🍹 Jacqueline et ses copines, votre feuilleton de l’Ă©tĂ© 2021

Résumé

« Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait. » Non mais c’est quoi ces conneries ? Du blabla de vieux qui se cherchent des excuses ? Manquerait plus que ça que je puisse pas faire ce que je veux, et quand je veux en plus. Si MikhaĂŻl ne souhaite pas se bouger, libre Ă  lui. Après 48 ans de mariage, on peut bien se faire un petit plaisir solitaire : ce voyage de trois semaines Ă  l’Ile Maurice avec ma bande de copines, je le ferai. Point.« 


Chapitre 1 – Viens avec moi, petit chat…

Sa voix enchante mon oreille. Un timbre latin, dans les graves, chantant un air italien envoĂ»tant. Il s’interrompt trois secondes pour m’inviter : « viens avec moi, petit chat… » Des cheveux de jais mi-longs, assortis Ă  une gueule d’ange que l’on a envie de dĂ©vorer, des yeux comme de la bouche. Une main dorĂ©e par le soleil me caresse la cuisse d’un geste nonchalant. Ma peau brille sous la lumière de cet Ă©tĂ© brĂ»lant. Ses doigts relient mes grains de beautĂ© du genou jusqu’Ă  l’aine. Une chair de poule se manifeste, sans que j’en ressente les effets. Je me tourne vers son visage pour lui dire Ă  quel point le moment est parfait.

Ses mirettes rayonnent du bonheur d’ĂŞtre en ma prĂ©sence, mais lorsqu’il ouvre la bouche pour me rĂ©pondre, c’est un son tonitruant qui en sort, comme une espèce de carillon. Une sonnerie. Une sonnerie… de rĂ©veil ? Une lutte intĂ©rieure s’ensuit, prĂ©sageant, comme Ă  chaque fois, un lever d’une humeur dĂ©licieusement massacrante. Jackie veut rester couchĂ©e quand Jacqueline martèle que l’avenir appartient Ă  ceux qui se lèvent tĂ´t. Oui parce qu’au cas oĂą ce ne serait pas clair, je ne suis pas sur une plage brĂ©silienne avec un Paulo qui me susurre des bruits de cloche Ă  l’oreille, mais bel et bien au fond de mon lit dont j’ai beaucoup de mal Ă  m’extirper.

J’ouvre un Ĺ“il, celui de Jacqueline. Les rais de lumière voilĂ©e traversant la pièce m’indiquent que c’est bien le moment de me lever. Je ne sens pas le poids du fessier de MikhaĂŻl sur le matelas Ă  cĂ´tĂ© de moi. Quel indĂ©crottable lève-tĂ´t ! En mon for intĂ©rieur, Jackie bataille pour maintenir sa paupière close alors que le gai gazouillement d’un oiseau quelconque se fait entendre par-delĂ  le volet rouge. Il n’en faut pas plus Ă  ma sauvage Jackie pour dĂ©couvrir son iris bleu et prendre possession de ma bouche afin de jurer. Après le concert du merle nocturne qui a durĂ© près de trois heures, les oiseaux sont mis Ă  prix chez les Kroutchinkine. Et la prime est d’un bon montant, je peux vous l’assurer. Je ne sais pas encore combien, mais la somme sera coquette.

Je rĂ©unis les deux parts de moi-mĂŞme pour Ă©tirer tous les membres de mon corps encore alangui sous les draps. Sans ce cĂ©rĂ©moniel, point de station debout fluide et lĂ©gère, que nenni ! Je procède comme la sophrologue me l’a appris : d’abord les orteils. C’est ainsi que dĂ©marre la production d’un concert de mon cru. Ca fait plusieurs annĂ©es maintenant que je l’ai appelĂ© « requiem d’un squelette doubiste ». Doubiste, ça veut dire originaire du Doubs. C’est le n°25 sur la liste. Pas de souci, ça me fait plaisir. Les dĂ©partements français, c’est ma marotte. Je sais, on n’apprend plus rien aux gamins de nos jours, alors la gĂ©ographie locale, pensez bien. Bref, j’en suis oĂą dĂ©jĂ  ? Ah oui, mes panards. Enfin non, durant mon petit cours particulier de gĂ©o, je suis arrivĂ©e Ă  mon bassin.

Moi non plus, je ne sais pas trop comment on Ă©tire un bassin, alors je me dandine comme je peux sur mon matelas devenu trop mou au fil des ans. Je termine par les doigts, mains, bras, tronc, cou, tĂŞte… oui, dans cet ordre. Arrive le moment oĂą je roule sur le cĂ´tĂ© pour laisser glisser mes jambes dans le vide et toucher le sol avec mes pieds. J’y arrive Ă  chaque fois. Il paraĂ®t que les ratĂ©s commenceront Ă  la dizaine des huit. Je ne suis pas pressĂ©e. Du tout, du tout ! Un coup d’Ĺ“il au rĂ©veil et lĂ , horreur ! J’aurais dĂ» le regarder avant au lieu de faire ma maligne avec mes Ă©tirements… Je devrais dĂ©jĂ  ĂŞtre dans la salle de bain pour ma toilette du matin. Ça va ĂŞtre impossible Ă  rattraper, ça.

Assise au bord du lit, j’entends l’homme qui entre dans la chambre.

– Jacqueline, ma chĂ©rie, il est l’heure de te lever… minaude-t-il Ă  l’entrĂ©e de la pièce.

– Micha, tu ne vois pas que je suis assise au bord du lit ?

Un éclair éblouissant me brûle les rétines. Cet abruti a allumé le plafonnier ! Le cumul merle chanteur qui a différé mon sommeil / réveil douloureux qui me met en retard me rend immédiatement agressive.

– MikhaĂŻl ! Je suis dans l’obscuritĂ© depuis que j’ai ouvert les yeux, qu’est-ce que tu cherches Ă  faire bon sang ? A m’aveugler ?

– Ma douce Jacqueline, et pour quoi faire au juste ? Me transformer en chien-guide ? Non merci, répond-il en faisant le tour du lit avant de déposer un baiser sur mon front ridé par la nuit et le temps qui passe.

Avec une profonde respiration, je lui rends sa marque d’affection quotidienne par mon traditionnel bĂ©cot sur sa joue mal rasĂ©e. Depuis le premier jour de sa retraite, mon mari prend un soin mĂ©ticuleux de sa pilositĂ© faciale. Ca fait roots, selon lui. Quand Google a bien voulu fonctionner pour me traduire la nouvelle lubie de MikhaĂŻl, je n’ai pas bien compris ce que les « racines » venaient faire dans l’Ă©quation, mais il Ă©tait hors de question que je pose la question Ă  Micha, je ne lui aurais pas fait ce plaisir, ça non ! Heureusement, Laureline est arrivĂ©e telle ma chevalière des temps modernes, parfaitement bilingue et fière de m’apprendre qu’il s’agit en fait d’une expression anglaise pour dire « brut, naturel ». Enfin, si j’ai bien retenu la leçon. Je me demande encore d’oĂą Micha peut sortir ce mot, en revanche. Je note dans mon carnet intĂ©rieur de lui poser la question Ă  la prochaine gueulante.

Mes pieds posĂ©s bien Ă  plat sur le plancher, je me mets doucement en branle. La pensĂ©e fugace que ce mot fait beaucoup rire mes petits-enfants quand je l’utilise me tire un sourire attendri. Je m’amuse de leur immaturitĂ© couplĂ©e Ă  une rĂ©activitĂ© stupĂ©fiante, que je ne manque pas d’alimenter, utilisant ce don Ă  toutes les sauces. Tiens, l’amalgame de ce dernier mot avec le premier me fait carrĂ©ment rire. Je pouffe doucement, revers discret de mon hilaritĂ© intĂ©rieure.

Quelque chose attire mon regard. Je scrute mes cuisses, dĂ©tectant une anomalie sans arriver Ă  la dĂ©finir. Ma peau ! Elle devrait ĂŞtre lisse et lumineuse, non ? Comme lorsque sa main dorĂ©e par le soleil est venue… le raisonnement s’Ă©tiole Ă  mesure que la rĂ©alitĂ© reprend ses droits : non, Ă  72 ans, je ne peux dĂ©cemment pas avoir la peau des guiboles aussi fraĂ®che que dans mon faux souvenir fabriquĂ© par une nostalgie galopante.

Dans un soupir qui se transforme en une grossièretĂ© mettant Ă  l’honneur le plus vieux mĂ©tier du monde, je prends la direction de la salle de bains alors que ma nuisette redescend tranquillement sur mes fesses aplaties par les annĂ©es. Je dois avouer qu’avoir perdu un peu de la graisse qui m’empĂŞchait de fermer certains pantalons m’arrange bien pour m’habiller aujourd’hui… mais c’est aussi moins Ă©vident de poser mon sĂ©ant sur une surface dure. Oui, oui, la 3ème âge croisĂ©e au concert en plein air de Ben l’Oncle Soul l’Ă©tĂ© dernier avec un coussin Ă  la main, c’Ă©tait moi. Toutes les personnes qui utilisent cet accessoire grand confort n’ont pas forcĂ©ment des hĂ©morroĂŻdes, voyons !

Après une douche aussi rapide que ma mise en route, je ravale la façade. Crème hydratante Ă  peine teintĂ©e mĂŞme pas antirides – j’ai lâchĂ© l’affaire il y a une dĂ©cennie – une petite touche de mascara et un trait de crayon anthracite pour souligner le regard, quelques tapotements de rouge Ă  lèvres corail et zou ! Direction la penderie.


Chapitre 2 – Je suis une bombe atomique

Ça m’amuse toujours Ă©normĂ©ment de traverser la maison Ă  poil. C’est un petit jeu que j’aime mener de bon matin, sachant que MikhaĂŻl, pudique notoire, a mĂŞme du mal Ă  se dĂ©vĂŞtir devant moi pour enfiler un maillot de bain.

En remontant le couloir, j’entends Julien Courbet qui braille dans la cuisine, tentant, je crois comprendre, de faire plier un employeur vĂ©reux. Entendons-nous bien : le journaleux racoleur, dĂ©fendeur de la veuve, de l’orphelin et des dĂ©munis, n’est pas techniquement dans ma cuisine, mĂŞme si le volume sonore qui s’en Ă©chappe pourrait le laisser penser. Non, c’est Micha, mon dĂ©sespĂ©rant bonhomme, qui non seulement refuse d’ĂŞtre appareillĂ©, mais qui en plus Ă©coute des Ă©missions ringardes Ă  la radio.

Il apparaĂ®t soudain dans mon champ de vision et me lance un coup d’Ĺ“il. J’en profite pour lui faire un coucou de la main avant de lui balancer un shimmy* de la poitrine dont j’ai le secret. Il lève les yeux au ciel avec une moue dĂ©solĂ©e, puis secoue la tĂŞte. Mission accomplie ! Je parcours les cinq derniers mètres qui me sĂ©parent de la chambre en chantonnant, tout sourire d’avoir menĂ© Ă  bien ma provocation puĂ©rile.

– Listen baaaaaby…. Ain’t no moutain high, ain’t no valley low…

Je ne remercierai jamais assez la professeure de danse moderne qui a donnĂ© de son temps Ă  l’association municipale qui gère le club du 3ème âge. Teresa, que je connais depuis plus de vingt ans, a insistĂ© pour m’y emmener lorsque les septante sont arrivĂ©s sur mon gâteau d’anniversaire. Si la plupart des ateliers qui y sont proposĂ©s relèvent du pur clichĂ© gĂ©nĂ©rationnel – bridge, bingo, couture, pĂ©tanque et j’en passe – certaines activitĂ©s se sont rĂ©vĂ©lĂ©es d’une fraĂ®cheur inattendue. Le cours de danse de Samantha par exemple, mais aussi l’initiation Ă  la photo de GaĂ«l et les cours de finger food de DorothĂ©e.

