Maman, tata Lena, avec Lilly, on pense que Mamine sait tr√®s bien ce qu’elle fait. Y’a qu’√† voir comment elle se laisse pas faire quand elle voit quelqu’un tricher ! Pareil pour Martine, tata, tu savais qu’elle avait humili√© John au cours de peinture qu’elle donne en extra-scolaire √† la primaire ?

‚Äď C’est le karma, ajoute la sŇďur de l’int√©ress√©. Mamine, c’est la main de l’univers qui r√®gle ses comptes.

Je ne peux pas m’emp√™cher de rire. Ces deux chipies pr√©paraient ma d√©fense avec leur messes basses. Laureline ne voulait-elle pas devenir, comme sa m√®re, responsable d’association qui agit pour les d√©munis ? Et Lilly‚Ķ avocate, je crois. La preuve est faite.

‚Äď Les enfants, c’est pas aussi simple, tente Ariana face aux deux gamines dont les minois se renfrognent instantan√©ment. Vous savez, il y a des‚Ķ

‚Äď Ce que vos mamans essaient de vous expliquer, mes bambines, c’est qu’il y a des choses qui sont mal vues, karma ou pas, comme vomir sur les gens, par exemple. Elles doivent penser que nous sommes assez sottes pour l’envisager comme habitude de vie, fais-je √† l’attention de mes petites-filles avec un clin d’Ňďil exag√©r√©. Elles doivent l’√™tre aussi, cela dit, pour croire que j’ai sciemment d√©vers√© le contenu de mon estomac sur cette Martine de malheur.

Et, me retournant vers mes filles, d’un air blas√© :

‚Äď Mes anges, de la part de vos maris‚Ķ mais vous ? Je sais tr√®s bien ce que je fais et ce que j’ai le droit de faire. Je vous annonce d’ailleurs que je compte court-circuiter le voyage de ces vieux ploucs libidineux. J’ai pris contact avec un agent de r√©servation ce matin, il travaille sur une proposition.

Sur ces jolis mots, je me lève pour prendre congé, éreintée par la pression que ma progéniture me met. Je lance à la cantonade, avec un sourire plus appuyé pour mes bambines :

‚Äď Passez une belle fin de soir√©e les filles, je vais reposer mes tripes incontinentes. On se voit la semaine prochaine mes amours‚Ķ

Je passe √† c√īt√© de la cuisine, d’o√Ļ me parvient la conversation en cours :

‚Äď ‚Ä¶Mikha√Įl, enfin ! C’est votre responsabilit√© ! s’exclame Yvan.

‚Äď Si je vous dis qu’elle s’est excus√©e et que moi, j’ai pas du tout envie d’y aller, √† ce club !

‚Äď Ca, je le comprends, dit David √† voix basse. Quand on voit les vieilles qui s’y trimballent ! J’en rencontre une bonne partie dans ma boutique, et j’ai du mal √† croire que Jackie s’entende avec cette engeance blind√©e qui pense qu’√† s’offrir la plus grosse pierre‚Ķ

‚Äď C’est pas le sujet David, r√©torque Yvan. Nicolas, dis quelque chose, je t’en prie ! Explique-leur que ta m√®re et ses copines ont d√©pass√© les bornes ! Martine et toute une meute de mamys en col√®re ont voulu porter plainte √† la mairie, ce matin. Elles parlaient de r√©volution et d’arabe en furie. Je peux te dire que‚Ķ

‚Äď Yvan, tu peux me dire ce que tu veux, maman est tout √† fait saine d’esprit et si elle a pris ces dispositions-l√†, c’est qu’elles √©taient n√©cessaires √† ses yeux, affirme Nicolas d’un ton sans appel. Papa, on est bon, tout est pr√™t ?

Micha se fait coiffer au poteau par le petit John qui sort de la cuisine :

‚Äď Mamine ! T’es la meilleure espionne au monde, on t’a pas entendue ! s’esclaffe ma petite √©toile.

‚Äď La meilleure espionne, et la plus folle des mamys d’apr√®s ce qu’on dit, mais c’est comme √ßa qu’on m’aime, hein, mon gar√ßon ? lui dis-je avec plein d’amour dans la voix et un baiser sur sa joue.

‚Äď Ben tiens ! Tu serais pas notre Mamine, sinon !


Chapitre 9 РUn diable habillé en beatnik

Maracujà Рnotre paraguayenne préférée Рretire le blender de son socle et se radine vers nous avec son nectar ensoleillé. Elle chaloupe son corps devant Louise qui porte ses sempiternelles lunettes de soleil multi-saisons et multi-horaires. La taciturne septuagénaire ne bronche pas, confortablement installée dans son rocking-chair fétiche, ses deux mains se chevauchant sur le pommeau de sa canne, tenue bien droite entre ses jambes. Louise, dans toute sa splendeur, quoi.

Mara, comme on l’appelle, pousse doucement la chaise √† bascule du pied avant de repartir en riant √† pleine gorge. Elle adore chercher Louise, m√™me si celle-ci ne r√©agit pas souvent √† ses provocations pu√©riles. Comme ce soir, d’ailleurs : Pitt, impassible, continue √† fixer un point pr√©cis en face d’elle. C’est ce qui a pouss√© Maracuj√† √† placer le fauteuil pr√©f√©r√© de notre amie renferm√©e contre le seul mur sans fen√™tre de la pi√®ce. Au moins, le programme de Pitt change au gr√© des passants.

‚ÄĒ Allez, racontez-moi tout mes ch√©ries ! encourage Maracuj√† lorsqu’elle enfouit son popotin dans le moelleux du canap√© king size en su√©dine orange fonc√©.

‚ÄĒ Ouais, balance, JFK, m’interpelle Teresa pour se d√©barrasser de la patate chaude et aller farfouiller les CD de Mara. Tu sauras mieux dire que nous‚Ķ

‚ÄĒ Mieux raconter, la reprends-je sans y faire attention. Par o√Ļ commencer‚Ķ

Je cherche mes mots durant quelques secondes, le temps pour Teresa de lancer en al√©atoire la compil Reservoir Rock que l’on aime beaucoup pour nos soir√©es filles. Mara l’a trouv√©e chez le dernier disquaire de la ville avant qu’il ne ferme d√©finitivement ses portes. C’est une p√©pite !

L’am√©rindienne remplit nos verres pendant que je d√©veloppe les faits, essayant de rester objective. Je sirote mon cocktail passion d√®s que je ressens le besoin de reprendre le fil de mes pens√©es. Arriv√©e au moment crucial du vomito sur Martine, je mime le fait en envoyant le petit palmier brillant, qui ne sert √† rien √† part me chatouiller le nez √† la moindre occasion, sur les genoux de Louise, laquelle esquisse un sourire. Je ne sais pas si c’est mon √©tat d’√©nervement ou le fait de repenser √† l’ancienne du club relook√©e par mes soins qui l’amuse, mais la voir ainsi me d√©tend.

J’ach√®ve mon rapport en m√™me temps que les Guns N’ Roses terminent You could be mine. Elle pense qu’on ne l’a pas vue, mais Louise a tap√© du pied tout au long de la chanson. Je crois qu’elle est secr√®tement amoureuse d’Axl depuis qu’elle est tomb√©e sur un de leurs concerts √† la t√©l√©, il y a vingt ans de √ßa. Je note dans mon carnet int√©rieur de lui montrer une photo du type un peu d√©fait qu’il est devenu. Et de lui faire d√©couvrir ce qu’est un mec, un vrai, en regardant Permis de tuer avec elle.

‚ÄĒ OK, OK. Je vois, m√©dite Maracuj√† avant de finir bruyamment son verre √† la paille. Vous avez fait fort les ku√Īas !

‚ÄĒ T’aurais d√Ľ voir Feiza, elle √©tait prodigieuse ! s’enthousiasme Teresa, ce qui d√©clenche aussit√īt l’hilarit√© de Mara.

‚ÄĒ Ah c’est s√Ľr que je donnerais beaucoup pour voir notre f√©line tunisienne sortir les griffes comme vous le d√©crivez ! rench√©rit la paraguayenne. Bon, des retours de b√Ętons √† craindre ?

‚ÄĒ J’ai pris pour vous, les filles. Mes enfants sont venus manger vendredi dernier et devinez qui m’est tomb√© dessus ? dis-je en levant mon verre vide.

‚ÄĒ Y-vaaaaan ! r√©pondent Cal, Pitt et Mara en cŇďur.

Notre h√ītesse repart vers le coin cuisine pour lancer une nouvelle tourn√©e du cocktail fruit√© dont elle a le secret. Teresa monte le volume pour couvrir les bruits du blender qui tourne √† plein r√©gime. Je m’√©tire dans le coin du canap√© et laisse mes pens√©es vagabonder en observant mes amies. Elles sont incroyables. Et loyales.

On en a fait, des vendettas du 3√®me √Ęge, pour faire respecter les droits de chacune. Comme cette fois o√Ļ on a d√©barqu√© dans le bureau de l’assistance sociale qui tardait √† s’occuper du dossier de Louise. Pitt attendait le rappel de son allocation, sa seule source de revenu, et l’expulsion la guettait. Je crois que la pauvre employ√©e se souviendra longtemps de ces trois vieilles en soutifs qui ont litt√©ralement dans√© la gigue autour de son bureau. Mara avait m√™me os√© le topless, cette furie ! Au moins, les choses avaient boug√© : depuis, Louise √©tait tranquille, il faut bien l’admettre. On avait attendu la visite des poulets pendant un bon moment, mais rien.

Le déhanché de Mara sur Hippy Hippy Shake de Big Soul me fait rire avec tendresse. Je montre du doigt la scène à Teresa, ce qui la fait rigoler encore plus fort que moi.

‚ÄĒ Chauffe Mara ! Chauffe ! lui crie-t-elle par-dessus la musique.

La paraguayenne se retourne sur le solo et encha√ģne une prestation d’air guitar pas piqu√©e des hannetons. Cal et moi rions de plus belle. Impossible de nous arr√™ter, jusqu’√† la fuite.

‚ÄĒ Et merde ! parviens-je √† articuler au milieu du brouhaha ambiant. J’lai pas vu venir celle-l√† ! Elle est partie toute seule !

Nous finissons toutes les trois enlacées comme des gamines, nous esclaffant devant une Louise souriant de toute son absence de dents, mais toujours parfaitement immobile.

‚ÄĒ Je crois que JFK a fait couler son nectar dor√© personnel, arrive √† placer Teresa entre deux √©clats, nous fournissant un motif pour continuer √† nous taper les cuisses de rire, malgr√© la grande solitude que l’on pourrait imaginer dans une telle situation.

A nos √Ęges, on apprend √† d√©dramatiser ces plans √† deux balles que la nature, dans sa grande mansu√©tude, choisit de nous faire exp√©rimenter.

Apr√®s un tour aux toilettes pour v√©rifier les d√©g√Ęts, minimes, et me rafra√ģchir gr√Ęce au change discret que j’ai toujours dans mon sac √† main, je retourne dans le salon pile au bon moment. Reverend Black Grape retentit et la foule est en d√©lire : Cal et Mara sont dos √† dos, pr√™tes √† faire les chŇďurs et mimant l’harmonica du d√©but. Je grimpe le son de quelques chiffres, la petite maison de Maracuj√† √©tant isol√©e √† la campagne, aucun risque de d√©ranger qui que ce soit.

√áa fait quelque temps maintenant que ce morceau est un classique de p√©tage de durite complet. Une occasion de nous d√©fouler entre potes, et de rel√Ęcher les pressions sociales que l’on trimballe malgr√© nous le reste du temps. Un bonheur divin qui dure un peu plus de cinq minutes pour une euphorie de plusieurs jours ensuite.

Les derni√®res notes √©vapor√©es dans la chaleur de la pi√®ce, nous nous asseyons avec nos verres de nouveau pleins, essouffl√©es, mais heureuses. Nos joues rosies font plaisir √† voir. Lorsque nos regards se croisent, de larges sourires envahissent nos visages. M√™me Pitt a l’air jovial.

‚ÄĒ Alors‚Ķ on se le fait notre voyage √† quatre ? lance Maracuj√† qui peine √† reprendre sa respiration. On se le dit depuis quand ? Pour les Maldives, c’est √ßa ?

‚ÄĒ Ouais, Maldives ou Fidji‚Ķ je crois‚Ķ intervient Teresa, pensive.

‚ÄĒ Euh‚Ķ quelqu’un a gagn√© au loto et je le sais pas ? fais-je sinc√®rement √©tonn√©e.

‚ÄĒ T’as raison, r√©pond Mara en aspirant une grande quantit√© de cocktail qui fait descendre vertigineusement le niveau de son verre. On va partir quelque part o√Ļ on peut profiter sans se mettre la rate au court bouillon.


Chapitre 10 РUn diable habillé en beatnik

Ludwig ajuste son pupitre et nous d√©marrons les vocalises de l’atelier chorale auquel Teresa et moi participons. Louise est l√† aussi, officiant en mascotte de notre assembl√©e, √©videmment. Assise dans un coin de la salle dans laquelle les chaises sont toutes align√©es contre un mur, elle pr√©side l’activit√© de sa prestance habituelle, en mode « me brisez pas les noix ».

‚ÄĒ Allez, les filles, nous encourage l’animateur, on recommence.

Une troupe de mamys chauffent leurs cordes vocales avec plus ou moins de r√©ussite, il faut bien le dire. √Ä l’issue de l’exercice, le grand chevelu nous fait √©couter le morceau dont il a pris soin d’imprimer les paroles et la partition de piano pour celles qui voudraient pousser le vice √† essayer de s’accompagner. Chacune r√©cup√®re une feuille dans un bruissement de papier et de cancaneries in√©vitables quand on regroupe quinze femelles ensemble.

Je reprends place √† c√īt√© de Teresa, qui est d√©j√† plong√©e dans sa lecture. De mon c√īt√©, j’avais pris les devants : lorsque Ludwig nous avait parl√© du titre qu’il souhaitait nous faire travailler le cours suivant, j’avais demand√© √† Laureline de m’aider √† d√©chiffrer l’anglais des mots auxquels je ne pigeais que dalle. Ce n‚Äô√©tait pas √©vident, mais j’ai r√©ussi √† tous les prononcer. En tout cas, la phon√©tique semblait convenable aux oreilles de ma petite-fille bilingue. Pas folle la gu√™pe ! Je n‚Äôallais quand m√™me pas me taper la honte devant tout le monde. Je pr√©f√®re me marrer avec Louise en entendant les autres patauger dans la semoule, merci bien.

√áa ne loupe pas. Les premi√®res lectures sont atroces. M√™me Ludwig n’arrive pas √† se retenir et cache ses moqueries derri√®re ses cheveux longs. Enfin, il devait bien s’y attendre, le goujat. Proposer un morceau de Coldplay √† des vieilles qui n’ont pour la plupart pas d√©pass√© le niveau du certificat d’√©tudes ! Ambitieux, non ?

La cacophonie de la musique forte et des voix f√©minines qui essaient tant bien que mal de se caler sur le chanteur ach√®ve Louise, qui hurle litt√©ralement de rire, telle une louve √† la pleine lune, ajoutant au d√©sordre ambiant. Je la regarde fixement en m’interrogeant sur sa sant√© mentale et d√©cide finalement que sa m√®re n’a jamais d√Ľ lui apprendre la retenue. Connaissant Pitt et son caract√®re de‚Ķ c’est d’ailleurs plus que probable. Elle ne l’ouvre pas souvent, mais quand c’est pour se taper une bonne tranche de rigolade, l√†, il y a du monde !

L’animateur coupe le son du lecteur branch√© sur haut-parleur.

‚ÄĒ Mesdames, on va y aller en douceur, hein ? nous fait-il de son sourire charmeur.

Ce Ludwig est un diable habill√© en beatnik. Ses yeux noirs et envo√Ľtants, ses cheveux √©pais et brillants, sa haute stature‚Ķ pas √©tonnant qu’il obtienne le silence en une nanoseconde. Oui, parce que Ga√ęl le photographe n’essaie plus et Doroth√©e nous laisse p√©rorer comme bon nous semble. Le professeur de chant, lui, attire l’attention des vieilles en mal de m√Ęle que nous sommes. Et les inscriptions.

L’atelier a affich√© complet d√®s que le bonhomme avait montr√© son minois, alors que personne n’avait envie de pousser la chansonnette avant la r√©union d’information durant laquelle les diff√©rents animateurs √©taient pr√©sent√©s. M√™me combat que pour les hommes et le cours de cuisine de Doroth√©e ! Sauf qu’ici, on travaille vraiment, nous. On ne s’est pas inscrit sur un coup de t√™te pour abandonner la s√©ance suivante. Pour rien au monde on n‚Äôaurait loup√© le petit d√©hanch√© du parfait fessier masculin.

Trente yeux sont riv√©s sur sa bouche sensuelle et attendent les instructions. M√™me Louise a son visage tourn√© vers lui. Elle n’en perd pas une miette, la garce. Et sans participer, Mademoiselle, bien s√Ľr. Heureusement que c’est mon amie, sinon je n’aurais pas partag√© gratuitement comme √ßa et l’aurait fait d√©guerpir, et fissa.

‚ÄĒ Vous allez r√©p√©ter apr√®s moi, d’accord ? Tout le monde a ses paroles ?

‚ÄĒ Ouiii, Ludwiiig, r√©pondons-nous dans un chŇďur parfait.

Un sourire irr√©sistible √©claire son visage sur lequel une barbe de trois jours ajoute un petit c√īt√© Clint Eastwood qui n’est pas pour me d√©plaire.

‚ÄĒ C’est parti les filles ! Oh, angel sent from up above‚Ķ

Et l√†, c’est la catastrophe. Personne ne d√©marre en m√™me temps, et forc√©ment, tout le monde finit en d√©cal√©. Impossible de savoir si chaque participante a prononc√© les mots correctement. Ludwig ferme les yeux dans une patience infinie, puis nous invite, par nos pr√©noms s’il vous pla√ģt, √† r√©p√©ter chacune notre tour. Je regarde ma feuille de paroles et compte le nombre de lignes. Plus de vingt-cinq‚Ķ On n’est pas rendu.