– if you neeeed me, caaaall me, no matter where you aaaare, no matter hooow faaar…

C’est pour me rendre Ă  la sĂ©ance de boustifaille du jour que j’essaie de m’activer Ă  l’apprĂŞt de ma personne. Me prĂ©parer en plusieurs temps est une habitude que j’ai adoptĂ©e il y a plus de quarante ans, quand je travaillais encore et que je n’Ă©tais pas simplement « la femme du bijoutier », puis « la femme du bijoutier retraitĂ© ».

Une façon de savourer ce moment de la journĂ©e qui m’est exclusivement rĂ©servĂ© ; un pied hors du lit, puis un autre, un rĂ©veil aqueux dans la salle de bains, une mise en beautĂ© pour rafraĂ®chir mon teint – et rĂ©conforter mon moral – le choix minutieux de mes vĂŞtements, puis le domptage de mes tifs, Ă  l’origine blonds et fougueux. Aujourd’hui, c’est un crin d’une blancheur Ă©clatante qui fait ressortir mes yeux vairons. D’ailleurs, la coupe dont MaracujĂ  m’a gratifiĂ©e la semaine dernière est une merveille : dans l’air du temps et simple Ă  remettre en ordre.

– Ain’t no moutain high enough… ain’t no valley low enough… ain’t no river wild enough…

Je croise mon reflet en train de meumeumer dans le miroir de la penderie réalisée suivant mes plans. Enfin un dressing digne de ce nom, qui peut contenir toutes nos affaires sans les froisser ou en perdre quelques-unes dans ses méandres. Je le trouve élégant, disposé tout le long du mur, dans son bois acajou qui fait ressortir les huisseries et barres de suspension dorées. Chacun sa glace : moi à gauche, Mikhaïl à droite. Nos godasses sont alignées sur les cinq mètres de rayonnages et au milieu, une large colonne de tiroirs parfait le design du meuble sur-mesure.

Pratique, esthĂ©tique, spacieuse… Je suis amoureuse de ma crĂ©ation, au point que Micha m’a surnommĂ©e Docteur Jackie-Frankie. Dois-je en conclure qu’il me trouve des similitudes physiques avec un savant fou ? J’ai prĂ©fĂ©rĂ© Ă©luder la question quand le surnom a fusĂ© la première fois. Après tout, c’est lui qui a choisi de traĂ®ner ses guĂŞtres avec un gĂ©nie crĂ©atif forcenĂ©.

J’opte pour une tenue dĂ©contractĂ©e : pantalon fluide noir, chemisier rose poudrĂ© et ballerines beiges. Après avoir enfilĂ© mes vĂŞtements et terminĂ© le tube de Marvin Gaye qui m’a mise de très bonne humeur, je glisse un sautoir vermillon Ă  mon cou. L’inspection se termine avec un coup de brosse rapide sur la superbe coiffure made by ma meilleure amie depuis des dĂ©cennies. Mon double me sourit de toutes ses jolies fausses ratiches bien alignĂ©es. Ce visage est lumineux ! Par la constellation d’Orion, le rĂ©sultat est sans appel : je suis une bombe atomique.

Une bombe un peu flĂ©trie, c’est vrai, mais des femmes de mon âge qui ont cette allure-lĂ , je n’en connais pas beaucoup. Rien qu’au club qui doit accueillir les trois quarts des plus de 65 ans de la ville et de ses environs, en toute objectivitĂ©, il n’y a que Feiza qui m’arrive Ă  la cheville. Si on aime les orientales, cela va de soi. Sa crinière auburn dont la couleur est savamment entretenue par une sorcière de sa famille fait baver tous les vieux de l’amicale. Comme elle ne marche pas sur mes plates-bandes – comprendre assister aux ateliers que je frĂ©quente – je tolère sa prĂ©sence sans moufter.

Oui, je connais la chanson : « elle est mariĂ©e, quand mĂŞme, qu’est-ce qu’elle s’occupe de vouloir plaire, et Ă  son âge en plus, alors qu’elle a plus besoin de se prĂ©occuper de ça, elle ferait mieux de passer plus de temps avec les lardons de ses mioches, et patati et patata… » Cette rengaine, je la connais par cĹ“ur ! C’est celle que me sort MikhaĂŻl, que me serinent mes deux insupportables filles adorĂ©es, la quasi-totalitĂ© des copines de l’amicale et en fait… toute la sociĂ©tĂ© d’aujourd’hui.

Mon fils a la dĂ©cence de ne pas aborder ce sujet qui fâche – je crois qu’il aime trop sa daronne – et mes trois amies proches sont de la mĂŞme veine que moi, heureusement ! Sinon on aurait vite fait de croire qu’on perd la boule Ă  simplement vouloir prendre soin de soi et se sentir sĂ©duisante, mĂŞme âgĂ©e de 72 ans. Ne dit-on pas que c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes ? Attention, loin de moi l’idĂ©e de me laisser pĂ©nĂ©trer par qui que ce soit ou quoi que ce soit. Je dois confesser que ces choses-lĂ  ne m’intĂ©ressent plus depuis…. Au moins tout ça.

Non, ce que j’aime moi, c’est le petit frisson provoquĂ© chez l’autre par la senteur d’un parfum qui embaume sur son passage. C’est l’Ĺ“il qui frise d’un dĂ©colletĂ© plongeant garni de beaux melons ou d’une pilositĂ© virile. Ce sont ces messes basses quand une toilette met parfaitement en valeur sa ou son propriĂ©taire. C’est le soupir entendu sur le passage d’un fessier dĂ©licat ou les gloussements d’apprĂ©ciation d’un joli mot. Ce que j’aime, c’est la dĂ©licatesse et le pouvoir de la sĂ©duction. Feiza doit savoir de quoi je parle, elle : j’aime l’idĂ©e de plaire, et Ă  tout âge.

– Micha, je vais au club pour l’atelier finger food…

Je m’interromps : mon mari, confortablement installĂ© dans son fauteuil tĂ©lĂ©commandĂ© au centre de la salle Ă  manger, est hypnotisĂ© par Thierry Beccaro qui dĂ©roule le programme de son Ă©mission de fin de matinĂ©e. Il n’a pas daignĂ© tourner la tĂŞte Ă  l’Ă©noncĂ© de son prĂ©nom. Qu’il en soit ainsi. Je prends mes clĂ©s, mes cliques et mes claques, puis ferme la porte sans une parole de plus.


Chapitre 3 – Rock’n’roll Baby !

DorothĂ©e est divine. Non seulement elle sait parler, faire et dĂ©guster la cuisine comme personne, mais en plus elle est d’une voluptĂ© Ă  faire frĂ©mir un mort. L’activitĂ© Finger Food, c’est son idĂ©e. Intelligente la nana quand mĂŞme. Elle avait rĂ©ussi Ă  rameuter tous les mâles de l’amicale lors de son premier cours. Ils Ă©taient vingt-neuf. Nous – les femmes – n’avions mĂŞme pas poser un orteil dans la pièce et il n’y avait d’ingrĂ©dients que pour quinze. Un sacrĂ© bazar. Bien entendu, ça n’a pas durĂ©. Quand ces messieurs se sont aperçus qu’il fallait vraiment cuisiner – et pas seulement reluquer la demoiselle sous toutes les coutures – l’affaire s’Ă©tait gâtĂ©e. Il n’est plus restĂ© que nous, les bougresses qui souhaitions changer du sempiternel bĹ“uf mode du samedi midi.

En arrivant dans la salle qui abrite notre atelier du jour, je dĂ©couvre les quelques copines qui ont encore suffisamment de cervelle pour utiliser un couteau autrement qu’en menace ultime pour choisir le programme tĂ©lĂ©. Mon amie Louise, fidèle Ă  elle-mĂŞme, est assise dans un coin, ses lunettes de soleil sur le pif. Je ne trouve pas Teresa dans la douzaine de participantes qui s’affairent Ă  nouer leurs tabliers. Notre animatrice se tient dans le fond de la salle, occupĂ©e Ă  contrĂ´ler la bonne mise en Ĺ“uvre des tables installĂ©es par les services techniques de la mairie.

Ces oisifs font rarement leur travail correctement, c’est le moins qu’on puisse dire. Etrangement, de nets efforts ont pourtant Ă©tĂ© constatĂ©s depuis quelques mois, mais uniquement lorsqu’ils interviennent pour DorothĂ©e. Je me demande si le fait que le chef de ces fainĂ©ants soit tombĂ© nez Ă  seins avec notre dĂ©esse culinaire n’y est pas pour quelque chose. Quoi qu’il en soit, la panthère des Ă®les qui me sourit en s’avançant vers moi a une classe folle ce matin encore. De quoi faire chavirer mon cĹ“ur hĂ©sitant. Ca ne loupe pas, je tachycarde quelques secondes.

Sa combi-pantalon rouge la rend sexy en diable et fait ressortir son teint chocolatĂ©. Une vraie dĂ©esse. Et gourmande par-dessus le marchĂ©. Lorsque nous partageons nos crĂ©ations Ă  l’issue du cours, elle ne donne pas sa part au chien. Tout pour plaire cette jeune femme. En tous cas, moi elle m’a tapĂ© dans l’Ĺ“il. Si j’avais eu quelques dĂ©cennies de moins… Enfin bref.

DorothĂ©e me claque la bise, faisant danser ses longs cheveux tirebouchons qui rayonnent autour de sa tĂŞte, et m’invite Ă  prendre place pour le dĂ©but du cours. Ça tombe bien, je meurs de faim, car en dĂ©pit des remontrances rĂ©currentes des mĂ©decins qui m’ont accompagnĂ©e jusqu’Ă  prĂ©sent, je n’ai jamais pris de petit-dĂ©jeuner. Sans appĂ©tit au lever, me bourrer de calories inutiles d’aliments qui ne font que m’Ă©cĹ“urer me semble complètement fou. RĂ©sistant contre vents et marĂ©es, j’ai bravĂ© le bon sens mĂ©dical et encore Ă  ce jour, je ne me nourris qu’Ă  partir de midi. En revanche, dès 11 heures, j’ai la dalle. Inutile de chercher une logique, il n’y en a aucune.

Je me penche sur le menu concoctĂ© par notre instructrice en m’attachant les cheveux. Tartines d’avocat-Ĺ“ufs mollets pour la version salĂ©e, tartines banane-myrtilles-beurre de cacahuètes pour la version sucrĂ©e. Mes toubibs seraient ravis : saines, antioxydantes et… roboratives. Ce mot m’a toujours fait marrer, il fallait que je le place.

Sur mon passage, j’embarque Louise qui joue l’aveugle alors qu’elle y voit très bien. Louise, c’est l’ombrageuse de notre quatuor. Elle est la quintessence de nos facettes les plus sauvages, Ă  MaracujĂ , Teresa et moi. Mais dans l’Ă©lĂ©gance s’il vous plaĂ®t. Si une vacherie doit ĂŞtre exprimĂ©e, Louise s’en charge, et avec brio. D’ordinaire silencieuse, quand l’une de nous est en difficultĂ©, notre farouche dĂ©fenseuse cloue les becs mĂ©disants avec une virulence inattendue par l’adversaire. Louise, c’est notre pitbull Ă  nous. Et comme c’est une grande fan de Brad, son petit nom dans notre bande, c’est Pitt, naturellement.

Chaque semaine, Louise s’installe Ă  mes cĂ´tĂ©s pour le cours de cuisine qu’elle suit les bras croisĂ©s, en mode schtroumpf grognon. Ça tombe bien, c’est le petit bonhomme bleu prĂ©fĂ©rĂ© de John, mon petit-fils de 7 ans. Alors quand Pitt tire la tronche pendant les activitĂ©s ou nos soirĂ©es filles, j’ai toujours une pensĂ©e pour mon chĂ©rubin. J’ai des copines en or.

Je noue un tablier autour de ma taille et Ĺ“uvre doublement pour que Louise ait aussi son dĂ©jeuner. M’activer ainsi me rappelle mes tendres annĂ©es, quand il me fallait cuisiner une tambouille pour mes cinq frères et sĹ“urs et moi-mĂŞme. Papa et maman travaillant tous deux dans leur petite mercerie parisienne, les repas ne se prĂ©paraient pas par magie. Et puis une aĂ®nĂ©e, ça doit bien servir Ă  quelque chose…

– Jackie ? Jackie ! lance un accent créole à croquer, ce qui me sort immédiatement de ma rêverie.

Le sourire Ă©clatant, DorothĂ©e me rejoint pour terminer la part de Louise. Son odeur est Ă©tourdissante, bien loin des effluves d’un parfum du commerce. Cette pensĂ©e me perturbe lĂ©gèrement et, trop absorbĂ©e par mon passage en revue des fragrances que je connais qui me permettraient d’identifier le doux fumet, je ne remarque pas l’arrivĂ©e de Teresa. Quand mon amie de vingt ans bouscule le portant de l’entrĂ©e, faisant s’Ă©taler tous les manteaux des dames prĂ©sentes, je lève enfin les yeux.

Teresa – dite Cal – est essoufflĂ©e, rouge comme une brique et son fichu ne tient plus sur sa tĂŞte. J’Ă©clate d’un rire tonitruant, un de mes signes particuliers. Personne ne rĂ©agit dans la salle : elles sont concentrĂ©es sur leur travail ou habituĂ©es Ă  mes hilaritĂ©s aussi soudaines que bruyantes, comme on les a qualifiĂ©es toute ma vie. Moi, je les appelle mes joies spontanĂ©es. Et elles devraient mĂŞme ĂŞtre contagieuses, m’est avis. J’accours pour l’aider Ă  arranger la catastrophe annonciatrice de son arrivĂ©e.

– Teresa, qu’est-ce qui t’arrive ?

Une fois les vestes printanières remises Ă  leur place et le foulard de mon amie repositionnĂ© comme il sied, Cal s’autorise Ă  m’expliquer la raison de sa prĂ©cipitation :

– Ils présentent le voyage annuel en assemblée cet après-midi ! Apparemment, le résultat des votes est sans appel, précise-t-elle avec un regard en biais.

Je me renfrogne. Des Ă©tĂ©s que l’on mange de l’Autriche, des BalĂ©ares et Lourdes en guest-star les pires annĂ©es. J’en ai ras la casquette et ne me fais aucune illusion sur le pays qui sortira des chapeaux de mes congĂ©nères.

– Mouais, dis-je d’un ton sec. On verra bien ce que les vieux croutons nous ont rĂ©servĂ© cette fois-ci, mais rappelle-toi ce que je dis depuis l’ouverture des urnes… On va encore bouffer de la destination de grabataires !

Teresa pouffe en secouant ses kilos en trop. Dans une grimace qu’elle espère rebelle, elle m’encourage :

– T’inquiète pas comme ça. Tu sais quoi ? Si le rĂ©sultat nous convient pas, on lance une rĂ©volution !

SĂ©duite par son idĂ©e, je ne peux m’empĂŞcher de signer les cornes du diable en secouant ma queue de cheval aux crins blancs :

– Yeah ! Rock’n’roll, baby ! Cette annĂ©e sera la nĂ´tre ou ne sera pas ! Foi de JFK !


Chapitre 4 – Des Schitz quoi ?

Notre dĂ©jeuner lunch-brunch-finger-food pris, nous aidons ma belle panthère Ă  mettre de l’ordre dans le coin cuisine et rĂ©amĂ©nageons les tables pour l’atelier mandala qui se tient Ă  la suite. La quantitĂ© de pain ingurgitĂ©e entre la version salĂ©e et la variante sucrĂ©e du repas me pèse sur l’estomac. Je n’aurais certainement pas dĂ» finir le dessert de Louise, ni les trois macarons que Teresa avait apportĂ©s. Elle n’avait pas eu cĹ“ur d’y toucher après avoir bâfrĂ© son merguez-tomates-moutarde tiède, prĂ©parĂ© maison s’il vous plaĂ®t. Ou peut-ĂŞtre que les chocolats offerts Ă  DorothĂ©e par je ne sais mĂŞme plus quelle participante Ă©taient de trop ? Je crois que je n’en ai dĂ©gustĂ© qu’une dizaine pourtant… Bref, j’ai mal au bide.

C’est donc bien lourde que je me rends vers la salle commune de l’amicale du 3ème âge. SituĂ©e au rez-de-chaussĂ©e de cet immeuble municipal de deux Ă©tages, elle s’Ă©tend sur quasiment la moitiĂ© du bâtiment et peut contenir jusqu’Ă  200 personnes. Inutile de prĂ©ciser que nous n’avons jamais Ă©tĂ© suffisamment de vieux Ă  la fois pour la remplir, cette salle. Il y en a toujours une bonne tripotĂ©e pour clamser avant qu’on atteigne la jauge des 175 adhĂ©rents. D’après ce que je sais en tous cas. Les rumeurs en la matière sont souvent bien plus fiables que les informations du bureau.

Les trois gaillards qui sont Ă  la tĂŞte du club depuis sept ans maintenant ne sont que de sombres fouille-merde, du signe voleur ascendant mafieux pour l’un, anisĂ© ascendant vulgaire pour l’autre, hypocrite ascendant moche pour le dernier. Mais ce n’est que mon avis. J’entre dans un espace presque vide, Louise sur mes talons, Teresa pas loin derrière.

– Jackie ! Te voilĂ Ă Ă Ă Ă Ă  ! me chante une Feiza que j’ai du mal Ă  reconnaĂ®tre tant elle paraĂ®t… agrĂ©able Ă  mon Ă©gard.

De sa dĂ©marche chaloupĂ©e, la tunisienne s’avance vers moi dans un fouillis de voiles et de cheveux cuivrĂ©s. JuchĂ©e sur des compensĂ©es qui me donnent le vertige rien qu’en les regardant, elle se penche vers moi pour me claquer une bise imaginaire Ă  la manière des bourgeoises. Je ne peux pas dire que je sois très rĂ©ceptive. Feiza ne m’a jamais approchĂ©e de la sorte depuis que nous cohabitons Ă  l’amicale. C’est louche. Je me redresse pour ne pas parler Ă  son cou et lance, d’une voix suave, le regard souriant :

– Feiza, enchantĂ©e d’entendre le son de ta voix directement dans mon oreille et Ă  un volume correct.

PrĂ©cisons que Feiza est une chanteuse hors pair. Le problème c’est qu’elle joue de ses cordes vocales mĂŞme quand on n’a rien demandĂ©. Madame se dĂ©place pour aller manger un muffin ? On a droit Ă  Mustang Sally. Madame va aux toilettes ? Elle fait rĂ©sonner With or Without you. Elle enfile son manteau ? Single Ladies. Bon, je ne vais pas tous les passer en revue, hein. C’est juste barbant Ă  force. Le club, c’est pas un karaokĂ© perpĂ©tuel.

Son air d’abord interloquĂ© redevient très vite jovial. On dirait qu’elle a dĂ©cidĂ© de balayer ma remarque d’une pichenette mentale pour ne pas perdre son objectif de vue : me saouler. Oui, bon, me parler.

– Jackie… tu sais que la destination du voyage va ĂŞtre annoncĂ©e tout Ă  l’heure ? susurre-t-elle, visiblement excitĂ©e par l’idĂ©e.

– Oui Feiza, je l’ai entendu dire. Et ça te met en joie, d’après ce que je vois. Fan des schnitzels ?

– Des schitz quoi ? tente-t-elle de répéter en fronçant les sourcils.

Patiemment, je vais pour complĂ©ter le fond de ma pensĂ©e, mais la septuagĂ©naire racĂ©e ne m’en laisse pas le temps :

– Anyway (oui, c’est son truc Ă  Feiza : et que je te cause anglais parce que mon fils vit au States, comme elle dit) BĂ©rĂ©nice m’a dit que JoĂ«lle lui avait dit que Maria lui avait dit que Jacques, le PrĂ©sident, aurait trafiquĂ© les votes. Et tiens-toi bien, ce serait pas la première fois !

Je reste bien une minute Ă  la regarder, tentant d’intĂ©grer les informations et leurs consĂ©quences tentaculaires. Il faut dire que mon cerveau a besoin d’un peu plus de temps qu’auparavant pour rĂ©flĂ©chir Ă  une situation inĂ©dite comme celle-ci. Quand soudain, j’ai l’illumination :

– Son coup de cœur autrichien ! Mais oui ! Katharina ou Angelika ou…

– Michaela, m’interrompt Teresa, dont j’avais presque oubliĂ© la prĂ©sence.

– C’est ça, Michaela ! Et l’espagnole qu’avait tapĂ© dans l’Ĺ“il de Ray, vous vous souvenez ? renchĂ©rit Feiza.

Le trĂ©sorier est lui aussi sorti avec une locale durant deux de nos sĂ©jours, Ă©trangement heureux de pouvoir se rendre aux BalĂ©ares quasiment d’une annĂ©e sur l’autre pour retrouver son hispanique ridĂ©e. Je me souviens encore de son bonheur ultime Ă  l’annonce des votes l’annĂ©e dernière.

Nous nous regardons toutes les trois – Louise Ă©tant toujours cachĂ©e derrière ses lunettes, nous ne lui jetons mĂŞme pas un coup d’Ĺ“il, mais elle a l’habitude et ne se froisse pas pour si peu – pendant que les collègues du 3ème âge entrent dans la salle, nous contournent, nous saluent pour certains puis s’installent sur les chaises disposĂ©es en rangĂ©es devant l’estrade. Un micro sur pied trĂ´ne au milieu de la scène, prĂŞt Ă  dĂ©biter les âneries de nos dirigeants.

Ces saligauds organisent nos voyages en fonction de leur appendice masculin. Voyez-vous ça. Donc en toute logique, d’une l’Autriche devrait sortir cette annĂ©e, de deux, les trois fois oĂą le collectif s’est rendu sur Lourdes, ça devait ĂŞtre Ă  la demande de Dom, le secrĂ©taire. J’hĂ©site Ă  chercher une raison Ă  ce choix, sincèrement. Mes maux de ventre se rappellent Ă  moi. Je dĂ©tache mes yeux de ceux de Feiza pour me rendre aux commoditĂ©s, après en avoir prĂ©venu Louise et Teresa. Aucune envie de dĂ©gobiller sur le plancher tout neuf de la salle. On serait capable de me facturer le nettoyage.