La brochette des femmes de militaires √† la retraite pass√©e – elles sont au moins sept – c’est √† Teresa et moi. Cal se d√©brouille comme elle peut, charmante comme toujours, avec son petit air √† ne pas y toucher, minaudant juste ce qu’il faut pour emmagasiner un maximum de risettes de la part de notre animateur. Puis vient mon tour. C’est idiot, mais j’ai le palpitant qui turbine √† mille √† l’heure. J’inspire profond√©ment, comme si je jouais ma vie sur cette phrase de six mots, puis me lance :

‚ÄĒ Oh, ang√®le sept frome heup abov-euh.

C’est l’hilarit√© de Pitt qui me ram√®ne √† la r√©alit√© du moment. J’ai dit ces horreurs, moi ?

‚ÄĒ Attendez Ludwig, je r√©essaie ! reprends-je en b√©gayant l√©g√®rement. Oh, angel sept from heup above.

‚ÄĒ C’est parfait, ment l’animateur avec un regard rieur.

Tu penses qu’on doit bien le faire marrer, le saligaud. Mais je lui pardonne d√©j√† gr√Ęce au clin d’Ňďil  qu’il m’adresse avant de passer √† Colette qui tr√©pigne √† c√īt√© de moi.

En une heure, nous avons r√©ussi √† toutes lire et relire les paroles, sans plus faire aucune faute de prononciation, ou presque. C’est un sacr√© tour de force de la part de Ludwig, mine de rien. Je d√©cide de le f√©liciter √† la fin du cours.

‚ÄĒ Merci beaucoup pour le temps que vous avez consacr√© √† nous apprendre le texte, c’√©tait pas une mince affaire ! lui dis-je, des √©toiles plein les yeux.

Il part d’un petit rire l√©ger √† faire fondre n’importe qui tout en rangeant son mat√©riel.

‚ÄĒ C’est normal Jackie, c’est normal. √Ä la semaine prochaine ? fait-il en me touchant l’√©paule.

Je reste m√©dus√©e par ce contact inattendu, √† tel point que j’en oublie de lui r√©pondre. Teresa me bouscule l√©g√®rement, me sortant de ma r√™verie – que je suis certaine de continuer cette nuit, au diable Paulo ‚Äď et Louise ricane en nous rejoignant √† pas lents. Cal d√©gaine son t√©l√©phone qui vibre encore dans sa main.

‚ÄĒ C’est Mara, nous informe-t-elle avant de d√©crocher. Salut ! Oui, √ßa va et toi ?

S’ensuit un long monologue de notre Am√©rindienne qui donne le sourire √† Teresa, laquelle acquiesce de temps √† autre. Plut√īt prometteur donc. Lorsque Cal met fin √† la communication, elle tourne vers nous un faci√®s lumineux.

‚ÄĒ Mara a une copine qui a un cousin dont la femme travaille dans une galerie marchande o√Ļ se trouve une agence de voyages, nous d√©bite-t-elle d’une traite, satisfaite de sa sortie.

Louise et moi attendons une ou deux dizaines de secondes que Cal compl√®te sa phrase. Mais comme elle ne semble pas d√©cid√©e √† le faire, totalement plong√©e dans ses pens√©es, je la presse du coude, moins gentiment qu’elle a pu le faire tout √† l’heure √† mon √©gard.

‚ÄĒ L’√ģle Maurice, les filles ! L’√ģle Maurice ! crie-t-elle en sautillant sur place.


Chapitre 11 РDes couleuvres à lui faire avaler

Le feu dans la chemin√©e cr√©pite avec force. J’aime particuli√®rement ce bruit qui me ram√®ne √† des moments de bien-√™tre absolu. Nos soir√©es c√Ęlines au pied de l’√Ętre, les pauses lectures dans mon fauteuil qui fait face au foyer, mes m√©ditations hivernales‚Ķ

Je m’installe pr√®s de Mikha√Įl qui m’attend sur le plaid en peau de mouton pos√© au sol, uniquement v√™tu d’un cale√ßon. C’est le signal d’un rapprochement imminent. Je compte sur mes doigts pour me rem√©morer le dernier en date. Je vais jusqu’√† six. Six semaines. Je peux bien faire un effort, d’autant que √ßa me titille bien aussi, je crois.

Les nouvelles agr√©ables des jours pass√©s m’ont mise de bonne humeur et la bagatelle qui ne m’attire plus depuis des ann√©es a des airs de f√™te, aujourd’hui. J’observe mon Micha qui se fait tendre, sa main effleurant mon bras tach√© de son. Je souris et lui lance le regard lubrique qui a occup√© mes soir√©es de jeune femme et ajout√© du piment dans nos jeux de couple. Il rit en retour. J’aime cette simplicit√© dont il a toujours fait preuve dans les choses du sexe et de l’amour. Il n’y a pas √† dire, c’est reposant un homme qui ne s’arrache pas les cheveux sur ses performances ou la fr√©quence de ses rapports.

Il s’agenouille derri√®re moi pour masser mes √©paules au-dessus de mon d√©bardeur p√™che bord√© de dentelle fuchsia. Ses mains d√©lassent mes muscles contract√©s par l’excitation des projets en cours de validation. Avec Louise, Teresa et Maracuj√†, on aimerait profiter de la super offre faite par le copain du cousin de la tante de je ne sais plus qui, enfin bref, du contact qui propose trois semaines fin juillet √† l’√ģle Maurice pour 1 995 euros par personne, tout inclus. Le trajet, les navettes, la chambre, les boissons, les repas, les activit√©s sur le resort, les assurances. Tout.

Il reste √† motiver Mikha√Įl et le mari de Teresa. Autant dire d√©placer des montagnes vieilles de 10 000 ans. J’exag√®re √† peine. Je pr√©pare mes arguments, les passe en revue, les trie puis les hi√©rarchise, me rappelant que Cal op√®re la m√™me manŇďuvre avec Sebastian, √† quelques kilom√®tres de nous. Quand je me sens pr√™te, je me lance :

‚ÄĒ Micha, tu sais ce qui serait bien ?

‚ÄĒ J’ai ma petite id√©e, r√©pond-il d’un ton coquin en frottant son membre durci contre mon dos.

Je m’efforce de ne pas r√©agir vivement, m√™me s’il m’agace √† feindre de ne pas comprendre que je ne parle pas de √ßa. Je n’oublie pas qu’√† nos √Ęges, une occasion d’√©rection ne se g√Ęche pas, mais j’ai des couleuvres √† lui faire avaler, moi, avant d’envisager de gober son orvet.

‚ÄĒ Mon ch√©ri, message re√ßu cinq sur cinq, lui dis-je en tournant vers lui un visage malicieux. Mais avant √ßa, j’aimerais discuter de cet √©t√©‚Ķ

Dans un grognement √† peine retenu, Mikha√Įl se laisse tomber √† c√īt√© de moi pour plonger ses yeux dans les miens.

‚ÄĒ Tu veux revenir sur cette histoire de voyage de l’amicale ? se contrarie-t-il.

‚ÄĒ Non, Micha, ne parlons plus des choses qui f√Ęchent, c’est une affaire r√©gl√©e en ce qui me concerne. Je pensais plus √† un s√©jour que l’on pourrait se faire sur mesure, pour une fois.

Il me regarde fixement, l’air intrigu√© par la derni√®re lubie √† laquelle j’essaie de le faire adh√©rer.

‚ÄĒ D√©veloppe‚Ķ dit-il, sur ses gardes.

Je m’emploie √† caresser ses fr√™les cuisses de poulet frit, expliquant √† quel point la promotion pr√©sent√©e √† Mara au cours de l’une de ses nombreuses discussions avec la multitude de gens qu’elle croise dans son quotidien, peut √™tre int√©ressante.

‚ÄĒ Ah, un plan de Maracuj√†‚Ķ je vois‚Ķ

A√Įe. √áa sent le roussi. Forc√©ment, Mikha√Įl et Mara, ce n’est pas le grand amour. Compr√©hensible quand on sait que la d√©lur√©e Maracuj√† a plaqu√© mari et carri√®re professionnelle prometteuse pour vivre sa passion du cheveu √† plus de 60 ans, ce qui fait d√©sordre sur un C.V., d’apr√®s mon √©poux. Et un vieux ronchon nanti qui n’a « jamais rien fait d’autre que de reprendre la boutique de papa-maman », dixit ma meilleure amie, ce n‚Äôest pas folichon non plus. Inutile d’aller plus loin dans l’explication, n’est-ce pas ?

‚ÄĒ Un plan de Mara, peut-√™tre, mais solide et surtout, tentant, Micha ! prends-je la peine d’insister. J’ai √©t√© r√©cup√©rer les renseignements et les tarifs √† l’agence de voyages, j’ai lu les conditions de vente, m√™me les petites lignes, enfin j’ai tout verrouill√© et √ßa peut √™tre chouette comme destination entre amis !

‚ÄĒ Ah parce qu’en plus on irait avec ta bande ? Mais bien s√Ľr ! s’irrite Mikha√Įl.

‚ÄĒ Je ne comprends pas‚Ķ tu serais bien parti avec nous en Autriche si je n’avais pas fait mon cirque, non ?

‚ÄĒ Oui, tu as raison. Mais j’aurais eu mes coll√®gues sur place, pendant que tu faisais la folle avec tes copines.

‚ÄĒ Et Sebastian, il est transparent peut-√™tre ?

Micha √©clate d’un rire moqueur. Je ne m’attendais pas √† la tournure que prend la conversation, alors j’√©coute mon mari cracher sa Valda.

‚ÄĒ Tu parles du type qui est sans cesse le nez dans son journal, qui fait trois heures de sieste par jour, ne sort de sa chambre que pour manger et se couche avec les poules ?

‚ÄĒ Ben tu te sentirais moins seul, ne puis-je m’emp√™cher de r√©pondre du tac au tac.

L’air surpris de Mikha√Įl me fait aussit√īt regretter mes mots. Je ne vais pas obtenir ce que je d√©sire de cette mani√®re. Je me rapproche et entreprends de peloter l’entrejambe de mon mari, avec tact et dext√©rit√©. Il se d√©tend, ce qui est plut√īt bon signe, alors je tente le tout pour le tout :

‚ÄĒ Ce que je veux dire, mon Micha, c’est que tu as quand m√™me quelques points communs avec Seb, et puis‚Ķ il y a toujours moyen de faire connaissance sur place, tu sais ? fais-je en sortant son sexe marqu√© par les ann√©es, qui se dresse n√©anmoins devant mes yeux, tout fier de sa prouesse. Et il y a un acc√®s sans limite au spa‚Ķ

C’est mon avant-derni√®re cartouche. Le jacuzzi, la piscine chauff√©e, le hammam, le sauna, les masseuses‚Ķ c’est le p√©ch√© mignon de Micha. Je le sens h√©siter. Tr√®s bri√®vement. Trop.

‚ÄĒ Non, j’ai pas envie de partir trois semaines, trop long. √áa nous co√Ľterait un rein cette histoire ! s’√©nerve-t-il un peu plus.

Tout en continuant √† faire savamment coulisser ma main, j’ajoute rapidement, d’un ton suave qui ne s’accorde pas vraiment √† mes propos :

‚ÄĒ √áa va surtout nous sortir de notre train-train, mon ch√©ri. Et puis, c’est un h√ītel uniquement r√©serv√© aux adultes‚Ķ aucun enfant dans le resort‚Ķ

L√†, je joue le tout pour le tout. Je n’ai plus rien dans ma besace pour inciter mon ours √† mettre le nez hors de sa caverne. Je peux entendre les rouages dans sa t√™te obtuse. Lorsqu’il prend la parole, je devine d√©j√† ce qu’il va me dire :

‚ÄĒ Non, j’ai vraiment pas envie de partir au bout du monde. Tu sais que c’est pas mon truc, ajoute-t-il en ponctuant ses phrases de longs soupirs de satisfaction. T’as qu’√† y aller toi, avec tes copines, √ßa te fera du bien, compl√®te-t-il √† voix basse, en fermant les yeux.

Sur ces ultimes paroles, je l’entends r√Ęler de plaisir, puis sens le r√©sultat de mon expertise sur mes mains. Double victoire.

‚ÄĒ Je t’aime, ma Jackie, me souffle-t-il en se lovant contre moi.


Chapitre 12 – Et blablabla, et blablabla

Je me sers un th√© pour tenir compagnie √† Mikha√Įl qui prend tranquillement son petit-d√©jeuner dans la cuisine. Une Aretha Franklin dynamique entonne le refrain de Think, m’obligeant √† la rejoindre d√®s la deuxi√®me phrase :

‚ÄĒ Think about what you’re trying to do to me !

C’est le regard fatigu√© de Micha par-dessus son bol de chicor√©e, associ√© au « t√©l√©phone » qu’il me balance d’une voix d√©sabus√©e, qui me rappelle qu’au lieu de m’√©poumoner joyeusement, je devrais me mettre en chasse de l’objet mentionn√©. Il s’agit en fait de ma sonnerie de portable, mais j’ai tendance √† l’oublier. Non, ce n’est pas Alzheimer, c’est juste le pouvoir d√©mesur√© que cette chanteuse a sur moi.

‚ÄĒ Oh, d√©sol√©e mon ch√©ri, dis-je sinc√®rement contrite. Promis, je change de m√©lodie‚Ķ

Je lui fais le coup √† chaque fois, ou presque. Lorsqu’Aretha envoie cette √©nergie presque animale, je n’y peux rien, c’est incontr√īlable, j’y r√©ponds imm√©diatement. Elle, et certains autres artistes. Bon, d’accord, beaucoup d’autres. Je suis s√Ľre de trouver un morceau exotique ou hispanisant int√©gr√© au t√©l√©phone, √ßa permettra aux oreilles de Mikha√Įl de rester tranquilles quand je re√ßois un appel. Ce sera toujours √ßa de gagn√© pour lui, je ne peux pas m’engager davantage. Je me r√©serve le droit de chanter √† tue-t√™te lorsqu’elle passe √† la radio ou que je mets son best of sur la platine du salon.

Mince, il croira que je le fais expr√®s, mais impossible de poser la main dessus. Et promis, ce n’est pas pour aller au bout de la musique, m√™me si je fredonne jusqu’√† la derni√®re parole entendue. Une √©norme vibration indique que le t√©l√©phone est coll√© √† une paroi que je connais bien. J’ai fini par identifier ce bruit, qui est devenu un grand classique √† la maison. Tout en remettant les coussins du canap√© en ordre, je r√©fl√©chis √† la raison qui expliquerait pourquoi je ne cherche pas directement √† l’endroit concern√© d√®s le d√©part‚Ķ C’est vrai, c’est une question existentielle !

‚ÄĒ Il est dans la chaaambre ! chantonn√©-je en repassant √† petits pas rapides devant la porte ouverte de la cuisine, j’y vaiiis !

Bingo ! Le mobile a encore gliss√© √† c√īt√© de la table de chevet et vibr√© contre les montants m√©talliques de notre lit. Je me contorsionne pour le r√©cup√©rer sans avoir √† bouger les meubles, puis d√©couvre que Teresa m’a laiss√© un message. Elle souhaite que je la rappelle. Le ton de sa voix indique qu’elle n’a a priori pas eu plus de chance que moi. J’esp√®re me tromper lorsque je cherche son contact sur le t√©l√©phone, mais le timbre avec lequel elle r√©pond √† la seconde sonnerie est √©loquent.

‚ÄĒ On n’a pas les moyens d’un tel voyage, singe-t-elle dans la foul√©e de son bonjour. On n’a qu’√† partir avec l’amicale, c’est quand m√™me 1 000 euros de moins. Et blablabla, et blablabla‚Ķ

Je l’interromps pour demander :

‚ÄĒ Il n’a rien voulu savoir ? Je croyais que vous aviez r√©cup√©r√© les fonds de la vente de la maison de sa m√®re ?

‚ÄĒ Ben oui ! C’est pour √ßa que j’ai insist√©‚Ķ mais non, monsieur le rapiat pr√©f√®re, je le cite, « qu’on ne change pas une √©quipe qui gagne » !

‚ÄĒ Cal, calme-toi, on trouvera une solution‚Ķ

‚ÄĒ Si tu le dis‚Ķ alors de ton c√īt√©, c’est tout bon ? Il vient ? me dit-elle, une l√©g√®re d√©ception dans la voix.

‚ÄĒ Non, rassure-toi, il n’a pas √©t√© plus conciliant que Seb. Mais‚Ķ

‚ÄĒ Oui ? vas-y, Jackie ! me presse Teresa.

‚ÄĒ Il n’est pas contre que je fasse ce voyage seule. Enfin, avec vous !

Le silence au bout du fil est difficile à interpréter. Est-elle contente ou désappointée ?

‚ÄĒ Teresa ?

‚ÄĒ Oui, oui, je r√©fl√©chis‚Ķ je ne vois pas comment faire‚Ķ

‚ÄĒ On se retrouve bien ce soir ? Sebastian a toujours son match de foot avec les gar√ßons ?

J’esp√®re ne pas me tromper. Mes p√©rip√©ties t√©l√©phoniques invitent invariablement quelques inqui√©tudes au sujet de ma m√©moire folle. M√™me si elle amuse mes enfants par moments, personnellement, je me passerais bien des quiproquos qu’elle peut parfois engendrer.

‚ÄĒ Bien s√Ľr ! J’ai d√©j√† cuisin√© les tapas et les mignardises. On va s’en mettre plein la panse !

‚ÄĒ Alors on en parle avec les filles ce soir, d’accord ? fais-je tout en √©tant soulag√©e que ma t√™te tienne la barre pour ce qui est important.

Je raccroche rapidement et me pr√©pare pour la journ√©e. Nous trouverons les solutions : ce voyage, nous allons le faire et nous allons le faire √† quatre. Parce que j’en ai envie et que je l’ai d√©cid√©. Non mais.