– Merci d’ĂŞtre venus si nombreux, s’Ă©gosille notre bien-aimĂ© prĂ©sident devant une assemblĂ©e plutĂ´t fournie.

Je ne m’en Ă©tais pas aperçue, concentrĂ©e par mes premiers pas de dĂ©tective : la majeure partie de nos membres est prĂ©sente. Crotte, ça va devoir attendre. Je ne tiens plus de vĂ©rifier notre thĂ©orie. Une main sur l’estomac, je rejoins mes amies dĂ©jĂ  assises au dernier rang et me contorsionne pour poser mon sĂ©ant sur le fauteuil sans contracter davantage mon abdomen dĂ©jĂ  tendu.

– Sans transition, je vous annonce le résultat du vote qui a eu lieu la semaine dernière pour déterminer notre prochain grand voyage annuel, trois semaines à…

Ce zigoto de Jacques sort son billet d’une de ses poches, et envoie dans le micro postillons et destination, avec un sourire rayonnant absolument pas communicatif :

– Autriche !

Alors qu’un silence de mort, pardon, de vieux rĂ©signĂ©s remplace les chuchotements qui accompagnaient les dandinements de notre très cher prĂ©sident sur scène, la nausĂ©e paralyse mes membres. J’ouvre de grands yeux au moment oĂą Feiza prend la parole quelques rangs plus loin, mais je n’entends pas ce qu’elle braille au milieu des gargouillis que je fais moi-mĂŞme en vomissant, sans plus de cĂ©rĂ©monie, sur ma voisine de devant. Et comme je suis gĂ©nĂ©reuse, mon estomac se mobilise mĂŞme une deuxième fois.


Chapitre 5 – La forteresse arabe

Notre dĂ©jeuner lunch-brunch-finger-food pris, nous aidons ma belle panthère Ă  mettre de l’ordre dans le coin cuisine et rĂ©amĂ©nageons les tables pour l’atelier mandala qui se tient Ă  la suite. La quantitĂ© de pain ingurgitĂ©e entre la version salĂ©e et la variante sucrĂ©e du repas me pèse sur l’estomac. Je n’aurais certainement pas dĂ» finir le dessert de Louise, ni les trois macarons que Teresa avait apportĂ©s. Elle n’avait pas eu cĹ“ur d’y toucher après avoir bâfrĂ© son merguez-tomates-moutarde tiède, prĂ©parĂ© maison s’il vous plaĂ®t. Ou peut-ĂŞtre que les chocolats offerts Ă  DorothĂ©e par je ne sais mĂŞme plus quelle participante Ă©taient de trop ? Je crois que je n’en ai dĂ©gustĂ© qu’une dizaine pourtant… Bref, j’ai mal au bide.

C’est donc bien lourde que je me rends vers la salle commune de l’amicale du 3ème âge. SituĂ©e au rez-de-chaussĂ©e de cet immeuble municipal de deux Ă©tages, elle s’Ă©tend sur quasiment la moitiĂ© du bâtiment et peut contenir jusqu’Ă  200 personnes. Inutile de prĂ©ciser que nous n’avons jamais Ă©tĂ© suffisamment de vieux Ă  la fois pour la remplir, cette salle. Il y en a toujours une bonne tripotĂ©e pour clamser avant qu’on atteigne la jauge des 175 adhĂ©rents. D’après ce que je sais en tous cas. Les rumeurs en la matière sont souvent bien plus fiables que les informations du bureau.

Les trois gaillards qui sont Ă  la tĂŞte du club depuis sept ans maintenant ne sont que de sombres fouille-merde, du signe voleur ascendant mafieux pour l’un, anisĂ© ascendant vulgaire pour l’autre, hypocrite ascendant moche pour le dernier. Mais ce n’est que mon avis. J’entre dans un espace presque vide, Louise sur mes talons, Teresa pas loin derrière.

– Jackie ! Te voilĂ Ă Ă Ă Ă Ă  ! me chante une Feiza que j’ai du mal Ă  reconnaĂ®tre tant elle paraĂ®t… agrĂ©able Ă  mon Ă©gard.

De sa dĂ©marche chaloupĂ©e, la tunisienne s’avance vers moi dans un fouillis de voiles et de cheveux cuivrĂ©s. JuchĂ©e sur des compensĂ©es qui me donnent le vertige rien qu’en les regardant, elle se penche vers moi pour me claquer une bise imaginaire Ă  la manière des bourgeoises. Je ne peux pas dire que je sois très rĂ©ceptive. Feiza ne m’a jamais approchĂ©e de la sorte depuis que nous cohabitons Ă  l’amicale. C’est louche. Je me redresse pour ne pas parler Ă  son cou et lance, d’une voix suave, le regard souriant :

– Feiza, enchantĂ©e d’entendre le son de ta voix directement dans mon oreille et Ă  un volume correct.

PrĂ©cisons que Feiza est une chanteuse hors pair. Le problème c’est qu’elle joue de ses cordes vocales mĂŞme quand on n’a rien demandĂ©. Madame se dĂ©place pour aller manger un muffin ? On a droit Ă  Mustang Sally. Madame va aux toilettes ? Elle fait rĂ©sonner With or Without you. Elle enfile son manteau ? Single Ladies. Bon, je ne vais pas tous les passer en revue, hein. C’est juste barbant Ă  force. Le club, c’est pas un karaokĂ© perpĂ©tuel.

Son air d’abord interloquĂ© redevient très vite jovial. On dirait qu’elle a dĂ©cidĂ© de balayer ma remarque d’une pichenette mentale pour ne pas perdre son objectif de vue : me saouler. Oui, bon, me parler.

– Jackie… tu sais que la destination du voyage va ĂŞtre annoncĂ©e tout Ă  l’heure ? susurre-t-elle, visiblement excitĂ©e par l’idĂ©e.

– Oui Feiza, je l’ai entendu dire. Et ça te met en joie, d’après ce que je vois. Fan des schnitzels ?

– Des schitz quoi ? tente-t-elle de répéter en fronçant les sourcils.

Patiemment, je vais pour complĂ©ter le fond de ma pensĂ©e, mais la septuagĂ©naire racĂ©e ne m’en laisse pas le temps :

– Anyway (oui, c’est son truc Ă  Feiza : et que je te cause anglais parce que mon fils vit au States, comme elle dit) BĂ©rĂ©nice m’a dit que JoĂ«lle lui avait dit que Maria lui avait dit que Jacques, le PrĂ©sident, aurait trafiquĂ© les votes. Et tiens-toi bien, ce serait pas la première fois !

Je reste bien une minute Ă  la regarder, tentant d’intĂ©grer les informations et leurs consĂ©quences tentaculaires. Il faut dire que mon cerveau a besoin d’un peu plus de temps qu’auparavant pour rĂ©flĂ©chir Ă  une situation inĂ©dite comme celle-ci. Quand soudain, j’ai l’illumination :

– Son coup de cœur autrichien ! Mais oui ! Katharina ou Angelika ou…

– Michaela, m’interrompt Teresa, dont j’avais presque oubliĂ© la prĂ©sence.

– C’est ça, Michaela ! Et l’espagnole qu’avait tapĂ© dans l’Ĺ“il de Ray, vous vous souvenez ? renchĂ©rit Feiza.

Le trĂ©sorier est lui aussi sorti avec une locale durant deux de nos sĂ©jours, Ă©trangement heureux de pouvoir se rendre aux BalĂ©ares quasiment d’une annĂ©e sur l’autre pour retrouver son hispanique ridĂ©e. Je me souviens encore de son bonheur ultime Ă  l’annonce des votes l’annĂ©e dernière.

Nous nous regardons toutes les trois – Louise Ă©tant toujours cachĂ©e derrière ses lunettes, nous ne lui jetons mĂŞme pas un coup d’Ĺ“il, mais elle a l’habitude et ne se froisse pas pour si peu – pendant que les collègues du 3ème âge entrent dans la salle, nous contournent, nous saluent pour certains puis s’installent sur les chaises disposĂ©es en rangĂ©es devant l’estrade. Un micro sur pied trĂ´ne au milieu de la scène, prĂŞt Ă  dĂ©biter les âneries de nos dirigeants.

Ces saligauds organisent nos voyages en fonction de leur appendice masculin. Voyez-vous ça. Donc en toute logique, d’une l’Autriche devrait sortir cette annĂ©e, de deux, les trois fois oĂą le collectif s’est rendu sur Lourdes, ça devait ĂŞtre Ă  la demande de Dom, le secrĂ©taire. J’hĂ©site Ă  chercher une raison Ă  ce choix, sincèrement. Mes maux de ventre se rappellent Ă  moi. Je dĂ©tache mes yeux de ceux de Feiza pour me rendre aux commoditĂ©s, après en avoir prĂ©venu Louise et Teresa. Aucune envie de dĂ©gobiller sur le plancher tout neuf de la salle. On serait capable de me facturer le nettoyage.

– Merci d’ĂŞtre venus si nombreux, s’Ă©gosille notre bien-aimĂ© prĂ©sident devant une assemblĂ©e plutĂ´t fournie.

Je ne m’en Ă©tais pas aperçue, concentrĂ©e par mes premiers pas de dĂ©tective : la majeure partie de nos membres est prĂ©sente. Crotte, ça va devoir attendre. Je ne tiens plus de vĂ©rifier notre thĂ©orie. Une main sur l’estomac, je rejoins mes amies dĂ©jĂ  assises au dernier rang et me contorsionne pour poser mon sĂ©ant sur le fauteuil sans contracter davantage mon abdomen dĂ©jĂ  tendu.

– Sans transition, je vous annonce le résultat du vote qui a eu lieu la semaine dernière pour déterminer notre prochain grand voyage annuel, trois semaines à…

Ce zigoto de Jacques sort son billet d’une de ses poches, et envoie dans le micro postillons et destination, avec un sourire rayonnant absolument pas communicatif :

– Autriche !

Alors qu’un silence de mort, pardon, de vieux rĂ©signĂ©s remplace les chuchotements qui accompagnaient les dandinements de notre très cher prĂ©sident sur scène, la nausĂ©e paralyse mes membres. J’ouvre de grands yeux au moment oĂą Feiza prend la parole quelques rangs plus loin, mais je n’entends pas ce qu’elle braille au milieu des gargouillis que je fais moi-mĂŞme en vomissant, sans plus de cĂ©rĂ©monie, sur ma voisine de devant. Et comme je suis gĂ©nĂ©reuse, mon estomac se mobilise mĂŞme une deuxième fois.


Chapitre 6 – Ni hier, ni maintenant, ni aujourd’hui

Ces fichus merles m’ont encore empĂŞchĂ©e de dormir cette nuit. Je suis fourbue. Comme je n’ai pas reçu la visite de Paulo dans mes songes, je suis en plus de mĂ©chante humeur. Ou c’est peut-ĂŞtre parce que j’ai mal un peu partout ce matin. Je relativise en me disant qu’Ă  mon âge, si je n’ai pas quelques petites douleurs en ouvrant les yeux, c’est que j’ai trĂ©passĂ©. Je dĂ©cide donc de savourer mes vieilles amies de l’âge d’or.

Une fois Ă©tirĂ©e, je tends l’oreille. MikhaĂŻl est dĂ©jĂ  dans la cuisine, en train de dĂ©guster ses biscottes tartinĂ©es de beurre frais et de confiture de pĂŞche. Le son de la radio et de mon pote Ă  lunettes brailleur de lois arrive jusqu’Ă  mes esgourdes, pour mon plus grand dĂ©plaisir. Mon cerveau se met en route Ă  l’allure de mes pieds, c’est-Ă -dire pas trop vite. Je remonte le couloir pour mes ablutions matinales et en me glissant sous la douche, j’Ă©carquille les yeux, incapable de faire ou de dire autre chose avec le peu d’Ă©nergie que j’ai dans les veines aujourd’hui.

J’ouvre de grandes mirettes parce que c’est la tuile ! Ce soir les enfants dĂ©barquent pour manger. Les trois, nos deux filles et mon fils, plus les pièces rapportĂ©es. Le vendredi, c’est dĂ®ner-famille chez les Kroutchinkine. Ça veut dire qu’il va y avoir du sport, de la joute verbale et des bons petits plats. Oui, tout ça Ă  la fois. Et la joie de retrouver mes petits loustics, Laureline, Lilly et John. Des jeunes gens bien comme il faut qui pourraient d’ailleurs en apprendre Ă  leurs parents.

Yvan, mon gendre, va nous rabattre les oreilles de l’actualitĂ© qui concerne ma tranche d’âge. Son poste de conseiller municipal dĂ©lĂ©guĂ© aux affaires sociales lui confère a priori le droit de parler aux petits vieux qu’il croise pour prĂŞcher la bonne parole. Enfin, c’est ce qu’il croit ! Et il y a fort Ă  parier que les Ă©vĂ©nements de la veille lui auront Ă©tĂ© rapportĂ©s. Il faut souligner qu’il y a eu un drĂ´le de ramdam au club, hier. Notre rĂ©volution s’est achevĂ©e de la façon dont elle avait commencĂ© : granguignolesque.

Feiza, Teresa, Louise, moi et une poignĂ©e d’autres participantes, sommes sorties sous les sifflets de la foule. Rien que ça. Après avoir pris la parole, il y a eu un grand silence et puis… tout le monde a commencĂ© Ă  parler en mĂŞme temps, dans un vacarme Ă©norme. Pour finir, Jacques a rĂ©ussi Ă  rebrancher son micro et Ă  l’aide de Dom en monsieur-gros-bras et de Ray en voiture-balai, notre brochette de frondeuses s’est retrouvĂ©e mise Ă  la porte, manu militari.

Alors que l’eau de la douche coule sur ma peau, j’en suis encore outragĂ©e. J’en tremblais au volant de ma voiture quand je suis rentrĂ©e Ă  la maison, oĂą j’ai eu bien du mal Ă  me rĂ©curer sans mettre de l’eau partout. MĂŞme le programme spĂ©cial Timothy Dalton, offerte le soir-mĂŞme par une chaĂ®ne du câble, ne m’a pas calmĂ©e. Enfin si, sur le moment je n’avais d’yeux que pour lui. Il est nĂ© le mĂŞme jour que moi, donc c’est un peu comme mon âme sĹ“ur. Il ne le sait pas encore parce qu’il est très occupĂ©, c’est tout.

Pas de maquillage ce matin, je n’ai pas la tĂŞte Ă  ça. MikhaĂŻl a intĂ©rĂŞt Ă  utiliser son expĂ©rience de toute une vie quand je vais dĂ©barquer dans la cuisine : la jauge Jackie. Selon la taille de mon sourire – dont je ne me dĂ©partis jamais, quoi qu’il arrive – on peut connaĂ®tre les dispositions dans lesquelles je suis. Ce matin, on peut dire que je suis dans des dispositions microscopiques. Encore moins que le minimum syndical. Si, il existe ce syndicat. Je l’ai crĂ©Ă© et appelĂ© « la ligue du bien-vivre ensemble ».

Si chacun d’entre nous dĂ©cidait d’accrocher un sourire sur son visage le matin, bon sang ce que le monde serait plus dĂ©tendu ! Il faut imaginer des millions et des millions de personnes qui dĂ©cident d’adopter la smiley attitude en mĂŞme temps. Le rĂŞve ! Je mĂ©dite sur cette pensĂ©e, les lèvres en rĂ©sonnance, pendant que j’enfile une robe de coton bleu nuit. J’aime particulièrement cette tenue, parce qu’elle a un petit effet doudou sur moi, comme les câlins de mes petits-enfants ou le fabuleux couscous-boulettes concoctĂ© par ma Teresa.

Je jette un coup d’Ĺ“il au miroir avant de sortir de la chambre, comme chaque jour. Je me trouve les traits tirĂ©s, surtout sans l’effet bonne mine et coup de frais de mes fards habituels. Evidemment, les contrariĂ©tĂ©s concernant le voyage annuel pèsent beaucoup dans le froissage de mon minois. Je choisis d’ĂŞtre indulgente avec moi-mĂŞme et de me lancer un regard aimable pour me faire du bien. Ça fonctionne. Il faut dire que je suis très douĂ©e pour remonter le moral des gens. Ça m’aurait fait mal que ça ne fonctionne pas avec moi !

Je dĂ©couvre MikhaĂŻl penchĂ© sur l’Ă©vier, en train de faire sa petite vaisselle. Quelles manies peut avoir ce vieillard… laver son bol et sa cuillère du matin en fait partie. Que la machine Ă  laver les ustensiles de cuisine soit lancĂ©e tous les soirs lui importe peu. Je m’approche de lui pour l’embrasser sur la joue et suis accueillie par une pĂ©tarade en bonne et due forme. Un chapelet sonore qui semble s’enchaĂ®ner Ă  l’infini.

– Micha, t’as pas un peu honte ?

– Ni hier, ni maintenant, ni jamais, ma Jackie chĂ©rie ! me lance-t-il d’une voix amusĂ©e; toujours de dos.

Tout son corps tremble dangereusement, de la tĂŞte aux genoux, signe d’une hilaritĂ© silencieuse. Ça ne rate pas, une nouvelle dĂ©flagration ponctue son rire retenu.

– Mikhaïl, espèce de vieux dégueulasse ! Devant ta femme !

– Vaut mieux que ce soit devant que dessus, hein ? Tu penses pas ? répond-il en se retournant tout en contrôlant difficilement son hilarité.

C’est plus fort que lui, il est tellement content de sa sortie dĂ©bile qu’il s’en tape les genoux avec les mains, s’esclaffant trop bruyamment Ă  mon goĂ»t.

– Ca se discute Micha, ça se discute… dis-je d’un ton dĂ©senchantĂ©. Je vais faire les courses pour ce soir. On a besoin de quelque chose ?

Il met une minute Ă  se calmer – et une minute, c’est long quand il faut attendre qu’un Ă©nergumène arrĂŞte de rigoler – et prend le temps de rĂ©flĂ©chir. Il s’approche de moi et me pose un baiser lĂ©ger sur le front :

– Bonjour ma douce Jacqueline. Non, nous n’avons besoin de rien Ă  ma connaissance, me rĂ©pond tendrement mon mari.

Je m’assouplis immĂ©diatement et lui rends son baiser sur la bouche.

– Je n’en ai pas pour longtemps, attends-moi pour prĂ©parer le dĂ©jeuner…

Direction le supermarchĂ©, cet Ă©tablissement qui a rendu nos parents si fiers de pouvoir faire leurs provisions dans un seul et mĂŞme endroit, alors qu’aujourd’hui nous savons que ces premières ouvertures de grandes surfaces sonnaient le glas de nos petits commerces locaux. Une agonie lente, mais sans retour possible, ou presque. J’y rĂ©cupère de quoi rĂ©galer tout notre petit monde et retrouve mes pĂ©nates d’oĂą Ă©mane une dĂ©licieuse odeur de rĂ´ti.

Cette tĂŞte de mule ne m’a pas Ă©coutĂ©e. Je confesse que c’est en partie pour ça que je l’aime. Et puis, ça sent rudement bon chez nous. J’espère au moins qu’il a cuisinĂ© la viande avec les pommes de terre qui vĂ©gĂ©taient dans le cellier. Sinon je lui fais bouffer le plat tout entier.


Chapitre 7 – Un groupe d’individus mal Ă©levĂ©s

Le printemps s’annonce doucement, ce qui nous permet de laisser la porte d’entrĂ©e et les baies vitrĂ©es de la bicoque ouvertes. Une lĂ©gère brise s’y engouffre par intermittence, faisant virevolter les voiles lĂ©gers dans un rythme dont seule la nature a le secret. J’aime beaucoup l’effet produit, Ă  la fois romantique et comme tout droit sorti d’un ballet classique, une danse improvisĂ©e censĂ©e charmer son spectateur. C’est dans la contemplation de ce joli spectacle, debout dans la salle Ă  manger avec un saladier de lentilles vinaigrette Ă  la main, que me cueillent les premiers arrivĂ©s.

Yvan, bien entendu, grand Ă©chalas qui prĂ©cède toujours sa compagne – l’aĂ®nĂ©e de mes enfants – de trois kilomètres. Si ce n’est plus. GĂ©nĂ©ralement, Laureline, leur enfant unique, arrive entre deux, puis Ariana ferme la marche. Ma beautĂ© slave aux cheveux blonds comme les blĂ©s et aux yeux bleus comme l’ocĂ©an. Mais pour l’heure, c’est son dadais de concubin au crâne dĂ©garni qui me regarde l’air goguenard. Pas de doute, l’information est arrivĂ©e jusqu’Ă  lui.

– Alors comme ça, on fait la révolution à coup de vomito Mamy Jackie ? rigole-t-il doucement.

Pour toute rĂ©ponse, je lui offre mon Ĺ“il blasĂ© qu’une voix fraĂ®che et radieuse dulcifie rapidement. Ma tendre Laureline aux joues rosĂ©es et au regard pĂ©tillant. Presque tout le portrait de sa mère, en dehors du châtain de ses cheveux, qu’elle semble avoir hĂ©ritĂ© du cĂ´tĂ© paternel, ainsi que de la noisette de son regard, piquĂ©e au papa Ă©galement. Et si on fait l’impasse sur le teint dorĂ© qui rappelle la carnation de son père, ma petite-fille a vraiment tout de sa maman. Si si, vraiment. La donzelle en question me pose un bisou sur la pommette.

– Mamine ! Tu vas mieux ? s’enquit l’une des lumières de ma vie, des Ă©toiles plein les yeux.

– Oui ma bambine, juste un buffet trop plein, j’ai dĂ» faire du vide !

Avec un clin d’Ĺ“il et un petit rire partagĂ©, je vais dĂ©poser le saladier que j’ai encore en main sur la table de la terrasse, oĂą une grande table pour dix personnes est dressĂ©e. MikhaĂŻl s’est surpassĂ©, tout est coordonnĂ© et des brins de mimosa fleurissent l’ensemble avec dĂ©licatesse. Ariana fait son apparition, resplendissante dans sa robe bleue assortie Ă  ses iris, malgrĂ© un visage qui trahit une fatigue certaine.

– Maman, tu es remise ? me demande-t-elle en m’embrassant affectueusement.

– Mais oui je vous dis, j’ai juste trop mangĂ© Ă  l’atelier de DorothĂ©e et les Ă©motions de l’après-midi ont fait le reste.

Je vois que cette dernière prĂ©cision la contrarie lĂ©gèrement, mais je n’ai pas le temps d’approfondir : un groupe d’individus mal Ă©levĂ©s s’avance vers notre portillon en criant dans la rue. Je reconnais les voix de la troupe d’Elena, ma seconde fille. La petite famille s’engouffre dans le jardin dans un mĂŞme Ă©lan. Lilly et John en avant, leurs Ă©couteurs sur les oreilles, puis ma belle cadette que son mari tient par la taille avec amour. Ses cheveux ambrĂ©s regroupĂ©s en une Ă©paisse tresse font parfaitement ressortir son teint clair. Son conjoint depuis quinze ans, David – qui ressemble comme deux gouttes d’eau Ă  Peter O’Toole, grande classe – l’embrasse tendrement avant de venir me saluer.