J’arrive chez Teresa vers 20 heures, la nuit tombe d√©j√† en ce d√©but avril. Les jours commencent √† s’adoucir, mais la chaleur n’est pas encore au rendez-vous. Je patiente en me dandinant d’un pied sur l’autre pour tenter de me r√©chauffer, attendant que la ma√ģtresse des lieux daigne m’ouvrir. C’est malin d’avoir oubli√© la veste de mi-saison. C’est « en avril, ne te d√©couvre pas d’un fil », le dicton ? Je m’engueule toute seule de ce manque de jugeote.

‚ÄĒ Ah ben c’est pas trop t√īt, dis-je √† Maracuj√† qui m’accueille avec un sourire √©blouissant.

‚ÄĒ Ma Jackie, t’es f√Ęch√©e ? roucoule mon amie paraguayenne en glissant le long du couloir qui m√®ne √† la salle √† manger.

‚ÄĒ Non, oui‚Ķ enfin, je sais pas. Non, juste un peu trop excit√©e par les derniers √©v√©nements, je pense.

J’embrasse Louise, que Mara a v√©hicul√©e jusqu’ici, puis Teresa, qui semble lasse. Je l’encourage √† se confier :

‚ÄĒ Dure journ√©e ?

‚ÄĒ Un peu, mon neveu‚Ķ Sebastian veut pas en d√©mordre‚Ķ

Je ne perds pas une seconde et passe √† l’attaque en d√©voilant mon plan de financement bien ficel√© pour r√©ussir √† voyager toutes les quatre. Sans exception. M√™me Louise, qui n’a aucun moyen de partir plus loin que le chef-lieu de notre d√©partement. Et encore, pour r√Ęler aupr√®s de l’administration, sinon ce n’est pas rentable selon elle.

‚ÄĒ Joliiii ! siffle Maracuj√†, √©bahie par mon analyse. Ma cagnotte post-divorce doit bien servir √† quelque chose, tu as raison ! Cal, c’est bon pour toi ?

Teresa a √©cout√© mon expos√© sans broncher et en reste muette, les larmes aux yeux. Je commence √† m’inqui√©ter : c’est certes la plus √©motive du lot, mais ses silences sont rarement de bon augure.

‚ÄĒ Je suis tellement touch√©e, finit-elle par l√Ęcher avec un sanglot, avant de se pr√©cipiter dans mes bras. Merci beaucoup Jackie‚Ķ

‚ÄĒ Ben c’est normal, on va pas se mettre la rate au court-bouillon pour des histoires de flouze !

‚ÄĒ D’accord, mais on fait une reconnaissance de dette et tout, et tout, hein. J’aimerais que ce soit r√©glo.

‚ÄĒ Tout ce que tu voudras ! lui r√©ponds-je avec joie en l’embrassant √† mon tour.

On se retourne vers Louise afin d’obtenir son accord. √áa ne doit pas √™tre √©vident d’√™tre entretenu par quelqu’un, alors se faire payer un voyage tout compris par trois amies, √ßa ne peut √™tre que triplement plus compliqu√© √† dig√©rer. Mais on parle de Pitt, l√†, et ce n‚Äôest pas n’importe qui. Tout ce qui sort de l’ordinaire, elle adore. √áa ne loupe pas : elle l√®ve ses deux pouces en souriant.

‚ÄĒ Trinquons √† cette bonne nouvelle ! s’exclame Teresa en servant le contenu de la cruche pr√©par√©e par Mara dans des verres √† cocktail .

Le liquide doré ne fait pas long feu, accompagnant nos fantasmes les plus fous au sujet du séjour à venir.


Chapitre 13 – Un bel oeuf de pigeon

Au fond de la galerie commerciale, une vitrine de magasin me renvoie notre reflet. Quatre mamys en goguette. Une noire habill√©e en madras lumineux, une petite tass√©e qui se d√©place avec sa canne, une latine en turban bleu √©lectrique et √† la d√©marche enjou√©e, et puis‚Ķ moi. En guise d’occupation festive du jour, nous nous rendons √† l’agence de voyages du p√®re de la tante du fr√®re de‚Ķ enfin, du contact qui nous fait une tr√®s belle promotion sur le s√©jour que nous convoitons.

Arriv√©es √† la boutique, nous nous extasions devant la formidable d√©coration. Un √©norme globe terrestre est accroch√© au plafond et un avion en fait le tour gr√Ęce √† un m√©canisme invisible. Louise en garde la t√™te en l’air, une main appuy√©e sur son dos pour contrebalancer sa position. Elle est rigolote, ainsi post√©e √† l’entr√©e du magasin. Nous d√©cidons de la laisser admirer la suspension tout son saoul et nous avan√ßons vers le petit bureau planqu√© au fond de la pi√®ce.

Une multitude de luxurieuses plantes exotiques aux couleurs chaudes sont install√©es aux quatre coins de la boutique, ainsi que contre les deux murs lat√©raux. Une v√©ritable all√©e verdoyante qui ne peut que donner envie de partir sous des cieux tropicaux. Un ou deux animaux empaill√©s viennent ternir cet ensemble paradisiaque. Je trouve √ßa du plus mauvais go√Ľt et le regard √©chang√© avec Teresa me confirme que je ne suis pas la seule √† le penser. Maracuj√† est d√©j√† install√©e au bureau derri√®re lequel un homme d’une trentaine d’ann√©es, absolument charmant, nous reluque avec un grand sourire avenant.

Ch√Ętain clair, les yeux bleus, les traits fins, c’est une v√©ritable gravure de mode. Mes prunelles sont riv√©es √† lui le temps que je me coule aux c√īt√©s de mon amie chatoyante dans son boubou du jour. Je m’assieds sur la chaise du milieu et Teresa prend place sur la derni√®re disponible, √† ma gauche. On se retourne toutes les trois vers l’entr√©e du magasin pour constater que Louise est toujours subjugu√©e par l’avion qui op√®re ses rotations m√©caniques. Nous partageons un petit rire tendre avant de poursuivre avec le s√©duisant commercial.

‚ÄĒ Bonjour jeune homme, commence Mara, nous sommes l√† pour la promotion sur l’√ģle Maurice.

‚ÄĒ Oui, on m’a parl√© de vous, r√©pond l’agent avec une expression amus√©e.

Ça ne loupe pas, on glousse comme des dindes, hypnotisées par son indéniable charisme.

‚ÄĒ Alors, on part sur combien de personnes ? reprend-il en embrassant notre groupe du regard. Quatre ?

‚ÄĒ C’est √ßa ! ne puis-je m’emp√™cher de m’exclamer √† la place de Maracuj√†. Quatre dames, Monsieur‚Ķ

Je cherche une plaque avec son nom sur le petit bureau de ch√™ne derri√®re lequel le jeune homme officie. Il semblerait que ce genre de d√©tails n’existe plus de nos jours. Mon regard ne d√©tecte qu’une tasse de caf√© √† moiti√© remplie et dont les bords marron t√©moignent d’un usage intensif, trois piles de papiers ordonn√©es et un pot √† crayon avec une cargaison de stylos publicitaires. Sans oublier l’ordinateur sur lequel notre interlocuteur tapote d√©j√† des informations que lui seul conna√ģt.

‚ÄĒ Laymeric. Mais ce sera Jonathan pour vous, m’enjoint-il avec un clin d’Ňďil qui me fait fondre et battre des paupi√®res. Quatre‚Ķ jolies‚Ķ femmes‚Ķ dit-il lentement en scrutant son √©cran.

Y’a pas, il sait y faire. Son visage ne laisse aucun doute sur sa r√©elle intention, le petit sourire satisfait l’indique, mais nous succombons √† cette vile flatterie. On savoure chaque manifestation d’int√©r√™t du sexe oppos√© quand on d√©passe les sept d√©cennies, qu’il soit motiv√© par des ambitions mercantiles ou non. C’est un fait. Nous gloussons √† nouveau comme des volatiles. C’est √ßa qu’il devrait √©crire sur son ordinateur, quatre belles volailles, me dis-je int√©rieurement, ce qui me fait rire de plus belle. Je tente de reprendre mon s√©rieux pour suivre au mieux la conversation.

‚ÄĒ Tr√®s bien, alors commen√ßons par le type de s√©jour que vous recherchez, d√©marre-t-il l’entretien au sujet de notre voyage sur mesure.

Une fois list√©es toutes les donn√©es de base √† partir du devis que j’avais r√©cup√©r√© quelques jours auparavant – les diff√©rentes formules, le lieu pr√©cis, les activit√©s – le jeune homme nous indique la meilleure p√©riode pour partir afin de ne pas subir plusieurs jours de pluie cons√©cutifs. Et que les trois semaines entrent dans le budget impos√©. Sa t√Ęche est facilit√©e par notre silence r√©v√©rencieux, subjugu√©es que nous sommes par son talent inn√© du commerce. Ou par ses fossettes craquantes. Ou les deux.

‚ÄĒ Tr√®s bien mesdames, nous allons pouvoir passer aux choses s√©rieuses, nous lance-t-il de toutes ses dents blanches.

Sans y pouvoir grand-chose, mon cŇďur se met √† battre la chamade, comme une coll√©gienne. Je crois qu’avec quarante ans de moins, ou m√™me vingt, j’aurais bien flirt√© un peu avec ce bel √©ph√®be. J’entends soudain que Mara ne s’en prive pas ! D’accord, elle a trois ans de moins que moi, mais quand m√™me ! La voil√† qui minaude, en plus ! Je n’en reviens pas et me retourne vers elle pour observer son man√®ge.

‚ÄĒ Voici mon passeport, susurre-t-elle √† grand renfort de battements de cils, d√©pla√ßant lentement de son index la pi√®ce d’identit√© sur la surface libre du bureau.

Ses ongles parfaitement manucurés en bleu canard tapotent la couverture de cuir bordeaux. Le contraste est saisissant et Jonathan comme moi ne pouvons détourner notre regard du mouvement aguicheur.

‚ÄĒ Mon passeport ! crie Teresa, nous sortant de la transe cr√©√©e par l’Am√©rindienne. J’en ai pas !

Elle est affol√©e, se l√®ve d’un bond et renverse l’une des tours en papier install√©e sur le bureau de Jonathan, qui se pr√©cipite pour ramasser ses pr√©cieux dossiers, cognant sa t√™te contre celle de Cal qui s’est elle aussi baiss√©e afin de r√©parer sa b√©vue. Ils tombent tous les deux sur les fesses, sonn√©s par leur violente rencontre. Louise √©clate de rire derri√®re nous, ce qui arrive trop rarement pour ne pas nous arr√™ter quelques secondes dans notre √©lan secouriste, Mara et moi. Apr√®s √™tre venus √† la rescousse des bless√©s, nous la d√©couvrons en train de regarder la sc√®ne compl√®tement hilare : pas de doute, elle se moque bien des √©tourdis.

‚ÄĒ √áa va, √ßa va, fait l’agent de voyage un peu agac√© par les √©v√®nements, mais juste ce qu’il faut pour ne pas para√ģtre antipathique.

Je rel√®ve Teresa qui est encore dans la lune, une main sur son front. Un bel Ňďuf de pigeon commence √† appara√ģtre sur le coin droit, tendant ses rides d’une mani√®re comique. Je me retourne vers Jonathan, dont le menton est tum√©fi√©, et que Maracuj√† est d√©j√† en train de redresser avec moult encouragements. Mes yeux s’arrondissent quand je la surprends √† tapoter toutes les parties du corps du jeune homme, et ce jusqu’au fessier. Lorsqu’elle croise mon regard, elle tire malicieusement la langue.

‚ÄĒ Mara, tu as oubli√© de v√©rifier le plus important‚Ķ fais-je en penchant la t√™te sur le c√īt√©, d’un air bravache.

A son tour, ses mirettes se transforment en soucoupes quand elle me montre silencieusement du doigt l’entrejambe de Jonathan. J’√©clate de rire.

‚ÄĒ B√©casse, me permets-je alors que le commer√ßant reprend √† peine ses esprits, son menton !


Chapitre 14 РAttention à vos fesses

Dans un peu plus de deux mois, c’est le grand plongeon. Ou plut√īt, le grand envol. Notre avion partira de l’a√©roport de la pr√©fecture pour nous amener jusqu’√† l’√ģle Maurice. Les deux passeports manquants – ceux de Teresa et Louise – ont √©t√© command√©s ainsi que la totalit√© des options pour le s√©jour. Notre charmant Jonathan, qui n’attend plus que les r√©f√©rences des pi√®ces d’identit√© pour √©diter les billets, nous a si gentiment accompagn√©es dans nos d√©marches que nous l’aurions presque emmen√© avec nous.

Le gros bazar qui a baign√© la fin de notre entrevue avec le voyagiste – plus de g√™ne que de mal – nous a √īt√© la possibilit√© d’organiser le partage des paiements comme nous l’avions pr√©vu. J’ai donc tout avanc√©, puis les filles et moi avons fait les comptes par la suite. L’aspect budget en r√®gle, il √©tait temps de lister les affaires √† emporter pour ces vacances au long cours. Mon p√©ch√© mignon √©tant d’√©tablir des inventaires pour chacun de mes projets, je m’en suis donn√© √† cŇďur joie. J’ai m√™me r√©gal√© les copines de mes bons conseils en organisation de bagages.

Mais pour l’heure, il me faut pr√©parer le d√©jeuner de ce joli jour f√©ri√© de mai. Mes enfants viennent manger et je sens que la discussion tournera autour de mon auguste personne. √áa va jacter sur la faiblesse de Mikha√Įl, sur ma folie qu’ils esp√©reront √©ph√©m√®re, sur la destination qui sera vraisemblablement trop lointaine, et j’en passe. Dans un soupir, j’√©vacue ces r√©flexions st√©riles pour me pr√©occuper du contenu de ma commande chez Zahir, le boucher. Une huitaine de chateaubriands, quelques escalopes de poulet et quelques lardons de volaille artisanaux pour la salade. Ce midi, c’est barbecue !

Je discerne une silhouette que je connais bien pr√®s de la caisse de la boutique, en pleine discussion avec Solange, la femme du commer√ßant. Les deux apprentis que Zahir a recrut√©s en septembre dernier prenant en charge les clientes qui sont devant moi, j’ai le temps d’aller voir ma nouvelle amie avant que le ma√ģtre boucher s’emploie √† me servir. J’attends poliment que la Tunisienne termine son bavardage et me place juste derri√®re elle pour ne pas la louper. Elle se retourne dans son l√©gendaire mouvement de voiles, rose poudr√© et dor√©s aujourd’hui. Diablement s√©duisante dans ces teintes – que je soup√ßonne soigneusement choisies pour mettre en valeur son h√Ęle et sa couleur de cheveux – Feiza tourne vers moi un visage agr√©ablement surpris.

‚ÄĒ Jacqueline ! m’alpague-t-elle dans un joli phras√© oriental √† cent d√©cibels en m’√©cartant de la file. Tu manges halal, toi ?

‚ÄĒ Pas vraiment, fais-je en riant discr√®tement. Mais c’est le meilleur boucher de la ville, non ?

Elle hoche sa t√™te l√©g√®rement pench√©e en me regardant d’un air entendu, les paupi√®res pliss√©es.

‚ÄĒ C’est vrai, Jacqueline, c’est vrai‚Ķ Alors, tout le monde braille que vous faites, comment on dit d√©j√† ? r√©fl√©chit-elle, cherchant la r√©ponse partout dans le magasin en roulant des yeux. S√©cession ? Pour le voyage‚Ķ vous organisez le v√ītre ?

Je reste interdite quelques secondes, car aucune de nous ne s’est rendue au club depuis la signature des papiers √† l’agence. Est-ce que ce ne serait pas Maracuj√† qui magnifie les reflets de notre Feiza ? Si, je crois bien‚Ķ Tout s’explique. Quelle pie cette Mara, impossible de tenir sa langue, alors qu’on avait convenu de ne rien laisser filtrer pour √©viter de nouvelles confrontations. L’amicale est peupl√©e de dr√īles de sp√©cimens et leurs r√©actions sont parfois difficiles √† comprendre. Et √† g√©rer !

‚ÄĒ C’est exact, Feiza, on part √† quatre, en juillet prochain, √† l’√ģle‚Ķ

‚ÄĒ Maurice, compl√®te-t-elle en roucoulant. Je sais, je sais‚Ķ Cocktails, piscine chauff√©e et petits Mauriciens aux culs bomb√©s. Vous allez vous plaire l√†-bas, c’est parfait pour vos vieilles carcasses. Mais j’aurais pens√© que vous m’inviteriez √† me joindre √† vous, je te le cache pas.

Encore une fois m√©dus√©e par l’aplomb de mon interlocutrice, je me rends compte qu’en effet, √† part une poign√©e de vagues connaissances – qui n’ont pas redonn√© de nouvelles depuis – Feiza est la seule √† avoir suivi, ou plut√īt amorc√©, la r√©sistance des moutons noirs du club. Je tente de bredouiller quelque chose de coh√©rent, mais rien d’audible ne sort de ma bouche.

‚ÄĒ Allez, allez, d√©tends-toi, va, je te taquine, Jacqueline Kroutchinkine. Je te taquine‚Ķ Amusez-vous bien ! me lance la panth√®re dor√©e d’un ton enthousiaste avant de dispara√ģtre du magasin dans un tourbillon.

Je me retourne vers l’√©tal et m’aper√ßois que plusieurs personnes sont pass√©es avant moi durant nos quelques minutes de conversation. Encore un peu confuse, je reprends ma place pr√®s de la caisse et donne ma liste √† un Zahir press√© de terminer sa matin√©e de travail. Je le comprends et prends soin au moment de r√©gler mes achats de ne tenir la jambe √† sa femme que le minimum syndical.

Une fois √† la maison, je repense √† mon entrevue avec Feiza tout en pr√©parant les √©l√©ments du d√©jeuner, pendant que Micha embrase le charbon du brasero. On aurait pu lui parler du projet, c’est vrai. Je prends conscience que nous nous sommes un peu comport√©es comme les vieux d√©gueulasses de l’amicale, dans le fond.

C’est pensive que j’accueille toute la clique. Tout est pr√™t en cuisine et ne demande qu’√† √™tre apport√© sur la terrasse. Laitue au ch√®vre frais et lardons, carottes r√Ęp√©es et tomates mozzarella. La viande patiente dans des plats en c√©ramique coiff√©s d’aluminium. La petite troupe s’installe autour de la table dress√©e par Mikha√Įl, toujours avec go√Ľt et efficacit√©. Une vaisselle en plastique aux couleurs vives et vari√©es √©gaie la surface, flanqu√©e de couverts aux motifs marguerite et agr√©ment√©e ici et l√† de plusieurs soliflores. Roses et lys du jardin apportent la touche finale √† cette d√©coration de f√™te estivale.

Tout le monde se sert √† tour de r√īle des plats qui circulent de main en main, dans le l√©ger brouhaha des retrouvailles hebdomadaires. Je les observe d’un Ňďil attendri, mon cŇďur se pr√©parant d√©j√† au soul√®vement √† venir. Je suis majeure et vaccin√©e, certes, et je ne leur dois aucune explication ni aucune justification, √©videmment. J’ai cependant toujours eu besoin de partager mes petits bonheurs avec les miens et ce voyage, c’est un profond moment de joie pour moi. Je prends une inspiration et me lance d’une voix suffisamment puissante pour √™tre entendue par-dessus les √©changes qui vont bon train :

‚ÄĒ Les enfants ! J’ai quelque chose √† vous annoncer. En juillet prochain, je pars avec Maracuj√†, Teresa et Louise √† l’√ģle Maurice, pour trois semaines enti√®res, finis-je au bout de mon expiration.

Un silence accueille ma d√©claration, puis les exclamations de mes filles et de leurs maris fusent de tous c√īt√©s. Floril√®ge :

‚ÄĒ Sans papa ? crie Ariana.

‚ÄĒ Tu es s√Ľre que c’est prudent ? compl√®te Elena.

‚ÄĒ Vous savez le prix que √ßa co√Ľte ? me r√©primande Yvan.

‚ÄĒ Attention √† vos fesses, Jacqueline, les Mauriciens sont chauds, vous √™tes au courant ?

Dans le tumulte familial, Nicolas se lève et vient déposer un baiser sur ma joue.

‚ÄĒ Amuse-toi bien, maman‚Ķ me chuchote-t-il avant de prendre ses affaires et de quitter les lieux.


Chapitre 15 РLa cacahuète

Je v√©rifie mon maquillage dans le miroir de l’entr√©e et admire le boulot que j’ai r√©alis√© autour de mes yeux vairons. Le fard dor√© est du plus bel effet et s’harmonise √† merveille avec le nouveau rouge √† l√®vres marron glac√© que j’ai achet√© le mois dernier en VPC. Je contr√īle la tenue de ma coiffure, aid√©e par un voile de laque. J’ai choisi de laisser mes cheveux blancs libres, une large m√®che en vague sur l’avant donnant du volume √† l’ensemble. Par-fait. J’attrape la pochette en lam√© pos√©e sur la table du s√©jour, tout en faisant tournoyer ma longue robe chocolat devant le museau de Mikha√Įl qui n’en loupe pas une miette.

‚ÄĒ Tu es sublime, ma Jackie, soupire l’amoureux transi qu’il est encore √† 75 ans.

Je ne peux pas dire le contraire, j’ai de la chance d’avoir un mari toujours sous mon charme et surtout, d√©monstratif. Je regrette juste qu’il ne m’appuie pas plus lorsque les harpies qui me servent d’enfants et de beaux-fils prennent un malin plaisir √† m’infantiliser comme ils ont tent√© de le faire lors du repas de la semaine derni√®re. Je lui souris de tout mon dentier refait √† neuf quatre ans plus t√īt et l’invite une √©ni√®me fois √† se joindre √† nous.

‚ÄĒ Et le match alors ? demande-t-il apr√®s avoir claqu√© la langue en signe de n√©gation.

Je soupire en roulant des yeux et d√©pose une marque de rouge √† l√®vres via un chaste baiser sur son cr√Ęne d√©garni avant de me rendre au bingo mensuel du club. Je vais y retrouver mes copines pour la derni√®re grande soir√©e de l’amicale qui fermera ses portes √† la mi-juin. Encore trois semaines d’activit√©s et apr√®s, les vieux pourront caner tranquillement chez eux sans plus emmerder personne, √† grand renfort de canicule qui ne manquera pas de frapper sur nos terres. Je plaisante bien s√Ľr. Quoique.

Devant l’entr√©e des locaux pr√™t√©s au club par la mairie, Maracuj√† et Louise patientent le temps que Teresa termine une conversation t√©l√©phonique anim√©e. J’embrasse Pitt et Mara, puis une Cal qui a raccroch√© et qui, rose de col√®re, d√©bite d’un trait :

‚ÄĒ Il va finir par me tuer d’√©puisement avant qu’on ait pu prendre l’avion, je vous jure ! s’√©poumone-t-elle en passant devant nous sans m√™me nous regarder.

Sebastian n’a pas l’air commode ces derniers temps. Aucune de nous n’insiste, on sait que le fin mot de l’histoire arrivera durant la soir√©e. Elle franchit le pas de porte et nous p√©n√©trons √† sa suite dans l’antre d√©moniaque du jeu. L’ambiance est anim√©e, comme √† chaque fois, mais avec un brouhaha plus f√©minin qu’√† l’accoutum√©e, foot √† la t√©l√© oblige. Ce n’est pas plus mal, quand nous sommes entre nous, les parties ne s’√©ternisent pas. Les hommes sont durs de la feuille au club et il n’y a rien de sexiste √† remarquer que ce sont toujours les m√™mes qui gueulent « commeeeeent ? » √† chaque num√©ro tir√©, si ?

Maracuj√† ach√®te les cartons – c’est son tour ce mois-ci – puis nous nous posons √† notre place, au bout d’une longue rang√©e de tables coll√©es les unes aux autres. Je me souviens soudain que Martine et son clan jouent habituellement √† nos c√īt√©s, mais pour l’heure, les chaises sont vides. Les trois couillons du bureau – qui n’aiment pas le foot ou ont le sens du sacrifice, allez savoir – s’installent sur l’estrade et se pr√©parent √† nous faire leur cirque bas√© sur les traditionnels jeux de mots douteux. Je suppose que chaque r√©gion a ses sp√©cificit√©s en la mati√®re, mais je peux garantir que la n√ītre n’est pas tr√®s reluisante dans ses r√©f√©rences.

Les tests micro nous vrillent les tympans, tout le monde est sur le qui-vive, la tension monte d’un cran dans la salle presque remplie. C’est qu’on ne rigole pas avec le bingo ! Enfin, sauf Louise qui ne fait que √ßa quand un vieux se plante de quine ou qu’une ancienne tr√©buche en allant aux toilettes, puisqu’elle ne joue pas. √áa toussote dans les haut-parleurs quand Maracuj√† me donne un coup de pied sous la table.

‚ÄĒ A√Įe ! fais-je en fron√ßant les sourcils en direction de mon amie.

Je comprends √† ses mouvements de t√™te que nos futures voisines arrivent dans mon dos. Cinq dames distingu√©es se postent √† leur place et d√©gainent leur planche de num√©ros d’une impulsion coordonn√©e et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Aucun bonjour dans notre direction. Jacques, le pr√©sident de l’amicale, lance les hostilit√©s.

‚ÄĒ Le dentier, commence Jacques, tout fier de son jeu de mots √† deux balles. 32 !

Nous posons machinalement nos pastilles rouges sur les cartons install√©s devant nous, √©changeant des coups d’Ňďil pour savoir qui osera aborder le sujet de l’√ģle Maurice avec les garces √† nos c√īt√©s.

‚ÄĒ La cacahu√®te ! continue Dom, le secr√©taire sans aucune personnalit√© qui ne fait que suivre Jacques.

Les petits ronds de plastique continuent à rejoindre les numéros correspondant quand Teresa prend la parole.

‚ÄĒ Sebastian n’est absolument pas d’accord pour que j’y aille avec vous, murmure Cal en prenant garde de diriger sa bouche vers notre quatuor. Encore tout √† l’heure, il m’a menac√©e de dormir chez Marcello si je m’ent√™te √† pr√©parer le voyage.

‚ÄĒ 13 ! balance Jacques en insistant sur le z, cet √Ęne.

‚ÄĒ C’est chouette √ßa, r√©torque Mara en posant son pion sur le chiffre sorti, tu as en plus droit √† deux mois de sommeil r√©parateur. Rien de mieux pour √™tre fra√ģche et dispose ! Dis-lui merci, tiens !

‚ÄĒ La culotte √† Charlotte, ricane Dom en cherchant des yeux sa sŇďur dans le public qui porte le pr√©nom en question, 46 !

Teresa ne go√Ľte ni l’humour douteux du secr√©taire, qu’elle fusille du regard avant de d√©tourner celui-ci vers Mara, qu’elle fixe d’un air torve. D√©tachant toutes les syllabes, elle chuchote encore plus bas :

‚ÄĒ Je te signale qu’on n’a pas pass√© une seule nuit s√©par√©s l’un de l’autre depuis notre mariage il y a 55 ans. Comment tu peux dire une chose pareille ?

‚ÄĒ Essuyez vos moustaches ! Voil√† le 69 ! baragouine Jacques chez qui le Ricard r√©guli√®rement recharg√© par Ray, √©videmment titulaire √† la buvette, commence √† faire des ravages.

Les pastilles sont régulièrement posées sur leurs cases, de manière totalement automatique.

‚ÄĒ Oh, √ßa va, √ßa va, temp√®re Mara. Je comprends, mais tu vas quand m√™me pas c√©der au chantage, si ?

‚ÄĒ 5 ! La pleine main ! s’amuse Dom.

‚ÄĒ Non, bien s√Ľr que non, et je ferai ce voyage, √ßa c’est s√Ľr. Mais je pensais pas qu’il allait pousser le bouchon si loin, confie Teresa √† voix haute.

Un reniflement de mépris provient de la table accolée sur laquelle Martine et sa clique bingotent elles aussi. Je tourne la tête en même temps que mes amies pour identifier la semeuse de trouble. Aucune de nos voisines ne daigne lever les yeux.

‚ÄĒ La mam√©, mais laquelle ? chatouille Jacques en haranguant son public qui r√©agit imm√©diatement par des rires bien gras, ces mollusques. 89 !

Louise démarre au quart de tour.

‚ÄĒ H√©, les mal bais√©es ! les alpague-t-elle de sa voix rauque, c’est pas parce que vous avez pas les nibards assez costauds pour tenir t√™te √† vos imb√©ciles de maris que tout le monde doit faire pareil, hein. Partez en Autriche, laissez les p’tites bites qui vous font plus grimper au rideau depuis belle lurette g√©rer vos vies, mais nous faites pas chier quand on se casse la n√©nette pour notre voyage « sur-mesure », finit-elle en insistant sur les deux derniers mots.

‚ÄĒ Les deux queues en l’air, 66 ! exulte Dom devant un parterre conquis.


Chapitre 16 – Ne pas salir le sol de la cuisine

La fin du mois de mai apporte des temp√©ratures de plus en plus cl√©mentes, rallongeant nos soir√©es terrasse. Je choisis l’un de ces moments pour aborder avec Mikha√Įl un sujet qu’il n’aime pas particuli√®rement. Alors que Dusty Springfield fredonne son somptueux Son of a preacher man depuis l’int√©rieur de la maison, je pr√©pare mes phrases. Tous les deux √©tendus sur les chaises longues au molleton coordonn√© qui prend soin de nos popotins, je commence avec mes plus beaux yeux de biche d√©pareill√©s :

‚ÄĒ Micha‚Ķ quand je serai √† l’√ģle Maurice‚Ķ trois semaines, c’est quelque chose‚Ķ

Mikha√Įl soupire sans me regarder. Sous les derniers rayons du soleil qui donnent une teinte orang√©e clownesque √† son visage, on le croirait transform√© en une carotte g√©ante en train de dormir. Je retiens mon rire pour ne pas l’irriter davantage.

‚ÄĒ Je t’ai d√©j√† dit mille fois que j’avais besoin de personne, Jackie.

Je m’assieds au bord du coussin pour mieux d√©biter mon discours fra√ģchement pens√©.

‚ÄĒ Mikha√Įl, les enfants seront tous absents √† un moment ou un autre, √ßa laisse une semaine o√Ļ aucun d’eux ne sera dispo. Tu serais pas si ours, je m’inqui√©terais moins, mais‚Ķ 

Devant l’air exasp√©r√© de mon mari, je tente l’humour en dernier assaut :

‚ÄĒ S’il t’arrive quoi que ce soit, on le saura pas avant de d√©couvrir ta d√©pouille dess√©ch√©e et bouff√©e par les asticots. Tu m’imagines √† quatre pattes en train de d√©barrasser ton adorable corps de cette vermine ?

Je papillonne des paupières dès que son regard se pose sur moi avec un sourire amusé.

‚ÄĒ Non, mais je te vois bien dans le cabinet du notaire quelques jours plus tard en train de te frotter les mains‚Ķ

Faussement outr√©e, je lui lance ma tong et m’esclaffe en sa compagnie.

‚ÄĒ Oui, ben si tu permets, mon agenda est d√©j√† plein pour la rentr√©e. Pas le temps de caser la lecture de tes derni√®res volont√©s entre ma manucure et le dentiste.

Micha rit de plus belle. J’aime entendre ce son qui a accompagn√© des d√©cennies d’amour simple.

‚ÄĒ D’accord, d’accord‚Ķ je vais me dispenser de me casser le col du f√©mur pour ne pas salir le sol de la cuisine en pourrissant et t’√©viter d’am√©nager ton planning d√©j√† si charg√©. Mais j’ai besoin de personne pour me chaperonner, mart√®le-t-il en se levant.

Je le regarde rentrer, pensive. Comment lui faire accepter la visite de la voisine, ne serait-ce que tous les deux jours ? Je me rends bien compte que nous sommes en pleine possession de nos moyens, lui et moi, mais un malaise, une maladresse, c’est si vite arriv√©. Ma hantise : apprendre qu’il aurait v√©g√©t√© plusieurs jours ‚Äď voire d√©p√©ri ‚Äď sans que personne ne se pr√©occupe de lui. Je pourrais aussi passer des coups de fils r√©guliers et d√©p√™cher quelqu’un pour se rendre sur place s’il ne r√©pond pas. Mais‚Ķ on en parle de l’insouciance de partir en vacances ? On est d’accord.

‚ÄĒ Mikha√Įl, dis-je en le rejoignant √† l’int√©rieur, j’ai pas fait de sc√®ne pour que tu me suives, j’appr√©cie que tu aies l’intelligence de m’encourager √† partir, mais ce serait injuste de me laisser me faire du mauvais sang √† des milliers de kilom√®tres alors qu’on a une solution id√©ale qui permet d’√©viter tout stress inutile.

Je suis essouffl√©e √† la fin de ma tirade. Mes yeux s’humidifient sans raison, ce que Micha remarque imm√©diatement. Il s’approche de moi pour essuyer les larmes qui couleraient, mais elles restent prisonni√®res de mes paupi√®res.

‚ÄĒ Jacqueline‚Ķ commence-t-il en plantant ses prunelles dans les miennes.

A√Įe, ce n’est pas bon signe.

‚ÄĒ Si tu insistes encore avec Madame Morel, je ne r√©ponds plus de rien, murmure-t-il avec calme.

Le contraste de son timbre et des propos me h√©risse les poils. Mais c’est plus fort que moi… On peut appeler √ßa de l’√©go√Įsme ou de la pr√©vention √† outrance, j’encha√ģne sans r√©fl√©chir :

‚ÄĒ √Čcoute, esp√®ce de vieux t√™tu casanier. Tu peux bien faire ce que tu veux de tes os, mais hors de question que je parte en voyage avec l’angoisse au bide. La voisine passera trois fois durant la semaine o√Ļ les enfants sont pas l√†, et puis c’est tout.

En apn√©e, j’attends de constater les d√©g√Ęts provoqu√©s par mes paroles spontan√©es. Pour toute r√©action, Mikha√Įl hausse les sourcils, puis quitte la pi√®ce sans un mot. J’entends la porte de la chambre claquer et les volets se fermer avec grand bruit.

A√Įe, ce n’est d√©finitivement pas bon signe.

Je le rejoins apr√®s le nettoyage de mon dentier, mais il feint de dormir. Je le connais, il met minimum une heure chaque soir avant de sombrer. Je suis mon instinct et n’insiste pas.

Le lendemain matin, je me r√©veille seule, ext√©nu√©e. Mon sommeil a √©t√© m√©diocre parce que ma t√™te de mule de mari m’a tourn√© le dos toute la nuit. √áa n’√©tait pas arriv√© depuis ce fameux jour o√Ļ j’ai perdu une pierre pr√©cieuse dans la boutique, l√Ęchant malencontreusement la bo√ģte dans laquelle elle √©tait rang√©e pendant le nettoyage de l’atelier. J’ai eu beau rab√Ęcher que s’il n’avait pas √©t√© si rapiat en refusant d’embaucher une femme de m√©nage, la gemme n’aurait certainement pas roul√© on ne sait o√Ļ en tombant de mes mains inexp√©riment√©es, Micha m’en a voulu pendant plusieurs jours. L’assurance avait rejet√© la demande d’indemnisation…

Aucune trace de Mikha√Įl dans la maison. Il doit √™tre rudement remont√©. Pas le temps de m’appesantir sur son absence, j’ai une journ√©e shopping √† affronter. Le klaxon de Maracuj√† retentit une petite heure plus tard dans la rue de notre r√©sidence priv√©e. Je d√©couvre mes trois amies √† l’int√©rieur du tacot dont le moteur tourne, pr√™t √† rugir vers le centre commercial. Objectif : les maillots de bain. En fouillant dans mes placards, je n’ai pas trouv√© autre chose que mon une pi√®ce de natation. Tr√®s sexy, non ? Comme Louise n’en a tout simplement pas et que Mara comme Cal veulent changer ceux qu’elles utilisent tout le temps, l’aubaine du d√©stockage du magasin de sport en fermeture d√©finitive tombe √† point.