J’aperçois Nicolas qui ferme la marche. Mon petit dernier termine une conversation tĂ©lĂ©phonique plutĂ´t animĂ©e. C’est lui que j’entendais parler fort en marge de mes petits-enfants qui se chamaillaient pour sortir de la voiture.

– Jacqueline, vous vous portez comme un charme dites-moi, me glisse David, le regard malicieux. Je m’attendais Ă  vous trouver le teint vert et le cheveu hirsute… vous ĂŞtes magnifique, comme toujours.

– David, David, David… toujours le bon mot pour me fait fondre, mon garçon…

Lilly et John viennent me dire bonjour en mĂŞme temps, ce qui donne un bisou bien sonore sur chacune de mes joues. Un baiser rapide d’Elena plus tard, j’attends patiemment que mon fils raccroche avant de m’installer Ă  table, ce que tous les autres ont dĂ©jĂ  fait après avoir dit bonjour Ă  Micha, Ă  grand renfort d’accolades.

– Maman, dĂ©solĂ© pour le contretemps, on s’installe ? dĂ©bite Nicolas Ă  toute vitesse.

Je le prends dans mes bras et le serre affectueusement. Je lui propose de prendre une minute pour se remettre de sa conversation, car il semble énervé.

– Lydia ?

Il hoche la tĂŞte, l’air sombre, alors je lui adresse un sourire compatissant. C’est une longue histoire. Je m’absente le temps de sortir le gigot du four pour l’emmailloter dans de l’aluminium afin de le rendre plus tendre au moment de le dĂ©guster. Je retrouve les miens attablĂ©s et en pleine conversation pour la plupart. Ma petite rouquine Ă  la coupe garçonne, Lilly, donne des conseils Ă  sa cousine sur la meilleure manière de gĂ©rer son « compte Insta » afin de ne plus ĂŞtre importunĂ©e par les garçons qui la convoitent. J’Ă©coute d’une oreille distraite et laisse mon regard se promener sur l’assemblĂ©e.

Tant de caractères diffĂ©rents que seul le lien familial rĂ©unit, je trouve ça presque magique. Le petit John boude son assiette, il n’est pas fan des lentilles. Je me penche vers lui et propose un Ă©change standard, Ă©tant donnĂ© que je ne me suis pas encore servie. Tout le monde sait que je prĂ©fère doser mes quantitĂ©s moi-mĂŞme, donc les assiettes ont toutes Ă©tĂ© honorĂ©es, sauf la mienne. Il accepte discrètement mon offre en louchant Ă  droite et Ă  gauche, sans penser que le sourire de deux kilomètres qu’il n’arrive pas Ă  refrĂ©ner risque de tout faire capoter.

– Maman, tu fais quoi là au juste ? pouffe Elena qui est à ma droite. Tu vas te faire taper sur les doigts par son père !

Je finis de poser l’assiette de John devant moi et n’ai pas le temps de me faire remonter les bretelles par mon gendre que le sujet qui devait inĂ©vitablement ĂŞtre mis sur le tapis est lancĂ© par Yvan, visiblement fier de lui et de ce qui se profile :

– Alors Jacqueline, on fait des misères Ă  ses collègues d’amicale ? C’est pas joli-joli ce qu’on m’a raconté…

Tout le monde se tourne vers moi, certains la main en pause devant leur bouche, d’autres interrompant une discussion. Mon beau-fils a parlĂ© suffisamment fort pour qu’aucun n’en loupe une miette.

– Je n’ai fait de misère Ă  personne, j’essaie juste d’Ă©viter qu’il y ait des magouilles dans les votes organisĂ©s au club.

Je vois bien que l’idĂ©e de suffrages frelatĂ©s dans le cadre d’une association du 3ème âge amuse beaucoup mon auditoire. Cette rĂ©action ne me vexe pas, mĂŞme si elle me peine, je dois bien l’avouer. Alors je dĂ©cide de ne pas m’en formaliser et continue, sans me dĂ©monter ni adapter mon vocabulaire aux oreilles chastes :

– Vous trouvez ça normal, vous, que ce soit les dirigeants, mâles bien entendu, qui dĂ©cident de leur cĂ´tĂ© oĂą ils veulent se rendre pour aller baiser de l’autochtone en trafiquant les bulletins pour y parvenir ?

Objectif atteint : des exclamations outragĂ©es mĂŞlĂ©es Ă  des rires juvĂ©niles forment une jolie musique Ă  mes oreilles. Mais quand diable va-t-on me lâcher un peu les baskets ? Me laisser organiser ma vie et agir comme je l’entends ?


Chapitre 8 – Qui a la plus grosse

Les rĂ©actions se calment doucement alors que je trifouille de ma fourchette les lentilles de John, rĂ©flĂ©chissant Ă  cette mode qui semble avoir conquis tout le monde : l’infantilisation de la personne âgĂ©e et la dĂ©fense implicite du droit patriarcal. Je refrène mes vellĂ©itĂ©s de rĂ©volte. Ce n’est ni l’endroit, ni le moment. L’Ă©pisode de la veille au club m’a suffisamment Ă©prouvĂ©e. Je rĂ©serve les rĂ©parties cinglantes qui enflent dans mon ciboulot pour une occasion plus adaptĂ©e.

Laureline prend la parole et dĂ©tend l’atmosphère en racontant les pĂ©ripĂ©ties de sa professeure de français, qui s’Ă©vertue tant bien que mal Ă  prĂ©parer la jeune gĂ©nĂ©ration Ă  l’Ă©preuve du bac qui approche. La pauvre bonne femme morfle avec cette classe de dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©s dans laquelle mon Ă©toile Ă©volue.

Leur dernier coup pendable ? Un petit papier qui passe de main en main pendant le bac blanc, destinĂ© Ă  ĂŞtre rĂ©cupĂ©rĂ© par la professeure qui le prend pour une antisèche, alors qu’il s’avère ĂŞtre un vulgaire papelard sur lequel est Ă©crit « bonjour ». Ils ne savent plus quoi inventer pour passer le temps. Ça fait beaucoup rire autour de la table. Manifestement, c’est une question de gĂ©nĂ©rations, car Micha et moi Ă©changeons un regard dubitatif.

Le reste du repas se dĂ©roule tranquillement, chacun y allant de sa petite anecdote de la semaine, comme chaque vendredi. Ces dĂ®ners familiaux ont ce petit goĂ»t particulier du bien-ĂŞtre instantanĂ©. Ils peuvent parfois dĂ©raper, mais c’est rare. Je me souviens quand mĂŞme de cette fois oĂą David et Yvan avaient parlĂ© dĂ©clarations d’impĂ´ts et tranches fiscales. Deux coqs dans une basse-cour de billets de banque. PathĂ©tique.

Heureusement, mon Nicolas n’avait pas participĂ© Ă  ce jeu de « qui a la plus grosse ». Il les aurait battus tous les deux si on y avait jouĂ© dans son sens littĂ©ral de toute façon. J’ai changĂ© ses couches, ne l’oublions pas et il a eu très longtemps la manie de se balader Ă  poil partout dans la maison. Et le jardin. Les chiens – enfin, les chiennes, parce que MikhaĂŻl, je l’ai dĂ©jĂ  dit, c’est pas son truc – ne font pas des chats. Sans oublier que j’ai vu les paquets des deux autres Ă  la plage… PathĂ©tique, comme je disais.

Alors que, goguenarde, je plains en pensĂ©e mes deux filles des engins de leurs maris, Micha se lève pour dĂ©barrasser le plat et prĂ©parer le dessert en cuisine. Ce soir, c’est son tour : banana split au menu. Les hommes le suivent instinctivement pour l’aider, nous laissant en comitĂ© fĂ©minin, Ariana, Elena, Laureline, Lilly et moi. MĂŞme John a levĂ© son petit fessier pour les rejoindre.

Un silence gĂŞnĂ© s’installe. J’observe mes deux filles Ă©changer des regards d’encouragement, Ă  prendre la parole je suppose. De leur cĂ´tĂ©, Laureline et Lilly les dĂ©visagent, amusĂ©es de constater que leurs mères peuvent aussi ĂŞtre embarrassĂ©es Ă  l’idĂ©e de parler.

– Maman, dĂ©marre Ariana, on voulait te parler de ce qui s’est passĂ© hier, au club. Martine en a fait tout un pataquès Ă  la mairie ce matin, tu es au courant ?

Et c’est reparti. Je ne rĂ©agis pas, le visage neutre et mon regard rivĂ© au sien.

– Maman, ce qu’on veut dire, c’est qu’on s’inquiète pour toi, tu sais ? renchĂ©rit Elena.

Les adolescentes chuchotent dans leur coin. Je vendrais l’une de leur mère pour savoir ce qu’elles conspirent. Je tourne mon visage dĂ©nuĂ© d’expression vers ma seconde fille. Le silence s’Ă©paissit, seulement ponctuĂ© par le gazouillis de Laureline et Lilly, qui ne font mĂŞme plus attention Ă  nous. Je respire profondĂ©ment, comme la sophrologue me l’a appris, et j’organise mes pensĂ©es, qui oscillent entre un joyeux « lâchez-moi les miches » et un enjouĂ© « foutez-moi la paix ».

Je n’ai pas le temps de choisir, Laureline intervient :

– Maman, tata Lena, avec Lilly, on pense que Mamine sait très bien ce qu’elle fait. Y’a qu’Ă  voir comment elle se laisse pas faire quand elle voit quelqu’un tricher ! Pareil pour Martine, tata, tu savais qu’elle avait humiliĂ© John au cours de peinture qu’elle donne en extra-scolaire Ă  la primaire ?

– C’est le karma, ajoute la sĹ“ur de l’intĂ©ressĂ©. Mamine, c’est la main de l’univers qui règle ses comptes.

Je ne peux pas m’empĂŞcher de rire. Ces deux chipies prĂ©paraient ma dĂ©fense avec leur messes basses. Laureline ne voulait-elle pas devenir, comme sa mère, responsable d’association qui agit pour les dĂ©munis ? Et Lilly… avocate, je crois. La preuve est faite.

– Les enfants, c’est pas aussi simple, tente Ariana face aux deux gamines dont les minois se renfrognent instantanĂ©ment. Vous savez, il y a des…

– Ce que vos mamans essaient de vous expliquer, mes bambines, c’est qu’il y a des choses qui sont mal vues, karma ou pas, comme vomir sur les gens, par exemple. Elles doivent penser que nous sommes assez sottes pour l’envisager comme habitude de vie, fais-je Ă  l’attention de mes petites-filles avec un clin d’Ĺ“il exagĂ©rĂ©. Elles doivent l’ĂŞtre aussi, cela dit, pour croire que j’ai sciemment dĂ©versĂ© le contenu de mon estomac sur cette Martine de malheur.

Et, me retournant vers mes filles, d’un air blasĂ© :

– Mes anges, de la part de vos maris… mais vous ? Je sais très bien ce que je fais et ce que j’ai le droit de faire. Je vous annonce d’ailleurs que je compte court-circuiter le voyage de ces vieux ploucs libidineux. J’ai pris contact avec un agent de rĂ©servation ce matin, il travaille sur une proposition.