Nous n’aurons jamais fr√©quent√© ce centre commercial autant que depuis notre d√©cision de partir. C’est qu’il regorge de p√©pites, celui-l√† ! Des boutiques minuscules coinc√©es entre les grandes enseignes, qui vendent de la maroquinerie sp√©ciale « voyage √† l’autre bout du monde » √† tout petit prix, des produits de beaut√© naturels parfaits pour se chouchouter sous les tropiques, des v√™tements l√©gers et color√©s pour frimer aux soir√©es dansantes‚Ķ bref, une v√©ritable caverne d’Ali Baba.

Plusieurs vir√©es sont n√©cessaires pour nos pr√©paratifs. Les semaines qui suivent assistent, impuissantes, aux multiples mouvements de nos comptes bancaires. Enfin, surtout le mien et celui de Mara. C’est s√Ľrement l’excitation de l’√©ch√©ance qui approche ‚Äď et le manque de moyens de Louise et Teresa ‚Äď mais nous d√©pensons sans calculer, moi piochant dans la r√©serve ouverte √† mon nom √† la retraite de Micha et Maracuj√†, dans sa tr√®s juteuse √©pargne de jeune divorc√©e qui a touch√© une magnifique prestation compensatoire. Si Pierre, son ex-mari, PDG d’une √©norme firme textile, avait vent de ce que sa femme fait de son argent, il ferait une crise cardiaque. Ca me donne presque envie de c√©der √† la mode des selfies pour lui envoyer. Aussit√īt dit, aussit√īt fait.


Chapitre 17 –

Maracuj√† d√©barque dans le hall de l’a√©roport avec un chariot qui d√©borde de bagages multicolores. J’en compte au moins cinq. Je lui lance un regard √©quivoque m√™me si Madame a certainement d√©j√† pr√©vu le surplus pour leur transport. J’aper√ßois Louise qui avance clopin-clopant aux c√īt√©s de Teresa devant deux grosses valises de taille cons√©quente. Deux petits sacs y sont harnach√©s √† l’aide d’un tendeur. Je l√®ve les yeux au ciel. Un tendeur dans un a√©roport, on aura tout vu !

Au moins, elles sont toutes l√†. Nous nous embrassons dans un chahut de cour d’√©cole, √† grand renfort de compliments sur nos v√™tements de voyage et les chapeaux de paille pos√©s sur nos t√™tes, que l‚Äôon a choisis ensemble la semaine pass√©e.

‚ÄĒ Mara, tu sais que tu ne pourras jamais tout enregistrer dans la r√©servation de base, hein ? lui dis-je en haussant les sourcils.

‚ÄĒ Ma ch√©rie, j’ai ici un s√©same qui ne r√©siste √† rien, me r√©pond-elle en agitant sous mon nez sa carte gold, dans sa plus belle interpr√©tation du r√īle de diva qui me fait rire de bon cŇďur.

‚ÄĒ Cal, tu as pu r√©cup√©rer tous les papiers n√©cessaires chez Louise, c’est bon ?

Teresa acquiesce tout en descendant le reste de sa bouteille d’eau, le front perl√© de sueur et un mouchoir tremp√© dans l’autre main.

‚ÄĒ Je vais jamais m’en sortir avec ces temp√©ratures ! se lamente-t-elle en jetant sa boutanche vide.

‚ÄĒ Souviens-toi, on est dans le mois le plus frais l√†-bas, 25¬įC maximum, peu de pluie‚Ķ

Je l’encourage d’un b√©cot sur la joue et entra√ģne la troupe vers l’enregistrement. Une queue longue comme‚Ķ bref, une queue s’√©tale du comptoir r√©serv√© √† notre vol jusqu’au mur qui lui fait face. Jonathan nous avait pr√©venues de pr√©voir trois heures avant le d√©collage, mais je ne m’attendais pas √† √ßa. Teresa, Mara et moi jouons √† notre passe-temps pr√©f√©r√© pour patienter : la physionovie. C’est un concept qu’on a invent√© il y a pas mal d’ann√©es maintenant et dont on ne se lasse pas !

‚ÄĒ Mmmhhh‚Ķ je dirais, 42 ans‚Ķ secr√©taire comptable ou biblioth√©caire‚Ķ

‚ÄĒ Ah non ! C’est pas du tout la m√™me chose ! On voit bien que c’est plus le type maths que bouquins ! s’insurge Teresa en scrutant notre victime.

‚ÄĒ Ouais‚Ķ alors‚Ķ reprend Maracuj√† en √©tudiant la quarantenaire, mari√©e, deux enfants‚Ķ

‚ÄĒ Pppfff, trop facile, lui fais-je en secouant la t√™te, ils sont derri√®re elle !

‚ÄĒ √áa fait partie du jeu ! s’√©crie l’Am√©rindienne en s’√©nervant.

Louise part d’un rire tonitruant, pointant la femme en question. Cette derni√®re nous d√©visage comme si nous √©tions des √©chapp√©es de l’asile. On fait mine de regarder en l’air ou nos chaussures. Heureusement, c’est √† notre tour de nous agglutiner devant la banque d’accueil quand l’h√ītesse, us√©e par les pr√©c√©dents passagers, nous ass√®ne :

‚ÄĒ Mesdames ! Une √† la fois voyons ! Je n’ai pas quatre bras !

‚ÄĒ Ca aurait plut√īt √©t√© utile pour pas attendre une heure, m’est avis.

Pitt est entr√©e en action sans pr√©venir. Mais l’agent de comptoir ne soup√ßonne pas la gentille vieille tout sourire qui se tasse derri√®re nous avec sa canne de marche. Non, elle nous d√©visage tour √† tour, agac√©e et √† la recherche de la tueuse √† la r√©plique cinglante. Sans un mot, je pousse mes camarades vers l’arri√®re et me fais enregistrer en premier. Hors de question que je succ√®de √† la folle aux cinq valises ou √† celle qui pense pouvoir garder des tendeurs autour de ses bagages.

L’h√ītesse se fend du minimum en mati√®re de politesse. Mes affaires embarqu√©es sur le tapis roulant, je laisse la place √† Teresa qui est vertement reprise sur son syst√®me d’attache, dont elle doit se s√©parer dans la poubelle √† c√īt√© du comptoir. Bien s√Ľr, apr√®s √ßa, elle fait la gueule. Au tour de Maracuj√† de faire de grands gestes pour bien se faire comprendre face √† une jeune femme √©puis√©e. Louise √† ses c√īt√©s continue de sourire b√™tement, fix√©e par une h√ītesse visiblement en rogne.

Nous allons pour franchir le portique de s√©curit√©. Enfin, franchir, c’est vite dit. Devant nous, une artiste encore plus expansive que notre Mara fait des pieds et des mains pour emporter une multitude de produits de beaut√© hors de prix. L’agent est insensible aux arguments que la d√©esse sur talons compens√©s lui sert. « Vous comprenez, quand m√™me, vous √™tes une femme vous aussi » ou « je vais porter plainte aupr√®s de l’entreprise qui vous emploie pour me faire rembourser sur votre paie ».

Arrive notre tour et comme j’ai pris toutes les pr√©cautions avant de partir, comprendre lire les caract√®res minuscules sur ce qui est autoris√© ou non ‚Äď merci Laureline ‚Äď tout se passe bien. En avant pour la douane. Voyager en avion est un v√©ritable chemin de croix avec au bout, la r√©compense de toutes les paroles d’impatience raval√©es, les heures d’attente et les bras gourds d’avoir tract√© ou port√© des bagages. Cette fois, c’est Louise qui ouvre le bal, d√©cochant des regards meurtriers au policier lorsqu’il la questionne pour finir par abandonner.

La zone de transit international est gigantesque. Des boutiques sans vitrines tr√īnent partout o√Ļ les yeux se posent, proposant des produits √† des prix exorbitants, de l’article de luxe au plus simple paquet de biscuits. Teresa et Maracuj√† cherchant d√©j√† √† c√©der √† la tentation, j’emm√®ne mes amies dans un coin plus tranquille pour patienter sur des fauteuils inconfortables. √áa promet pour la suite‚Ķ

‚ÄĒ Les passages du vol n¬į1534 √† destination de Maurice sont attendus en porte d’embarquement 32‚Ķ

La voix dans les haut-parleurs invite tellement au voyage que nous restons r√™veuses pendant une minute avant que l’appel ne retentisse √† nouveau. Avec empressement et emp√Ętement, nous nous levons de nos si√®ges sur lesquels on a commenc√© √† s’assoupir et courons presque jusqu’√† la porte √©nonc√©e. Le temps de se rep√©rer et de d√©ambuler sur le sol cir√© de la zone de transit, c’est bonnes derni√®res que nous pointons aupr√®s des h√ītesses.

L’avion est √©norme. Et magnifique. A l’int√©rieur, des jeunes femmes nous indiquent o√Ļ se trouvent nos places. Il y a deux doubles rang√©es de larges fauteuils de chaque c√īt√© et une rang√©e de quatre au milieu. Les couleurs sont claires et accueillantes. Lumineuse entr√©e en mati√®re. Par le hublot qui jouxte mon si√®ge pour mon plus grand bonheur, je vois les chariots √©lectriques amener une ribambelle de tas de bagages en tous genres et quelques animaux assoupis.

Soudain, un bruit √©trange provenant de l’avant de l’appareil attire mon attention. Louise est en train de taper de sa canne un steward qui tient son sac √† main tapissier. Inutile de donner des d√©tails sur ce qui est arriv√© aux t√©m√©raires qui se sont risqu√©s √† l’exercice avant le malheureux. Teresa calme le jeu et elles avancent toutes deux vers leurs fauteuils qui sont c√īte √† c√īte, √† quelques rangs de moi. Une pointe de d√©ception m’envahit quand je me rappelle que je ferai le voyage sans elles.

Maracuj√†, que je soup√ßonne d’avoir calcul√© son entr√©e pour √™tre guid√©e par un homme plut√īt qu’une h√ītesse, roucoule des choses inaudibles au steward qui sourit poliment √† ses d√©lires. Elle s’installe dans la m√™me rang√©e que moi, sur le si√®ge oppos√©, c√īt√© hublot. De nouveau d√©sappoint√©e d’avoir √©cart√© l’option payante qui nous permettait d’√™tre r√©unies le temps du trajet, une charmante jeune personne de sexe masculin me sort de mon √©tat d’√Ęme en d√©clarant :

‚ÄĒ Je crois que nous allons voyager ensemble, mademoiselle.


Chapitre 19 – Cocktails, plage et cocotiers

Damien est divin. Intelligent, dr√īle, il me ferait presque oublier mes copines. Je les croise lorsqu’elles se rendent aux toilettes, mais reviens rapidement aux sujets de conversation que nous explorons lui et moi. J’apprends au cours de notre d√©couverte mutuelle qu’il est le fils d’un tr√®s bon ami du directeur de l’h√ītel dans lequel nous allons, le Riu Le Morne. D’apr√®s ce que j’ai compris, ce bell√Ętre a fait quelques b√™tises en France que son p√®re souhaite « nettoyer », selon ses termes. Il a √©t√© somm√© durant le laps de temps n√©cessaire de passer quelques semaines √† des milliers de kilom√®tres pour expier en se rendant utile. Une sorte de Gentil Organisateur, je crois.

‚ÄĒ Je m’occuperai de certaines sorties et le reste du temps, cocktails, plage et cocotier !

Son sourire est absolument craquant. A 25 ans, Damien est un jeune homme aguerri. L’entendre parler m’envoie des bouff√©es de jeunesse qui me font l’effet de petites g√©lules de jouvence. Je me sens fringante √† la descente de l’avion, malgr√© les onze heures de vol. Nous nous promettons de nous retrouver √† l’h√ītel pour poursuivre notre discussion si passionnante. En sortant de l’appareil, je lui fais un coucou de la main pour lui dire au revoir jusqu’√† ce qu’il disparaisse de ma vue. Je tombe nez √† nez avec une Louise tr√®s renfrogn√©e au bout de la passerelle, alors que je ne distingue pas Maracuj√† dans le flot continu de passagers.

‚ÄĒ Laisse, je crois qu’elle a jet√© son grappin sur un Cubain ou quelque chose comme √ßa, fait Teresa en me rejoignant lorsque je l’interroge sur l’absence de la Paraguayenne‚Ķ

‚ÄĒ Mara‚Ķ Irr√©cup√©rable Mara‚Ķ elle va s’amouracher avant m√™me d’avoir pos√© un pied sur l’√ģle‚Ķ Et notre Louise ?

‚ÄĒ Un vieux schnock lui a fait du gringue durant tout le vol et √ßa l’a mise de mauvaise humeur, me r√©pond Cal en regardant Pitt avec m√©fiance. Elle l’a entendu d√©blat√©rer pendant plusieurs heures avant de lui gueuler ses quatre v√©rit√©s‚Ķ

‚ÄĒ Ouh la la ! m’exclam√©-je.

‚ÄĒ Je te le fais pas dire‚Ķ c’√©tait horrible ! Le monsieur est parti se terrer dans le fond de l’appareil en baragouinant des choses incompr√©hensibles, finit Teresa en pouffant.

Je ris avec elle, puis lui embo√ģte le pas en entra√ģnant mon amie √† canne vers les tapis roulants qui nous ram√®nent nos bagages, non sans avoir d√Ľment rempli les petits papiers Gestapo indispensables pour fouler le sol mauricien. Comment on s’appelle, o√Ļ on habite, ce qu’on vient faire l√†‚Ķ mais je t’en pose des questions, moi ? C’est ennuyant au possible de chercher toutes ces informations qui ne serviront de toute fa√ßon pas.

Tout le monde s’entasse autour du serpent m√©tallique pour le moment vide, √† l’aff√Ľt des valises de leur prochain s√©jour. On dirait des lions pr√™ts √† bondir sur un troupeau de gazelles qui n’aurait pas encore investi l’oasis guet-apens. Des lionnes, pardon, les m√Ęles ne foutent rien, c’est connu. Je rep√®re nos bagages apr√®s de longues minutes d’attente. Je pousse les gens pour r√©ussir √† me frayer un chemin vers mon objectif, non sans mal.

Je vais pour partir quand les malles de Teresa et Louise apparaissent dans mon champ de vision. Je grimpe tout √ßa sur le chariot surdimensionn√© r√©cup√©r√© √† l’entr√©e de la salle et remonte le courant des voyageurs qui gesticulent dans tous les sens. Cette guerre des tranch√©es m’a √©puis√©e et toujours aucune trace de Maracuj√†.

Nous sortons dans l’immense hall pour tenter de retrouver notre amie avant d’emprunter la navette qui nous conduira √† l’h√ītel. Pr√®s d’une heure plus tard, alors que l’on s’appr√™te √† alerter les forces de police locales, une grande gigue chocolat pousse les portes battantes au bras d’un sexy sexag√©naire chauve. Lunettes de soleil, costume en lin blanc avec chemise de la m√™me teinte ouverte sur une moquette poivre et sel, derbies Weston noirs‚Ķ OK, je comprends. Il n’a pas la fra√ģcheur de Damien, mais il en jette.

‚ÄĒ Mes ku√Īas ! Vous √™tes l√† ! s’enflamme Mara √† notre vue.

Personne ne r√©pond, encore engonc√©es que nous sommes dans la l√©thargie du contrecoup. L’attendre nous a plong√©es dans un √©tat comateux dont personnellement, j’ai bien du mal √† sortir. M√™me son gigolo n’arrive pas √† me motiver √† bouger mes fesses. C’est Teresa la plus courageuse, qui se l√®ve enfin pour aller saluer le fameux cubain dot√© d’un sourire d’un blanc brillant. Louise reste assise et impassible, comme √† son habitude, une √©norme ride du lion creusant son front en t√©moignage de sa col√®re encore vivace.

‚ÄĒ Mesdames, commence le nouvel ami de Mara en se courbant l√©g√®rement, je suis Leo.

Ce monsieur me pla√ģt bien. Je ne sais pas qui il est, ni ce qu’il fait ou ce qu’il veut, mais son entr√©e en mati√®re me s√©duit imm√©diatement. Les pr√©sentations d’usage rapidement exp√©di√©es, Maracuj√† nous annonce que Leo est dans le m√™me h√ītel que nous et participe √† un s√©jour organis√© par son club de poker, dans le cadre « le c√©libat, la libert√© ». Je bloque une seconde sur ce que peut signifier l’intitul√© et part dans un fou rire que j’ai du mal √† contenir.

‚ÄĒ Leo, puis-je vous demander combien de vos compagnons sont du voyage ? fais-je en minaudant l√©g√®rement sur le chemin de la sortie.

Ses yeux noirs se fichent dans les miens pour me répondre avec un accent hispanique surjoué qui me replonge dans un rire sonore :

‚ÄĒ Douze, madame, douze apollons √† votre service, si vous le d√©sirez‚Ķ

Teresa ricane et Maracuj√† explose de rire. M√™me Louise arr√™te de grimacer. Il sait y faire, le bougre ! Je regarde le chariot de bagages que mon amie partage visiblement avec Leo, et remarque qu’il manque deux valises color√©es sur les cinq initialement embarqu√©es.