Sur ces jolis mots, je me lève pour prendre congé, éreintée par la pression que ma progéniture me met. Je lance à la cantonade, avec un sourire plus appuyé pour mes bambines :

– Passez une belle fin de soirée les filles, je vais reposer mes tripes incontinentes. On se voit la semaine prochaine mes amours…

Je passe Ă  cĂ´tĂ© de la cuisine, d’oĂą me parvient la conversation en cours :

– …MikhaĂŻl, enfin ! C’est votre responsabilitĂ© ! s’exclame Yvan.

– Si je vous dis qu’elle s’est excusĂ©e et que moi, j’ai pas du tout envie d’y aller, Ă  ce club !

– Ca, je le comprends, dit David Ă  voix basse. Quand on voit les vieilles qui s’y trimballent ! J’en rencontre une bonne partie dans ma boutique, et j’ai du mal Ă  croire que Jackie s’entende avec cette engeance blindĂ©e qui pense qu’Ă  s’offrir la plus grosse pierre…

– C’est pas le sujet David, rĂ©torque Yvan. Nicolas, dis quelque chose, je t’en prie ! Explique-leur que ta mère et ses copines ont dĂ©passĂ© les bornes ! Martine et toute une meute de mamys en colère ont voulu porter plainte Ă  la mairie, ce matin. Elles parlaient de rĂ©volution et d’arabe en furie. Je peux te dire que…

– Yvan, tu peux me dire ce que tu veux, maman est tout Ă  fait saine d’esprit et si elle a pris ces dispositions-lĂ , c’est qu’elles Ă©taient nĂ©cessaires Ă  ses yeux, affirme Nicolas d’un ton sans appel. Papa, on est bon, tout est prĂŞt ?

Micha se fait coiffer au poteau par le petit John qui sort de la cuisine :

– Mamine ! T’es la meilleure espionne au monde, on t’a pas entendue ! s’esclaffe ma petite Ă©toile.

– La meilleure espionne, et la plus folle des mamys d’après ce qu’on dit, mais c’est comme ça qu’on m’aime, hein, mon garçon ? lui dis-je avec plein d’amour dans la voix et un baiser sur sa joue.

– Ben tiens ! Tu serais pas notre Mamine, sinon !


Chapitre 9 – Un diable habillĂ© en beatnik

MaracujĂ  – notre paraguayenne prĂ©fĂ©rĂ©e – retire le blender de son socle et se radine vers nous avec son nectar ensoleillĂ©. Elle chaloupe son corps devant Louise qui porte ses sempiternelles lunettes de soleil multi-saisons et multi-horaires. La taciturne septuagĂ©naire ne bronche pas, confortablement installĂ©e dans son rocking-chair fĂ©tiche, ses deux mains se chevauchant sur le pommeau de sa canne, tenue bien droite entre ses jambes. Louise, dans toute sa splendeur, quoi.

Mara, comme on l’appelle, pousse doucement la chaise Ă  bascule du pied avant de repartir en riant Ă  pleine gorge. Elle adore chercher Louise, mĂŞme si celle-ci ne rĂ©agit pas souvent Ă  ses provocations puĂ©riles. Comme ce soir, d’ailleurs : Pitt, impassible, continue Ă  fixer un point prĂ©cis en face d’elle. C’est ce qui a poussĂ© MaracujĂ  Ă  placer le fauteuil prĂ©fĂ©rĂ© de notre amie renfermĂ©e contre le seul mur sans fenĂŞtre de la pièce. Au moins, le programme de Pitt change au grĂ© des passants.

— Allez, racontez-moi tout mes chĂ©ries ! encourage MaracujĂ  lorsqu’elle enfouit son popotin dans le moelleux du canapĂ© king size en suĂ©dine orange foncĂ©.

— Ouais, balance, JFK, m’interpelle Teresa pour se dĂ©barrasser de la patate chaude et aller farfouiller les CD de Mara. Tu sauras mieux dire que nous…

— Mieux raconter, la reprends-je sans y faire attention. Par où commencer…

Je cherche mes mots durant quelques secondes, le temps pour Teresa de lancer en alĂ©atoire la compil Reservoir Rock que l’on aime beaucoup pour nos soirĂ©es filles. Mara l’a trouvĂ©e chez le dernier disquaire de la ville avant qu’il ne ferme dĂ©finitivement ses portes. C’est une pĂ©pite !

L’amĂ©rindienne remplit nos verres pendant que je dĂ©veloppe les faits, essayant de rester objective. Je sirote mon cocktail passion dès que je ressens le besoin de reprendre le fil de mes pensĂ©es. ArrivĂ©e au moment crucial du vomito sur Martine, je mime le fait en envoyant le petit palmier brillant, qui ne sert Ă  rien Ă  part me chatouiller le nez Ă  la moindre occasion, sur les genoux de Louise, laquelle esquisse un sourire. Je ne sais pas si c’est mon Ă©tat d’Ă©nervement ou le fait de repenser Ă  l’ancienne du club relookĂ©e par mes soins qui l’amuse, mais la voir ainsi me dĂ©tend.

J’achève mon rapport en mĂŞme temps que les Guns N’ Roses terminent You could be mine. Elle pense qu’on ne l’a pas vue, mais Louise a tapĂ© du pied tout au long de la chanson. Je crois qu’elle est secrètement amoureuse d’Axl depuis qu’elle est tombĂ©e sur un de leurs concerts Ă  la tĂ©lĂ©, il y a vingt ans de ça. Je note dans mon carnet intĂ©rieur de lui montrer une photo du type un peu dĂ©fait qu’il est devenu. Et de lui faire dĂ©couvrir ce qu’est un mec, un vrai, en regardant Permis de tuer avec elle.

— OK, OK. Je vois, médite Maracujà avant de finir bruyamment son verre à la paille. Vous avez fait fort les kuñas !

— T’aurais dĂ» voir Feiza, elle Ă©tait prodigieuse ! s’enthousiasme Teresa, ce qui dĂ©clenche aussitĂ´t l’hilaritĂ© de Mara.

— Ah c’est sĂ»r que je donnerais beaucoup pour voir notre fĂ©line tunisienne sortir les griffes comme vous le dĂ©crivez ! renchĂ©rit la paraguayenne. Bon, des retours de bâtons Ă  craindre ?

— J’ai pris pour vous, les filles. Mes enfants sont venus manger vendredi dernier et devinez qui m’est tombĂ© dessus ? dis-je en levant mon verre vide.

— Y-vaaaaan ! répondent Cal, Pitt et Mara en cœur.

Notre hĂ´tesse repart vers le coin cuisine pour lancer une nouvelle tournĂ©e du cocktail fruitĂ© dont elle a le secret. Teresa monte le volume pour couvrir les bruits du blender qui tourne Ă  plein rĂ©gime. Je m’Ă©tire dans le coin du canapĂ© et laisse mes pensĂ©es vagabonder en observant mes amies. Elles sont incroyables. Et loyales.

On en a fait, des vendettas du 3ème âge, pour faire respecter les droits de chacune. Comme cette fois oĂą on a dĂ©barquĂ© dans le bureau de l’assistance sociale qui tardait Ă  s’occuper du dossier de Louise. Pitt attendait le rappel de son allocation, sa seule source de revenu, et l’expulsion la guettait. Je crois que la pauvre employĂ©e se souviendra longtemps de ces trois vieilles en soutifs qui ont littĂ©ralement dansĂ© la gigue autour de son bureau. Mara avait mĂŞme osĂ© le topless, cette furie ! Au moins, les choses avaient bougĂ© : depuis, Louise Ă©tait tranquille, il faut bien l’admettre. On avait attendu la visite des poulets pendant un bon moment, mais rien.

Le déhanché de Mara sur Hippy Hippy Shake de Big Soul me fait rire avec tendresse. Je montre du doigt la scène à Teresa, ce qui la fait rigoler encore plus fort que moi.

— Chauffe Mara ! Chauffe ! lui crie-t-elle par-dessus la musique.

La paraguayenne se retourne sur le solo et enchaĂ®ne une prestation d’air guitar pas piquĂ©e des hannetons. Cal et moi rions de plus belle. Impossible de nous arrĂŞter, jusqu’Ă  la fuite.

— Et merde ! parviens-je Ă  articuler au milieu du brouhaha ambiant. J’lai pas vu venir celle-lĂ  ! Elle est partie toute seule !

Nous finissons toutes les trois enlacées comme des gamines, nous esclaffant devant une Louise souriant de toute son absence de dents, mais toujours parfaitement immobile.

— Je crois que JFK a fait couler son nectar dorĂ© personnel, arrive Ă  placer Teresa entre deux Ă©clats, nous fournissant un motif pour continuer Ă  nous taper les cuisses de rire, malgrĂ© la grande solitude que l’on pourrait imaginer dans une telle situation.

A nos âges, on apprend à dédramatiser ces plans à deux balles que la nature, dans sa grande mansuétude, choisit de nous faire expérimenter.

Après un tour aux toilettes pour vĂ©rifier les dĂ©gâts, minimes, et me rafraĂ®chir grâce au change discret que j’ai toujours dans mon sac Ă  main, je retourne dans le salon pile au bon moment. Reverend Black Grape retentit et la foule est en dĂ©lire : Cal et Mara sont dos Ă  dos, prĂŞtes Ă  faire les chĹ“urs et mimant l’harmonica du dĂ©but. Je grimpe le son de quelques chiffres, la petite maison de MaracujĂ  Ă©tant isolĂ©e Ă  la campagne, aucun risque de dĂ©ranger qui que ce soit.

Ça fait quelque temps maintenant que ce morceau est un classique de pĂ©tage de durite complet. Une occasion de nous dĂ©fouler entre potes, et de relâcher les pressions sociales que l’on trimballe malgrĂ© nous le reste du temps. Un bonheur divin qui dure un peu plus de cinq minutes pour une euphorie de plusieurs jours ensuite.

Les dernières notes Ă©vaporĂ©es dans la chaleur de la pièce, nous nous asseyons avec nos verres de nouveau pleins, essoufflĂ©es, mais heureuses. Nos joues rosies font plaisir Ă  voir. Lorsque nos regards se croisent, de larges sourires envahissent nos visages. MĂŞme Pitt a l’air jovial.

— Alors… on se le fait notre voyage Ă  quatre ? lance MaracujĂ  qui peine Ă  reprendre sa respiration. On se le dit depuis quand ? Pour les Maldives, c’est ça ?

— Ouais, Maldives ou Fidji… je crois… intervient Teresa, pensive.

— Euh… quelqu’un a gagnĂ© au loto et je le sais pas ? fais-je sincèrement Ă©tonnĂ©e.

— T’as raison, rĂ©pond Mara en aspirant une grande quantitĂ© de cocktail qui fait descendre vertigineusement le niveau de son verre. On va partir quelque part oĂą on peut profiter sans se mettre la rate au court bouillon.


Chapitre 10 – Un diable habillĂ© en beatnik

Ludwig ajuste son pupitre et nous dĂ©marrons les vocalises de l’atelier chorale auquel Teresa et moi participons. Louise est lĂ  aussi, officiant en mascotte de notre assemblĂ©e, Ă©videmment. Assise dans un coin de la salle dans laquelle les chaises sont toutes alignĂ©es contre un mur, elle prĂ©side l’activitĂ© de sa prestance habituelle, en mode « me brisez pas les noix ».