‚ÄĒ Ma ch√©rie, ils les ont en quelque sorte perdues ! Celles o√Ļ mes sous-v√™tements et mes chaussures sont bien √† l’abri‚Ķ ils m’ont dit qu’elles avaient √©t√© enregistr√©es sur un autre vol par manque de place et qu’elles arriveraient √† l’h√ītel d’ici demain. Vous imaginez ? surjoue Mara en plantant ses yeux dans les billes noires de Leo, aucun dessous et pieds nus pendant 24 heures‚Ķ

Habitu√©es aux mascarades de Maracuj√†, Teresa et moi soupirons bruyamment avant de nous tourner vers la sortie pour nous mettre en qu√™te de la navette de l’h√ītel, Louise sur les talons. Nous la rep√©rons facilement devant l’a√©roport et l’empruntons pour un trajet d’une heure. Mara est en pleine s√©duction avec Leo qui le lui rend bien. Pitt reste fix√©e sur les images qui d√©filent derri√®re la vitre √† c√īt√© de laquelle elle s’est assise et Cal me tient compagnie, partageant son inqui√©tude concernant notre grognonne et son adaptation aux lieux, au climat et‚Ķ aux autochtones.

Mais d√©j√† se dresse devant nous le mont Brabant, signe que nous arrivons au complexe h√ītelier ‚Äď si je me souviens bien du contenu des belles brochures pr√©sent√©es par Jonathan ‚Äď dans lequel nous passerons, je l’esp√®re, trois semaines de vacances hors du temps. La navette s’arr√™te devant l’entr√©e du resort et nous n’avons que quelques m√®tres √† faire pour p√©n√©trer dans ce que j’appelle le paradis sur terre.


Chapitre 19 РDerrière les fesses de Paul

Nous remontons une all√©e pav√©e brillant sous le soleil et serpentant entre de multiples petites √©tendues d’eau tant√īt turquoise, tant√īt aigue-marine. Autour des nappes aquatiques, des chaises longues immacul√©es sont install√©es en rang d’oignon au pied de b√Ętiments de trois √©tages au plus haut. La v√©g√©tation ponctu√©e ici et l√† de cocotiers rend le lieu magique. Notre groupe, surnomm√© « les retardataires du 11h23 » par le conducteur de la navette – absolument charmant par ailleurs – pousse des oh ! et des ah ! √† chaque virage du sentier carrel√© qui d√©voile une nouvelle merveille pour les yeux.

√Ä ma grande surprise, nous tombons sur le comptoir de r√©ception sans avoir √† entrer dans une pi√®ce : il donne directement sur l’ext√©rieur, lui conf√©rant la touche exotique parfaite pour d√©marrer ce s√©jour. Nous sommes neuf √† nous avancer pour accomplir les formalit√©s d’enregistrement. L’allure de Louise nous fait arriver bonnes derni√®res, apr√®s deux jeunes filles √† l’apparence tr√®s sophistiqu√©e pour leur √Ęge, un couple de tourtereaux qui sont accueillis pour leur lune de miel et‚Ķ Leo, qui tr√®s galamment, nous c√®de sa place.

‚ÄĒ Vous √™tes un amouuur, lui chante Mara de son l√©ger accent paraguayen, mais ne soyez pas ridicule, nous sommes quatre, et vous, seul‚Ķ pour le moment, finit-elle en scrutant sa proie par-dessus les lunettes de soleil qu’elle a baiss√©es sur son nez.

Je l’√©coute draguer d’une esgourde distraite, absorb√©e par les magnifiques motifs carrel√©s devant lesquels les trois employ√©s de l’h√ītel √©voluent le sourire aux l√®vres. Des oiseaux tropicaux qui s’entrem√™lent avec des lianes stylis√©es en volutes romantiques, le tout dans des tons marron cuivr√©s. Sublime.

Nous passons donc devant Leo, dont la galanterie n’a d’√©gale que sa calvitie, puis donnons nos informations personnelles que l’h√ītesse entre dans son ordinateur, avant d’√™tre conduites avec d√©f√©rence vers nos p√©nates. Maracuj√†, sur le point de dispara√ģtre derri√®re un mur, se retourne vers le Cubain rencontr√© dans l’avion et se penche en arri√®re pour lui beugler :

‚ÄĒ √Ä tr√®s vite, Leo !

L’homme √īte son chapeau pour saluer Mara avec √©l√©gance en la fixant de ses yeux noirs bien myst√©rieux. Je ne sais pas ce qu’ils nous r√©servent ces deux-l√†, mais √ßa promet ! Une vibration m’agace dans la poche de ma jupe longue, me confirmant que le forfait international a bien √©t√© activ√© sur mon t√©l√©phone. Laureline ? Mikha√Įl ? Les enfants ? Je verrai √ßa une fois install√©e dans la piaule que je vais partager avec mon Am√©rindienne.

Les couloirs sont sans fin. Beaux, mais interminables. Il nous faudra une carte routi√®re ou un chien-guide pour nous rep√©rer dans les lieux. On se regarde r√©guli√®rement avec les copines, nous renvoyant les unes les autres notre impatience de nous poser, √† grand renfort d’yeux lev√©s au ciel et de grimaces d’ennui.

Notre petite √©quip√©e s’arr√™te brutalement face √† une porte en bois fonc√© sur laquelle un num√©ro dor√© est affich√© en relief. Le jeune homme en polo blanc qui nous a men√©es jusque-l√† s’efface apr√®s avoir ouvert, indiquant d’une voix douce que la chambre que nous d√©couvrons est au nom de Kroutchinkine. Celle de Maracuj√† et moi, donc. Je m’avance lentement, pr√©c√©dant mon amie en extase devant la gentillesse des porteurs de bagages qui ne l’√©coutent d√©j√† plus.

Teresa me suit de pr√®s et nous nous exclamons √† tour de r√īle devant le luxe des 26 m¬≤ dans lesquels nous nous reposerons pendant plus de vingt jours. Tout y est : les couleurs chaudes, le lit king size, le mobilier en bois typique, la moquette √©paisse‚Ķ et la vue. L’oc√©an scintille sur une mince ligne d’horizon derri√®re les portes vitr√©es de la terrasse en rez-de-jardin. Dans un profond soupir d’aise, j’avance pour respirer l’air du large cach√© par la v√©g√©tation dense.

‚ÄĒ Madame Kroutchinkine, je laisse vos bagages ici. Vous avez besoin d’autre chose ? me demande l’employ√© dans un fran√ßais sans accent qui n’√©corche pas mon patronyme de famille, √† l’instar de son coll√®gue.

‚ÄĒ Merci, merci beaucoup ! √áa ira tr√®s bien, merci ! J’accompagne mes amies dans leur chambre.

‚ÄĒ On ne va pas tr√®s loin, rassurez-vous, sourit celui que son badge nomme Paul et qui semble diriger le trio de petites mains qui nous installent.

‚ÄĒ On vous suit ! fais-je, rayonnant vers Teresa que j’entra√ģne par le bras.

Son visage et ses yeux brillants en disent long, comme le silence de Maracuj√†. Louise est d√©j√† post√©e derri√®re les fesses de Paul qui ouvre la seconde chambre, en face de la n√ītre. Le m√™me d√©cor f√©√©rique qui met du baume au cŇďur. Leur vue donne c√īt√© jardin, dont les essences n’ont rien √† envier √† l’oc√©an. Un √©crin de verdure qui enchante les sens. Nous nous retournons les unes vers les autres, √©mues par ce voyage que l’on a attendu durant des mois, bravant nos moiti√©s, nos rejetons et le reste du monde, pour l’organiser.

‚ÄĒ Allez, au d√©ballage les filles ! s’exclame Mara, tr√®s certainement press√©e d’arpenter les couloirs de l’h√ītel √† la recherche de son Cubain, ou de ses onze comp√®res.

Nos valises ouvertes sur les lits me serrent le cŇďur. Je pense √† Mikha√Įl qui n’a pas voulu m’accompagner √† l’a√©roport, toujours en p√©tard de s’√™tre vu confi√© aux mains bienveillantes de Madame Morel. Ces vacances ne seront d√©finitivement pas les m√™mes sans lui. Une petite voix me dit qu’elles peuvent √™tre encore mieux si je ne tombe pas d√®s le premier jour dans la m√©lancolie de ce que j’ai laiss√© derri√®re moi en partant. Vendu !

Je sifflote en organisant mes v√™tements dans la penderie et les commodes, virevoltant autour des mouvements de Maracuj√† qui Ňďuvre √©galement de son c√īt√©. Elle entonne Voyage en Italie et je meumeune les parties qu’elle m’invite √† chanter, ne connaissant que la m√©lodie pour ma part. Elle rit parfois, ce qui me r√©chauffe instantan√©ment. Cette femme est un v√©ritable amour concentr√© dans un corps athl√©tique de 69 ans. Tu m’√©tonnes qu’elle en fasse chavirer, des cŇďurs, et qu’elle soit si gourmande de la vie ! Nos affaires r√©parties dans les meubles de la chambre et de la grandiose salle de bains – √† la douche italienne aussi vaste que mon cellier – nous nous rafra√ģchissons et partons en exploration de l’h√ītel, en compagnie de Louise et Teresa.

√Čblouie, je crois que c’est le mot. Le restaurant qui tr√īne entre plusieurs bassins d’eau paradisiaque, les voilages qui flottent sous le soleil doux de juillet, les senteurs qui √©manent des cuisines, les gens que nous croisons et qui respirent le bien-√™tre, la joie de vivre. √áa change du m√©tro parisien et de la morne attitude des Franciliens que nous avons crois√©s avant d’arriver √† l’a√©roport. Les touristes d’ici ont bien plus le sourire et paraissent plus d√©tendus que ceux que nous pouvons accueillir chez nous. Je commence √† me laisser porter par l’atmosph√®re d√©contract√©e des lieux quand mon t√©l√©phone se rappelle √† moi dans un √©ni√®me son. Je d√©couvre trois messages, un de Laureline, un de Jonathan et un dernier de l’ex de Mara, qui me surprend autant qu’il me glace d’effroi :

« Merci, Jacqueline, j’ai rumin√© des semaines apr√®s ton texto, mais je sais ce qu’il me reste √† faire. √Ä bient√īt, ici ou ailleurs. Pierre. »

Ici ou ailleurs ? J’ai tu√© Pierre ou quoi ?


Chapitre 20 – Se mettre une corde au cou

En repassant devant la réception pour nous rendre au restaurant, une jeune femme élégamment habillée de blanc et de noir Рtenant un plateau de quatre verres colorés surmontés de touilleurs flamants roses Рse fait houspiller par sa collègue planquée derrière le comptoir. Dans la seconde qui suit, elle nous glisse son fardeau sous le nez.

‚ÄĒ Mesdames, le cocktail de bienvenue, s’il vous pla√ģt, susurre-t-elle d’une voix chaude avec un regard fuyant.

Maracuj√† s’empare d’un gobelet √† la vitesse de l’√©clair, alors que je comprends tout juste qu’il s’agit pour les employ√©es de revenir sur un oubli caus√© par notre retard. Je suis mon amie extravertie en attrapant l’un des contenants, comme le font aussi Teresa et Louise. Succulent breuvage, sans alcool certes, mais √† la saveur inattendue et d√©paysante. Pitt manifeste son contentement en aspirant bruyamment dans la paille que j’avais prise pour un m√©langeur. Quelle observatrice celle-l√† ! C’est utile de ne pas l’ouvrir parfois, on voit mieux les choses que les autres jugent trop vite.

‚ÄĒ Merci beaucoup, Mademoiselle, dis-je en reposant mon verre vide sur le plateau encore dress√© devant nous.

Imit√©e par mes comparses, la serveuse peut disposer, √† son grand soulagement. Chaque membre du personnel est souriant, aux petits soins. √áa me g√™nerait presque si je n’avais pas pay√© pour cette prestation tout inclus. Je chasse de la main l’id√©e d√©plaisante de contribuer √† un esclavage moderne en m’offrant un s√©jour comme celui que j’ai concoct√© en compagnie de mes amies. Sur le chemin de notre d√©jeuner, je me convaincs que je ne peux √™tre tenue pour responsable de toute la mis√®re de la plan√®te non plus.

Je retiens ma respiration jusqu’√† ce que nous soyons toutes install√©es autour d’une table dans l’√©tablissement de l’h√ītel qui sert des repas 24 heures sur 24, le Kulinarium. C’est un joli blase pour un restaurant de cuisine du monde et de soir√©es culinaires √† th√®me, avec show cooking s’il vous pla√ģt. Mais pour l’heure, ce n’est pas le contenu de mon assiette qui me pr√©occupe. Dans une grande inspiration, j’informe mes amies du dernier SMS re√ßu, non sans les avoir au pr√©alable averties du silence de Mikha√Įl.

‚ÄĒ Micha t’a pas √©crit ? Tu dis vrai ? me secoue Teresa assise √† ma droite.

‚ÄĒ Pierre a dit quoi exactement ? s’√©crie Mara en se redressant pour se pencher vers moi, de l’autre c√īt√© de la table.

Louise rit tout ce qu’elle peut.

‚ÄĒ Mais cet √©go√Įste sait ce qu’il te fait au moins ? continue Cal, ses billes aux sourcils fronc√©s accroch√©s √† mes yeux qui s’inqui√©tent du quiproquo qui s’installe.

‚ÄĒ Ah √ßa, pour √™tre √©go√Įste, il l’est ! fulmine notre Paraguayenne remont√©e. De quel droit il se m√™le de mon cul ?

‚ÄĒ Comment √ßa de ton cul, Mara ? Alors qu’il √©crit m√™me pas √† Jackie ? demande Teresa compl√®tement paum√©e. Micha ? Le salaud !

Louise s’en tape les mains sur ses fr√™les cuisses, faisant tomber sa canne au lourd pommeau dans un grand fracas. Pli√©e en deux, elle en perd son dentier tout neuf, gentiment pay√© par la s√©curit√© sociale et une obscure caisse de retraite √† laquelle elle aurait cotis√© durant ses ann√©es travaill√©es, mais on n’a jamais su dans quoi. Teresa pousse un cri de d√©go√Ľt et de honte m√™l√©s, se pr√©cipitant pour attraper le r√Ętelier mouvant qui se pla√ģt visiblement √† surfer sur le carrelage poli. L’exclamation de Cal fait ouvrir de grands yeux √† Pitt qui voit son amie plonger √† terre √† la recherche de ses ratiches ambulantes. Ni une ni deux, elle c√®de de nouveau √† l’hilarit√©, manquant s’√©touffer avec sa salive si je n’√©tais pas intervenue pour lui taper dans le dos. Mara, d√©sorient√©e d’avoir appris que son mari m’avait envoy√© un SMS plus qu’ambigu, s’est entre-temps rassise, le regard perdu dans son assiette vide.

Petit √† petit, les p√©rip√©ties se tassent au sein de notre petit groupe de doyennes du resort. Chacune ayant repris sa place, je r√©capitule les messages re√ßus pour tout remettre dans le bon ordre. Laureline s’inqui√®te de savoir si on est bien arriv√©es, Jonathan nous transmet un code pour b√©n√©ficier d’une s√©ance spa √† ses frais ‚Äď remerciements √† ses clientes pr√©f√©r√©es ‚Äď et Pierre, donc, avec son texto √©nigmatique.

‚ÄĒ Et en effet, Mikha√Įl n’a pas daign√© demander de mes nouvelles. Mais‚Ķ temp√©r√©-je, il n’a pas √©t√© tenu inform√© du d√©roulement du voyage non plus, pour √™tre honn√™te.

Teresa hausse les épaules en acquiesçant, avant de se tourner vers Maracujà :

‚ÄĒ Raconte-nous alors, vous avez communiqu√© depuis le selfie ? Parce qu’il a l’air dr√īlement remont√©, non ?

Mara secoue la t√™te sans savoir quoi r√©pondre d’autre que :

‚ÄĒ Rien de rien, Cal, rien. Pourquoi il s’adresse √† toi ? me d√©fie l’Am√©rindienne avec des √©clairs dans les yeux.

Je la connais par cŇďur et ne m’offusque pas de ce que son Ňďillade sous-entend. Avec patience, je plante mon regard dans le sien, tr√®s sereine, et d√©tache chaque syllabe pour bien me faire comprendre, la caboche l√©g√®rement pench√©e sur le c√īt√© :

‚ÄĒ Mara, ma belle, le selfie est parti de quel t√©l√©phone, souviens-toi ?

Une minute est n√©cessaire √† mon amie pour faire le tri dans ce qui tourbillonne en elle : la col√®re, la peur, l’incertitude, entre autres. La lumi√®re √©claire son visage lorsqu’elle me r√©pond d’une voix douce :

‚ÄĒ C’est vrai, JFK, j’avais oubli√©.

Je souris en l’entendant utiliser le surnom que mes copines emploient lorsqu’elles estiment que j’assure dans un domaine.

‚ÄĒ Peut-√™tre qu’il va enfin se mettre une corde au cou, le con‚Ķ

Interloqu√©es, nous nous retournons vers Louise qui sirotait jusque-l√† son verre d’eau citronn√©e apport√© √† notre arriv√©e dans le restaurant. C’est Maracuj√† qui √©clate de rire en premier, nous entra√ģnant dans son sillage de bonne humeur.

‚ÄĒ Tout ce que je veux, c’est qu’il me laisse passer des vacances tranquille, affirme-t-elle d’une voix forte. OK, c’√©tait pas fin de notre part, cette photo dans les cabines d’essayage, mais c’est pas une raison pour r√©agir comme √ßa, si ?

Mara cherche un soutien, mais nous nous sentons toutes un peu couillonnes. Enfin, Teresa et moi, parce que Louise, elle s’en contrefout. Que Pierre fasse partie du d√©cor ou non est transparent pour elle. Je m’en veux d’avoir houspill√© la jeune divorc√©e sur le sujet lors des achats de maillots et d’avoir utilis√© mon t√©l√©phone pour cr√©er l’√©tincelle qui a mis le feu aux poudres. Teresa doit certainement regretter son show de pom pom girl devant les rayons de bikinis pour encourager Maracuj√† √† autoriser l’envoi du message. Pierre est toujours amoureux de sa princesse guarani, on le sait. Seulement, il a √©t√© si v√©nal durant la proc√©dure de s√©paration que nous le chatouillons sur les questions de fric d√®s que nous le pouvons. Alors que s’est-il pass√© ce jour-l√† pour qu’il r√©agisse diff√©remment ?

‚ÄĒ On peut se joindre √† vous, Mesdames ?

Leo, flanqu√© de trois hommes d’un certain √Ęge ‚Äď ou d’un √Ęge certain – nous adresse un sourire resplendissant. Ses yeux noirs charmeurs et insondables balaient le corps de la femme qu’il convoite pour partager plus qu’un repas, si mon radar √† dragueurs n’est pas en panne.


Chapitre 21 – Un harpon dans le cul d’une baleine

D’un claquement de doigts savant, Leo fait installer une table √† c√īt√© de la n√ītre, sur laquelle quatre couverts sont rapidement dress√©s, comme par enchantement. Les hommes de poker se posent, satisfaits de la tournure que prennent les √©v√®nements. Eh ben, mes cochons, si vous vous faites des id√©es, vous n’allez pas √™tre d√©√ßus ! Maracuj√† a peut-√™tre le feu aux fesses, mais ce n‚Äôest pas le cas de tout le monde dans notre petite assembl√©e. Je rigole d’observer le vieux tout tass√© reluquer notre Louise qui reste de marbre √† une coud√©e de lui.

‚ÄĒ Psssttt, Cal, vise un peu le tout moche qui veut faire du gringue √† Pitt ! chuchot√©-je √† l’oreille de Teresa assise √† ma droite.

Mon amie n’a pas le temps de me r√©pondre qu’elle se fait s√©duire par Mara pour un √©change de place, et voici l’Am√©rindienne qui si√®ge √† quelques centim√®tres du beau Leo. Maligne la gonzesse !

‚ÄĒ La plus jolie panth√®re du complexe, fait l’homme v√™tu de blanc √† une Maracuj√† qui pouffe comme une jeunette, alors que le serveur vient prendre la commande.

Nous nous d√©cidons tous les huit pour un plat unique, certains optant pour du poisson, d’autres pour une volaille grill√©e. Le vin et l’eau inscrits sur le calepin de l’employ√©, les pr√©sentations se font. Leo se penche vers nous pour nous indiquer que celui que j’ai √©tiquet√© nain rabougri assis en face de lui s’appelle Alexandre, lequel a Jack √† ses c√īt√©s. A la droite du Cubain, Eunji se courbe pour nous saluer. De notre c√īt√©, Maracuj√† prend naturellement les choses en main et nous nomme √† tour de r√īle, par nos pr√©noms dans un premier temps, puis par nos surnoms, parce qu’en arrivant √† Louise, c’est « Pitt » qui lui √©chappe.

Parfait premier sujet de conversation, l’histoire de nos sobriquets fait fureur. Celui de l’oratrice est plut√īt simple et √©vident, alors que celui de Louise a son petit effet, forc√©ment. Une mamy de 76 ans taciturne – qui ne daigne pas les regarder depuis le d√©but des √©changes – portant le patronyme d’un acteur sexy et le diminutif d’une race de chien f√©roce, c’est divertissant. Celui de Teresa donne un peu plus de fil √† retordre √† nos bell√Ętres sur le retour. Pour comprendre, il faut aller du c√īt√© de la sŇďur qui porte son pr√©nom, bien connue de par le monde, et de r√©duire le nom canonique qui lui a √©t√© attribu√©. Sa ressemblance avec notre Cal et des grandes soir√©es arros√©es nous ont amen√©es jusqu’√† cette r√©f√©rence bien personnelle.

Quand vient mon tour, je constate que Jack, le t√©n√©breux poivre et sel, s’avance ostensiblement pour √©couter. Mara d√©marre par le classique Jackie, ce qui fait hocher la t√™te √† mon nouvel admirateur, qui appr√©cie manifestement la co√Įncidence de nos pseudonymes. Mon extravagante copine ne s’arr√™te pas en si bon chemin et glisse mon nom de guerre. Il est utilis√© dans les grandes occasions, lorsque je parviens √† bout d’une prise de bec entre nous ou que j’arrive √† n√©gocier quelque chose de particuli√®rement ardu, par exemple.

‚ÄĒ Jacqueline Fran√ßoise Kroutchinkine, JFK ! s’exclame Leo. Comme c’est bien trouv√©, n’est-ce pas ?

Ses trois acolytes acquiescent avec vigueur, le sourire aux l√®vres et les yeux appr√©ciateurs. J’ai soudain la d√©sagr√©able sensation que nous sommes quatre morceaux de bidoche √† une foire √† la viande organis√©e par ces messieurs.

‚ÄĒ Les filles, on mange et on va se faire cette petite sieste au soleil comme on avait pr√©vu ? dis-je lorsque les plats apparaissent devant nous, toujours comme par magie.

J’ai beau me tourner dans toutes les directions, aucune trace d’un quelconque serveur. Ils sont forts dans ce restaurant. En m√™me temps, Kulinarium, √ßa fait pas un peu magique et enchanteur ?

Teresa me soutient en agitant furieusement sa t√™te de bas en haut et un coup de canne de Louise nous indique qu’elle abonde en mon sens. Maracuj√† soupire, mais se rallie √† la cause commune. La seule r√®gle que nous nous sommes impos√©e les unes et les autres avant de partir, c’est de ne pas se d√©filer pour les √©l√©ments du programme valid√©s avant notre arriv√©e.

Jack prend la parole avec un timbre rauque, celui qui file la chair de poule lorsqu’on l’√©coute trop fort ou pr√®s de son oreille :

‚ÄĒ Mesdames, si je puis me permettre, une soir√©e dansante est donn√©e en l’honneur des nouveaux arrivants, pr√®s de la piscine principale. Th√®me jazz et java‚Ķ √ßa vous tente ?

Ses yeux clairs dont je n’arrive pas √† distinguer la couleur d’ici se fichent dans les miens, comme un harpon dans le cul d’une baleine. Cet insecte qui op√®re une perc√©e dans mon estomac, il est r√©el ou imaginaire ? Portant une main √† mon ventre, je m’aper√ßois que je n’ai ni r√©pondu ni quitt√© Jack du regard. Je froisse le devant de ma tunique pour faire taire le petit animal que l’homme aux cheveux poivre et sel a install√© au creux de moi.

J’entends Maracuj√† accepter l’invitation, provoquant une scission de mon corps. Le bas partage l’envie de Mara, le haut crie que ce n’est absolument pas raisonnable. Je fais face √† Teresa et l’interroge silencieusement. Elle n’a qu’un haussement de sourcils √† me proposer, merci bien. Inutile de chercher du soutien chez Louise. Elle est mur√©e dans le contenu de son assiette qu’elle avale √† grand bruit, faisant rire son voisin de table que l’on pourrait imaginer en pleine convulsion tant ses √©paules se secouent dans tous les sens. Je respire fortement et reprend la d√©gustation de mon succulent plat, un poisson blanc cuisin√© tha√Į, d’une saveur incomparable.

Je suis soulag√©e lorsque nous prenons cong√© de nos invit√©s surprises. En parcourant le labyrinthe des couloirs de l’h√ītel, j’analyse la situation. Je n’ai pas peur de c√©der √† la tentation, √ßa, c’est certain. Mais je ne comprends pas comment l’√©nergum√®ne a r√©ussi son coup en un regard, un hochement de t√™te et une phrase. Inconcevable. Affubl√©e de mon maillot de bain motif z√®bre, ma serviette fuchsia sur l’√©paule, j’accompagne mes trois copines pour une s√©ance bronzette de fin d’apr√®s-midi. Les meilleures.

Les clients de l’h√ītel se retournent sur notre passage, rendant Maracuj√† tr√®s fi√®re. Ses conseils vestimentaires font fureur. Ou alors on a l’air de potiches qui se prennent pour des gamines de 15 ans. Je pr√©f√®re ne pas y penser, me sentant parfaitement bien dans cette tenue l√©g√®re qui couvre tout ce qu’il faut cacher, et c’est bien l√† le principal.

Je passe un excellent moment √† me dorer la pilule en compagnie de mes amies. Le soleil est doux, l’atmosph√®re fra√ģche, les vacances ne pouvaient pas mieux d√©marrer. J’en aurais oubli√© Pierre si le t√©l√©phone gliss√© dans mon sac en osier n’avait pas rappel√© sa pr√©sence.

C’est un texto de Mikha√Įl qui aimerait √™tre rassur√© et qui me propose un Skype gr√Ęce √† Laureline qui viendra le lendemain matin. Je r√©ponds en corrigeant sans cesse mes coquilles. L’astre solaire a beau √™tre d√©licat, il ne m’en √©blouit pas moins malgr√© mes lunettes teint√©es.

« Micha, je suis heureuse d’avoir de tes nouvelles. Une journ√©e plage est pr√©vue demain, mais nous partons vers 10 heures. Je serai ravie de passer un petit moment avec vous, une heure avant si √ßa te convient ? Tout s’est bien pass√© en tout cas, merci. Ta Jackie. »

√Čtrangement, j’ai un pincement au cŇďur en √©crivant ces derniers mots.


Chapitre 22 – Jetez un coq dans une bassecour

Lorsque nous arrivons √† l’heure indiqu√©e par Jack, un groupe local de musique et de danse anime la pr√©-soir√©e. La moiti√© de l’h√ītel doit d√©j√† √™tre install√©e aux tables mises √† disposition autour de la piste am√©nag√©e entre deux bassins d’eau √† faire r√™ver n’importe quel urbain. Les filles et moi slalomons entre les clients assis et apercevons rapidement une douzaine d’hommes dr√īlement bien habill√©s vers le fond de l’espace ext√©rieur d√©di√© √† l’activit√© du moment. L’ambiance y semble festive et une r√©servation pour quatre avec un √©norme √©criteau qui le pr√©cise jouxte leurs tables. Leo se l√®ve prestement √† notre vue et d√©pose un b√©cot sur la joue de Maracuj√†, resplendissante dans sa robe courte en lam√© dor√©.

‚ÄĒ Vous voici enfin ! Nous vous avons gard√© une place pr√®s de nous. Si √ßa vous convient, bien s√Ľr ? s’empresse-t-il d’ajouter en voyant ma t√™te renfrogn√©e.

√Čvidemment, c’est aimable √† notre chevalier cubain d’avoir pens√© √† nous, surtout qu’il n’y a aucun emplacement disponible pour notre petite troupe aussi proche de l’animation que la table qui nous attend. Cependant, l’id√©e de partager toute une soir√©e avec douze √©nergum√®nes √† l’humour plus ou moins douteux et aux plans drague lourds ne m’enchante pas tout √† fait. J’accompagne n√©anmoins mes amies qui ont pris possession des lieux en m’asseyant en bout de table pour limiter toute interaction avec le danger. Nous avons de toute fa√ßon convenu que nous ne tra√ģnerions pas, le voyage nous ayant √©puis√©es.

Je profite de l’attente pour commander nos boissons en admirant les divines danseuses qui manient √©ventails en plumes et jupons color√©s avec gr√Ęce. Leurs partenaires athl√©tiques ne sont pas en reste, tournant autour des percussionnistes et des instruments √† cordes dont la musique emplit librement l’air cl√©ment de la nuit √©toil√©e. Je prends une profonde inspiration, car la vie ne peut pas √™tre plus douce qu’√† cette seconde. La d√©tente envahit mon corps, invitant mes pens√©es √† vagabonder au gr√© des mouvements rythm√©s qui me sont offerts par les artistes dou√©s. Je pars loin, sur une plage, allong√©e au soleil couchant, avec une main qui serre la mienne, des doigts bronz√©s, un pantalon en lin beige‚Ķ un timbre rauque‚Ķ

‚ÄĒ Jackie ? Vous √™tes avec nous ?

Une voix de publicit√© pour caf√© me sort de ma torpeur avec difficult√©. Je regarde autour de moi, h√©b√©t√©e. Une serveuse m’observe, souriante, semblant attendre quelque chose de moi que je ne saisis pas. Je pivote la t√™te et Jack me fait face, alors que Teresa occupait cette chaise une seconde auparavant. Je ne comprends plus rien. J’ai besoin d’un certain temps pour finir de remettre mes id√©es en place.

‚ÄĒ Un‚Ķ une‚Ķ un Virgin mojito s’il vous pla√ģt, bredouill√©-je √† grand peine. Merci, vous √™tes bien aimable !

La jeune fille opine pour me signifier qu’elle a enregistr√© ma commande, puis dispara√ģt de mon champ de vision. Je distingue enfin Teresa en train de faire quelques pas de danse en compagnie d’Eunji, qui la guide d’une main. √Ä ma gauche, Mara est en pleine conversation avec Leo, cinq centim√®tres seulement s√©parant leurs visages. Je pense avoir le pieu pour moi toute seule cette nuit. Louise, assise √† ma diagonale, tape alternativement du pied et de la canne, soutenant le tempo des musiciens. Mon palpitant se gonfle de bonheur en l’imaginant dans une telle joie. M√™me le vieux rabougri qui se colle √† elle ne para√ģt pas alt√©rer sa bonne humeur. √Ä moins que‚Ķ?

‚ÄĒ Choix judicieux, Jackie. Je peux vous appeler Jackie ?

‚ÄĒ Bien s√Ľr, Jack, r√©ponds-je en insistant sur son pr√©nom.

Mais qu’est-ce qui me prend ? J’ai la sensation de poursuivre ma r√™verie de tout √† l’heure. N’importe quoi. Ressaisis-toi Jacqueline ! Je ferme les yeux pour m’y aider quand une main vient saisir celle que j’ai pos√©e sur la table.

‚ÄĒ Jackie, vous allez bien ? s’enquit le s√©duisant poivre et sel aux iris bleus, maintenant que je peux les admi‚Ķ les discerner.

‚ÄĒ Oui, oui, merci. Je suis juste un peu fatigu√©e du voyage. Onze heures de vol, c’est bien long √† mon √Ęge‚Ķ

‚ÄĒ A 60 ans √† peine, on peut tout se permettre, voyons ! me lance le redoutable dragueur.

Je ne peux pas m’emp√™cher de glousser comme une dinde. C’est notre marque de fabrique aux copines et moi, je le crains. Jetez un coq dans notre basse-cour et la transmutation en mangeuse de graines est instantan√©e. Je l√®ve les yeux au ciel, d√©pit√©e par ma mi√®vrerie, puis m’emploie √† remettre Jack sur la bonne voie :

‚ÄĒ 72, cher ami. Septuag√©naire, mari√©e et trois fois grand-m√®re.

Mais pourquoi je lui pr√©cise tout √ßa ? « Parce que tu ne veux pas te faire s√©duire, Jacqueline ! » me r√©primande Mikha√Įl en mon for int√©rieur. Oui, bien s√Ľr, mais‚Ķ flirter n’a jamais √©t√© puni par les lois canoniques, si ? Je toussote pour retrouver une contenance et savoure la r√©ponse de mon nouvel alli√©, joueur de poker. Nouvel alli√©, tout √† fait, titre gagn√© gr√Ęce √† son savoir-faire en relations humaines, voil√† tout.

‚ÄĒ Vous ne les faites pas, et vous le savez, rit-il en illuminant litt√©ralement son visage.

Je pince mon avant-bras gauche pour chasser les vilaines images qui me viennent √† l’esprit et qui incluent une plage, un coucher de soleil, un pantalon en lin beige‚Ķ que mon interlocuteur porte. Je peux le v√©rifier lorsqu’il se l√®ve, me tendant sa main dans une invitation √† danser sur les premi√®res notes d’un morceau de jazz. Je n’ai absolument pas remarqu√© le changement de groupe, encore un myst√©rieux tour de passe-passe inh√©rent √† l’√ģle, j’en suis s√Ľre.

Sans r√©fl√©chir, je m’extirpe de ma chaise pour suivre le dom Juan, croisant mon Virgin mojito qui est d√©pos√© √† ma place et que je ne toucherai pas de la soir√©e. Durant plus d’une heure, je vais virevolter, tournoyer et me cambrer dans les bras de Jack, danseur √©m√©rite qui a totalement r√©ussi √† estomper mes lacunes dans le domaine. Ma robe patineuse blanche me bat les jambes au gr√© de nos circonvolutions. Les yeux dans les yeux, nous passons dans un univers parall√®le. C’est Louise qui s’√©loigne √† pas de loup, et dont je remarque l’√©clipse par hasard, qui me fait revenir sur Terre.

Ni √† contrecŇďur, ni soulag√©e de mettre un terme au corps √† corps – en tout bien tout honneur – avec Jack, j’accompagne Pitt qui a sonn√© le rappel. Je tourne la t√™te pour garder un contact visuel avec l’homme qui m’a fait oublier le temps qui passe, mon mari et mes copines. Mes copines ! Je cherche fr√©n√©tiquement Maracuj√† et Teresa des yeux en arr√™tant Louise dans son √©lan.

‚ÄĒ B√©casse ! Maracuj√† est partie il y a une heure avec l’autre couillon qui se prend pour un mafieux d’Am√©rique du Sud. Teresa est rentr√©e, malade comme un chien, la vioque ! J’l’avais pourtant pr√©venue que les d√©g√©n√©r√©s de l’h√ītel savaient pas pr√©parer la Tequila Sunrise comme Mara, mais elle a pas voulu √©couter la bique, tu penses‚Ķ

Je n’entends pas le reste des paroles de Louise qui s’√©loigne d√©j√† sur un des sentiers marbr√©s qui m√®nent aux chambres. Je me retourne pour √©changer une derni√®re Ňďillade avec Jack, mais il a disparu. Je me sens m√©prisable d’avoir esp√©r√© ce contact avant d’aller me coucher. Pauvre Micha.


Chapitre 23 – Un partout, la balle au centre

Dormir seule dans un tr√®s grand lit, c’est super chouette et √ßa donne des nuits plut√īt r√©paratrices. C’est affam√©e de n’avoir rien mang√© la veille, mais guillerette, que je me l√®ve vers 8 heures, apr√®s avoir repris tout le sommeil grug√© durant mon trajet en avion effectu√© en charmante compagnie. Je pose les pieds au sol sans une grimace. L’air marin sans doute. Je le sens op√©rer des changements positifs en moi et amener une brise de l√©g√®ret√© qui fait du bien, apr√®s toutes ces ann√©es de convenance et de traditions. J’aime Mikha√Įl, mais parfois, son immobilisme m’√©touffe.

Je n’oublie pas notre rendez-vous, mais pour l’heure, √† des milliers de kilom√®tres de lui, c’est √† la journ√©e √† venir que je pense : un solide repas et la plage qui borde les b√Ętiments de l’h√ītel. Accessible √† tout moment, aujourd’hui elle sera dot√©e d’un animateur que je connais bien pour avoir discut√© de longues heures avec lui. Damien est charg√© d’y organiser diff√©rentes activit√©s aquatiques ou ensabl√©es. Curieuse de d√©couvrir le programme que nous aura concoct√© le p√©tillant jeune homme, et avec h√Ęte de pouvoir √©changer √† nouveau avec lui, je me pr√©pare en fouillant les placards investis la veille.

Un maillot nageur pour √™tre libre de mes mouvements, un par√©o de bouiboui de station baln√©aire pour me la jouer midinette et une paire d’espadrilles confortables. Mon chapeau, mes lunettes de soleil, une bouteille d’eau min√©rale piqu√©e dans le bar de la chambre, la cr√®me indice 30, une natte, un bouquin au cas o√Ļ‚Ķ je pense √™tre par√©e. Ah ! Mes mots fl√©ch√©s ! Je tourne la t√™te pour observer le moindre recoin de la pi√®ce afin de ne rien oublier d’autre, et tombe sur la sacoche du mini-ordinateur offert par mes enfants √† mon anniversaire, en mars dernier.

Je passe par la salle de bains pour enfiler un bandeau que je place haut sur mon front. Ainsi, mes cheveux d√©tach√©s ne glissent pas sur mes yeux et le rendu est plut√īt agr√©able √† regarder. Un petit coup de maquillage pour para√ģtre fra√ģche et c’est parti pour finir de me rabibocher avec Micha. Apr√®s plusieurs tentatives infructueuses, j’appelle la r√©ception pour que quelqu’un m’aide √† installer le WiFi sur cette machine de malheur. Je l’ai jet√©e sur la console qui fait face au lit, au milieu des produits de beaut√© de Maracuj√† qui ne tiennent pas dans le meuble de la salle de bain. C’est Paul qui fait le d√©placement, toujours avec ce sourire qui lui mange le visage et une pr√©venance √† toute √©preuve. Il est vraiment chou.

‚ÄĒ Vous voulez bien patienter que je lance Skype pour v√©rifier que √ßa marche, Paul ?

‚ÄĒ Mais bien s√Ľr, Madame Kroutchinkine.

‚ÄĒ Si je vous appelle Paul, faites de m√™me s’il vous pla√ģt ! Moi, c’est Jacqueline.

‚ÄĒ Tr√®s bien, Madame Jacqueline.

Je ris de sa surench√®re de courtoisie qui en devient attendrissante, puis me tourne vers le portable qui r√©clame un clic sur l’ic√īne bleue et blanche. √áa mouline un temps fou, mais Paul, toujours debout, maintient son sourire Ultra Brite jusqu’√† l’ouverture de la fen√™tre des contacts. Je s√©lectionne « Micha et Jackie », puis √©coute les sonneries dans le vide, jetant des regards g√™n√©s √† mon sauveur que je mobilise plus que de raison. En une fraction de seconde, la grosse t√™te de mon mari appara√ģt √† l’√©cran. Deux touffes de cheveux blancs aur√©olent son visage au milieu duquel son nez habituellement de taille normale devient √©norme par l’effet de la cam√©ra trop proche de lui.

‚ÄĒ Si Madame Jacqueline n’a plus besoin‚Ķ fait Paul en se courbant, ses yeux t√©moignant d’un fou rire r√©prim√©.

‚ÄĒ Bien s√Ľr, merci, Paul ! r√©ponds-je en le raccompagnant √† la porte de la chambre pour lui glisser un billet dans la main.

Dans un clin d’Ňďil, il me rend ma petite attention, me chuchotant que la Direction interdit d’accepter les pourboires et qu’il est venu m’aider avec plaisir. Je note dans mon carnet int√©rieur de me renseigner sur les salaires des travailleurs de cet h√ītel.

‚ÄĒ Jackie ! Jackiiie ! beugle Mikha√Įl depuis l’ordinateur. Jacqueline, bon sang, o√Ļ es-tu ?

‚ÄĒ J’arriiive Micha !

Je me pr√©cipite sur le lit pour m’y asseoir confortablement, esp√©rant que la distance soit suffisante pour ne pas ressembler au savant fou que mon mari √©tait √† l’ouverture de la conversation. Lui-m√™me a recul√©, certainement sur les conseils de Laureline que j’aper√ßois derri√®re lui.

‚ÄĒ Ma grande petite-fille ! Comment vas-tu ma ch√©rie ?

‚ÄĒ Bien Mamine ! Et toi ? Pas trop fatigu√©e ? T’as pas l’air en tous cas !

‚ÄĒ C’est l’atmosph√®re de l’oc√©an, revigorante !

Un klaxon s’impatiente de l’autre c√īt√© de l’√©cran, les t√™tes de Laureline et Mikha√Įl pivotent de concert, puis ma petite-fille se rapproche de la cam√©ra, ce qui la clownise instantan√©ment √† son tour.

‚ÄĒ Bisou Mamine ! Maman est l√†, je dois y aller ! √áa m’a fait plaisir de te voir !

‚ÄĒ Moi aussi ma ch√©rie, r√©ponds-je √† la jeune fille qui a d√©j√† disparu.

Micha m’observe en silence. Un sourire de mon c√īt√©, un sourire du sien. Apr√®s toutes ces ann√©es de mariage, c’est bien la premi√®re fois que l’on ne trouve rien √† se dire, ou au moins, que √ßa ne sort pas naturellement.

‚ÄĒ C’√©tait qui les dents blanches quand j’ai d√©croch√© ?

Surprise, je me rends compte que l’Ňďil de ma cam√©ra – qui ne fait que quelques millim√®tres – est quand m√™me dr√īlement efficace. Et que Mikha√Įl ouvre les hostilit√©s.

‚ÄĒ Un employ√© de l’h√ītel qui m’a aid√©e √† installer le WiFi, Micha. Et toi, comment tu vas ? Tu ne te sens pas trop seul ?

Il part d’un rire moqueur. J’arque un sourcil, dans l’attente d’un √©claircissement sur la nature de son hilarit√©. Il se calme en prenant tout son temps.

‚ÄĒ Oui, oui, √ßa va, t’en fais pas, me nargue-t-il, conscient que je d√©masque toujours ses omissions.

Ce qui ne loupe pas.

‚ÄĒ Micha, que me caches-tu ? Tu me dis pas tout, l√† !

Me revient en m√©moire mon coll√©-serr√© de la veille avec Jack, ce qui fait monter le rouge √† mes joues. Je croise les doigts pour que mon mari n’y voie que du feu et pense que mon agacement en est √† l’origine.

‚ÄĒ Toi aussi, tu me caches quelque chose, ma Jackie, tes yeux te trahissent, ils partent dans tous les sens comme quand tu triches √† la pes√©e des condiments au supermarch√©‚Ķ

Je m’offusque de son accusation totalement infond√©e. Je ne triche pas, je r√©cup√®re mon d√Ľ, rien de plus. Ces voleurs de grande distribution s’en mettent plein les poches, inutile de faire leur jeu, n’est-ce pas ?

‚ÄĒ √áa va, √ßa va‚Ķ reprend-il, goguenard. Madame Morel est pass√©e hier soir. Une bonne petite ratatouille, pas aussi savoureuse que la tienne, mais elle y travaille‚Ķ

Il laisse sa phrase en suspens et je sens qu’il tait autre chose. Je d√©cide de riposter afin de le pousser dans ses retranchements, √©nerv√©e qu’il joue avec moi de la sorte. D’autant que Madame Morel n’√©tait pas cens√© se pointer avant la semaine prochaine, la bougresse.

‚ÄĒ Eh bien de mon c√īt√©, j’ai rencontr√© des gens int√©ressants‚Ķ Dont Jack, avec qui j’ai pass√© une excellente soir√©e √† danser‚Ķ

Je lui en bouche un coin. Et pan ! Tu l’as pas vol√©e celle-l√† !

‚ÄĒ Ah oui ? C’est‚Ķ captivant. Mais pas autant que Feiza qui m’a propos√© une danse des sept voiles quand je l’ai crois√©e en allant chercher le courrier hier matin.

OK. Un partout, la balle au centre.


Chapitre 24 – La parfaite petite vieille

La langue de sable fin, bord√©e par l’oc√©an d’un c√īt√© et une v√©g√©tation exotique de l’autre, refl√®te avec force la lumi√®re du soleil. Alors que je longe l’√©tendue d’eau sal√©e, mes lunettes teint√©es ne sont pas assez efficaces pour m’√©viter de froncer les sourcils. √áa n’arrange pas mes bidons : je m’interroge sur l’utilit√© de mettre de l’antirides si en parall√®le le moindre rayon creuse les sillons de ma peau par ses UV et mes grimaces en r√©ponse. Mon estomac enfin sustent√© par un petit-d√©jeuner digne de ce nom grogne pour signifier que la digestion a commenc√©.

Encore sous le coup de l’annonce de Mikha√Įl, mes divagations s’√©chappent des gargouillis de mon ventre pour se diriger vers le choix qui s’offre √† moi. Jouer la partie que mon mari bless√© par mon manque de confiance en lui tente de me faire accepter ? Ou apaiser le conflit en lui prouvant qu’il n’a rien √† craindre de mon c√īt√© et qu’il peut bien faire ce qu’il veut, je ne c√©derai pas aux sir√®nes de la jalousie ? Avec un soupir qui solde mes pens√©es m√©taphysiques, je cherche du regard la troupe que je suis cens√©e retrouver.

J’aper√ßois Teresa qui soutient Louise, leurs pas s’enfon√ßant au ralenti dans le moelleux du sol. Voir la patiente Cal prot√©ger Pitt l’intraitable me fait sourire. Ce qui unit ces deux-l√† est plus fort que l’amiti√©. Un peu comme deux √Ęmes qui se seraient trouv√©es dans l’adversit√© de la vie, se donnant l’importance qu’elles n’ont jamais obtenue et ressentie dans leurs existences respectives. Teresa la docile, mon alli√©e de vingt ans, que le mariage tr√®s classique et la maternit√© encore plus traditionnelle ont litt√©ralement ass√©ch√©e et Louise la secr√®te, abandonn√©e de tous, m√™me si les filles et moi ne savons pas vraiment qui sont ces « tous ». Le cŇďur gonfl√© de reconnaissance √† l’univers de les avoir mises sur le chemin l’une de l’autre, je les rattrape √† vive allure.

Le sable, c’est tra√ģtre. M√™me quand on croit que notre pied est bien assur√©, la chute n’est jamais loin. Des grains min√©raux plein la bouche et mes affaires √©parpill√©es tout autour de moi, je r√©alise que j’ai quelque peu culbut√©. Je me redresse le plus rapidement possible afin de limiter les regards d’apitoiement ou de moquerie √† mon √©gard. Je les connais bien, ces Ňďillades inqui√®tes qui font planer la fracture du col du f√©mur. M√™me les plus compatissantes, qui nous rappellent combien la fin est proche. La voix de la derni√®re op√©ratrice Yves Rocher r√©sonne dans ma t√™te alors que j’essaie de me relever sans y parvenir. Apr√®s m’avoir demand√© mon √Ęge pour ajuster sa vente, elle s’√©tait exclam√©e : « 72 ans ? J’y crois pas ! Votre voix fait si jeune ! » Merci, mademoiselle, je n’avais jamais r√©alis√© qu’avec mon nombre de balais, le timbre chevrotant √©tait inclus dans la panoplie de la parfaite petite vieille.

‚ÄĒ Jackie, vous vous √™tes fait mal ?

Le ton qui me tire de ma r√™verie ‚Äď laquelle a retard√© ma vaine tentative de sauver les apparences – n’est pas tremblotant, lui. Il me fait m√™me penser √† ces surfeurs d’oc√©ans, la planche contre leurs muscles comprim√©s dans leur combinaison moulante‚Ķ Mais qu’est-ce qui m’arrive ? Je divague alors que j’ai fini les quatre fers en l’air sur une plage bond√©e par les touristes de l’h√ītel. La m√©nopause ne serait pas si loin derri√®re moi, je penserais que mes hormones me jouent une farce.

Mes lunettes de soleil se sont envol√©es pour atterrir dans le bazar qui m’entoure, ma vue est donc r√©duite par la force de l’astre solaire. Une main ferme se glisse sous mon aisselle et m’aide √† me relever en douceur. Instinctivement, je remets mes tifs en place, retirant le bandeau qui ne sert plus √† rien, dans un mouvement L’Or√©al bien √©tudi√©.

‚ÄĒ Voil√†, plus de peur que de mal.

La voix est masculine et chaude. Jack. Mes paupi√®res papillonnent pour ajuster ma vision. Je m’immobilise devant son visage h√Ęl√©, encadr√© de cheveux soigneusement entretenus, son regard azur bienveillant plong√© dans le mien.

‚ÄĒ Jackie, vous allez bien ?

Ça va devenir une manie entre nous cette question, je le sens.

‚ÄĒ Oui, oui, Jack, merci. Et bonjour, compl√©t√©-je avec un sourire plus assur√©.

L’√©l√©gant homme s’affaire √† remplir mon sac en osier de tout ce qu’il a perdu au cours de ma cabriole.

‚ÄĒ Bonjour, Jackie, fait-il en se rapprochant de moi.

Une odeur que je connais bien vient chatouiller mes narines. Une fragrance que Micha a port√©e fut un temps. √áa repose instantan√©ment mes pieds sur le sable et je m’√©loigne de quelques pas en direction de mes amies qui ont atteint le groupe, indemnes, elles.

‚ÄĒ M√™lons-nous aux autres, Jack !

C’est la path√©tique phrase que je choisis pour me d√©filer. Je rejoins une dizaine d’hommes au style identique, quelques couples de tous √Ęges et un second ensemble de personnages aux cheveux blancs. Les civilit√©s d’usage effectu√©es, je converse rapidement avec Teresa et Louise, que je n’ai pas vues depuis la veille au soir, quand Damien appara√ģt au milieu de notre troupe de touristes. Derri√®re le moniteur, pr√®s des palmiers, une tripot√©e d’employ√©s de l’h√ītel installent des barnums pour le d√©jeuner qui fait partie de l’animation. J’esp√®re qu’ils ne l’ont pas pr√©vu trop t√īt, parce que j’ai l√©g√®rement abus√© des viennoiseries tout juste sorties du four √† peine une heure plus t√īt.

‚ÄĒ Mes ku√Īas ! entends-je un peu plus loin sur la plage.

Maracuj√†, suivie de pr√®s par un Leo qui semble √©puis√©, marche d’un bon pas vers nous. Je me crispe dans l’attente de la cascade que je redoute, les mules de Mara soulevant √† chaque d√©hanch√© de leur propri√©taire une √©ph√©m√®re mini-tornade de sable. Mais notre Am√©rindienne est une artiste funambule. Peu importe son √Ęge, sa tenue, la qualit√© du sol ou l’altitude de ses talons, elle ma√ģtrise sa d√©marche chaloup√©e, vestige de son pass√© de mannequin vedette parisien. Une des pionni√®res noires dans le domaine de la haute couture. Gain√©e dans une robe de plage couleur p√™che, elle est resplendissante. Son amant du jour, bermuda beige et polo blanc, arbore un grand sourire malgr√© ses traits fatigu√©s. La nuit n’a pas d√Ľ √™tre de tout repos.

‚ÄĒ Mara, ma ch√©rie, comment vas-tu ce matin ? lui demand√©-je d’un air entendu.

‚ÄĒ Mieux que tout ce que tu pourrais imaginer, ma Jackie, r√©pond-elle avec un clin d’Ňďil.

Tout le monde se dit bonjour √† grand renfort d’exclamations et d’accolades. Damien rameute ses brebis :

‚ÄĒ Chers tous, rapprochez-vous, que je vous explique le contenu de la journ√©e dont je suis responsable, commence-t-il en s’inclinant. Je suis assist√© de Cynthia, Lo√Įc et Carmen pour vous accompagner ce matin sur un concours de p√©tanque, une partie de dessinez c’est gagn√© et un tournoi de volley. Ensuite, nous partagerons un d√©jeuner-animation plancha et nous encha√ģnerons par un temps calme pour faciliter la digestion. Enfin, p√©dalos, stand up paddle et baignade vous seront propos√©s afin de vous mettre en jambes pour la soir√©e !

Pour nous transformer en cadavres ambulants, oui ! Une rumeur de contentement parcourt n√©anmoins la foule autour de Damien, rayonnant dans son r√īle de Gentil Organisateur. Une main que je connais bien d√©sormais attrape la mienne et m’emm√®ne vers la jeune fille assign√©e au registre de l’activit√© volley, comme son badge l’indique. Je l√®ve les yeux et supplie Jack du regard. Moi, taper dans une balle ? Il ne m’a pas vu m’√©taler de tout mon long sur le sable, ma parole ? Sans un mot, je refuse cat√©goriquement de la t√™te. Il affiche un air √† la fois r√©sign√© et amus√©, puis se dirige vers l’homme pr√©pos√© au concours de dessin. Ah, voil√† qui promet de bons moments.


Chapitre 25 – A venir…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonn√©es ci-dessous ou cliquez sur une ic√īne pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez √† l‚Äôaide de votre compte WordPress.com. D√©connexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez √† l‚Äôaide de votre compte Twitter. D√©connexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez √† l‚Äôaide de votre compte Facebook. D√©connexion /  Changer )

Connexion à %s