— Allez, les filles, nous encourage l’animateur, on recommence.

Une troupe de mamys chauffent leurs cordes vocales avec plus ou moins de rĂ©ussite, il faut bien le dire. Ă€ l’issue de l’exercice, le grand chevelu nous fait Ă©couter le morceau dont il a pris soin d’imprimer les paroles et la partition de piano pour celles qui voudraient pousser le vice Ă  essayer de s’accompagner. Chacune rĂ©cupère une feuille dans un bruissement de papier et de cancaneries inĂ©vitables quand on regroupe quinze femelles ensemble.

Je reprends place Ă  cĂ´tĂ© de Teresa, qui est dĂ©jĂ  plongĂ©e dans sa lecture. De mon cĂ´tĂ©, j’avais pris les devants : lorsque Ludwig nous avait parlĂ© du titre qu’il souhaitait nous faire travailler le cours suivant, j’avais demandĂ© Ă  Laureline de m’aider Ă  dĂ©chiffrer l’anglais des mots auxquels je ne pigeais que dalle. Ce n’était pas Ă©vident, mais j’ai rĂ©ussi Ă  tous les prononcer. En tout cas, la phonĂ©tique semblait convenable aux oreilles de ma petite-fille bilingue. Pas folle la guĂŞpe ! Je n’allais quand mĂŞme pas me taper la honte devant tout le monde. Je prĂ©fère me marrer avec Louise en entendant les autres patauger dans la semoule, merci bien.

Ça ne loupe pas. Les premières lectures sont atroces. MĂŞme Ludwig n’arrive pas Ă  se retenir et cache ses moqueries derrière ses cheveux longs. Enfin, il devait bien s’y attendre, le goujat. Proposer un morceau de Coldplay Ă  des vieilles qui n’ont pour la plupart pas dĂ©passĂ© le niveau du certificat d’Ă©tudes ! Ambitieux, non ?

La cacophonie de la musique forte et des voix fĂ©minines qui essaient tant bien que mal de se caler sur le chanteur achève Louise, qui hurle littĂ©ralement de rire, telle une louve Ă  la pleine lune, ajoutant au dĂ©sordre ambiant. Je la regarde fixement en m’interrogeant sur sa santĂ© mentale et dĂ©cide finalement que sa mère n’a jamais dĂ» lui apprendre la retenue. Connaissant Pitt et son caractère de… c’est d’ailleurs plus que probable. Elle ne l’ouvre pas souvent, mais quand c’est pour se taper une bonne tranche de rigolade, lĂ , il y a du monde !

L’animateur coupe le son du lecteur branchĂ© sur haut-parleur.

— Mesdames, on va y aller en douceur, hein ? nous fait-il de son sourire charmeur.

Ce Ludwig est un diable habillĂ© en beatnik. Ses yeux noirs et envoĂ»tants, ses cheveux Ă©pais et brillants, sa haute stature… pas Ă©tonnant qu’il obtienne le silence en une nanoseconde. Oui, parce que GaĂ«l le photographe n’essaie plus et DorothĂ©e nous laisse pĂ©rorer comme bon nous semble. Le professeur de chant, lui, attire l’attention des vieilles en mal de mâle que nous sommes. Et les inscriptions.

L’atelier a affichĂ© complet dès que le bonhomme avait montrĂ© son minois, alors que personne n’avait envie de pousser la chansonnette avant la rĂ©union d’information durant laquelle les diffĂ©rents animateurs Ă©taient prĂ©sentĂ©s. MĂŞme combat que pour les hommes et le cours de cuisine de DorothĂ©e ! Sauf qu’ici, on travaille vraiment, nous. On ne s’est pas inscrit sur un coup de tĂŞte pour abandonner la sĂ©ance suivante. Pour rien au monde on n’aurait loupĂ© le petit dĂ©hanchĂ© du parfait fessier masculin.

Trente yeux sont rivĂ©s sur sa bouche sensuelle et attendent les instructions. MĂŞme Louise a son visage tournĂ© vers lui. Elle n’en perd pas une miette, la garce. Et sans participer, Mademoiselle, bien sĂ»r. Heureusement que c’est mon amie, sinon je n’aurais pas partagĂ© gratuitement comme ça et l’aurait fait dĂ©guerpir, et fissa.

— Vous allez rĂ©pĂ©ter après moi, d’accord ? Tout le monde a ses paroles ?

— Ouiii, Ludwiiig, répondons-nous dans un chœur parfait.

Un sourire irrĂ©sistible Ă©claire son visage sur lequel une barbe de trois jours ajoute un petit cĂ´tĂ© Clint Eastwood qui n’est pas pour me dĂ©plaire.

— C’est parti les filles ! Oh, angel sent from up above…

Et lĂ , c’est la catastrophe. Personne ne dĂ©marre en mĂŞme temps, et forcĂ©ment, tout le monde finit en dĂ©calĂ©. Impossible de savoir si chaque participante a prononcĂ© les mots correctement. Ludwig ferme les yeux dans une patience infinie, puis nous invite, par nos prĂ©noms s’il vous plaĂ®t, Ă  rĂ©pĂ©ter chacune notre tour. Je regarde ma feuille de paroles et compte le nombre de lignes. Plus de vingt-cinq… On n’est pas rendu.

La brochette des femmes de militaires Ă  la retraite passĂ©e – elles sont au moins sept – c’est Ă  Teresa et moi. Cal se dĂ©brouille comme elle peut, charmante comme toujours, avec son petit air Ă  ne pas y toucher, minaudant juste ce qu’il faut pour emmagasiner un maximum de risettes de la part de notre animateur. Puis vient mon tour. C’est idiot, mais j’ai le palpitant qui turbine Ă  mille Ă  l’heure. J’inspire profondĂ©ment, comme si je jouais ma vie sur cette phrase de six mots, puis me lance :

— Oh, angèle sept frome heup abov-euh.

C’est l’hilaritĂ© de Pitt qui me ramène Ă  la rĂ©alitĂ© du moment. J’ai dit ces horreurs, moi ?

— Attendez Ludwig, je réessaie ! reprends-je en bégayant légèrement. Oh, angel sept from heup above.

— C’est parfait, ment l’animateur avec un regard rieur.

Tu penses qu’on doit bien le faire marrer, le saligaud. Mais je lui pardonne dĂ©jĂ  grâce au clin d’Ĺ“il  qu’il m’adresse avant de passer Ă  Colette qui trĂ©pigne Ă  cĂ´tĂ© de moi.

En une heure, nous avons rĂ©ussi Ă  toutes lire et relire les paroles, sans plus faire aucune faute de prononciation, ou presque. C’est un sacrĂ© tour de force de la part de Ludwig, mine de rien. Je dĂ©cide de le fĂ©liciter Ă  la fin du cours.

— Merci beaucoup pour le temps que vous avez consacrĂ© Ă  nous apprendre le texte, c’Ă©tait pas une mince affaire ! lui dis-je, des Ă©toiles plein les yeux.

Il part d’un petit rire lĂ©ger Ă  faire fondre n’importe qui tout en rangeant son matĂ©riel.

— C’est normal Jackie, c’est normal. Ă€ la semaine prochaine ? fait-il en me touchant l’Ă©paule.

Je reste mĂ©dusĂ©e par ce contact inattendu, Ă  tel point que j’en oublie de lui rĂ©pondre. Teresa me bouscule lĂ©gèrement, me sortant de ma rĂŞverie – que je suis certaine de continuer cette nuit, au diable Paulo – et Louise ricane en nous rejoignant Ă  pas lents. Cal dĂ©gaine son tĂ©lĂ©phone qui vibre encore dans sa main.

— C’est Mara, nous informe-t-elle avant de dĂ©crocher. Salut ! Oui, ça va et toi ?

S’ensuit un long monologue de notre AmĂ©rindienne qui donne le sourire Ă  Teresa, laquelle acquiesce de temps Ă  autre. PlutĂ´t prometteur donc. Lorsque Cal met fin Ă  la communication, elle tourne vers nous un faciès lumineux.

— Mara a une copine qui a un cousin dont la femme travaille dans une galerie marchande oĂą se trouve une agence de voyages, nous dĂ©bite-t-elle d’une traite, satisfaite de sa sortie.

Louise et moi attendons une ou deux dizaines de secondes que Cal complète sa phrase. Mais comme elle ne semble pas dĂ©cidĂ©e Ă  le faire, totalement plongĂ©e dans ses pensĂ©es, je la presse du coude, moins gentiment qu’elle a pu le faire tout Ă  l’heure Ă  mon Ă©gard.

— L’Ă®le Maurice, les filles ! L’Ă®le Maurice ! crie-t-elle en sautillant sur place.


Chapitre 11 – Des couleuvres Ă  lui faire avaler

Le feu dans la cheminĂ©e crĂ©pite avec force. J’aime particulièrement ce bruit qui me ramène Ă  des moments de bien-ĂŞtre absolu. Nos soirĂ©es câlines au pied de l’âtre, les pauses lectures dans mon fauteuil qui fait face au foyer, mes mĂ©ditations hivernales…

Je m’installe près de MikhaĂŻl qui m’attend sur le plaid en peau de mouton posĂ© au sol, uniquement vĂŞtu d’un caleçon. C’est le signal d’un rapprochement imminent. Je compte sur mes doigts pour me remĂ©morer le dernier en date. Je vais jusqu’Ă  six. Six semaines. Je peux bien faire un effort, d’autant que ça me titille bien aussi, je crois.

Les nouvelles agrĂ©ables des jours passĂ©s m’ont mise de bonne humeur et la bagatelle qui ne m’attire plus depuis des annĂ©es a des airs de fĂŞte, aujourd’hui. J’observe mon Micha qui se fait tendre, sa main effleurant mon bras tachĂ© de son. Je souris et lui lance le regard lubrique qui a occupĂ© mes soirĂ©es de jeune femme et ajoutĂ© du piment dans nos jeux de couple. Il rit en retour. J’aime cette simplicitĂ© dont il a toujours fait preuve dans les choses du sexe et de l’amour. Il n’y a pas Ă  dire, c’est reposant un homme qui ne s’arrache pas les cheveux sur ses performances ou la frĂ©quence de ses rapports.

Il s’agenouille derrière moi pour masser mes Ă©paules au-dessus de mon dĂ©bardeur pĂŞche bordĂ© de dentelle fuchsia. Ses mains dĂ©lassent mes muscles contractĂ©s par l’excitation des projets en cours de validation. Avec Louise, Teresa et MaracujĂ , on aimerait profiter de la super offre faite par le copain du cousin de la tante de je ne sais plus qui, enfin bref, du contact qui propose trois semaines fin juillet Ă  l’Ă®le Maurice pour 1 995 euros par personne, tout inclus. Le trajet, les navettes, la chambre, les boissons, les repas, les activitĂ©s sur le resort, les assurances. Tout.

Il reste Ă  motiver MikhaĂŻl et le mari de Teresa. Autant dire dĂ©placer des montagnes vieilles de 10 000 ans. J’exagère Ă  peine. Je prĂ©pare mes arguments, les passe en revue, les trie puis les hiĂ©rarchise, me rappelant que Cal opère la mĂŞme manĹ“uvre avec Sebastian, Ă  quelques kilomètres de nous. Quand je me sens prĂŞte, je me lance :

— Micha, tu sais ce qui serait bien ?

— J’ai ma petite idĂ©e, rĂ©pond-il d’un ton coquin en frottant son membre durci contre mon dos.

Je m’efforce de ne pas rĂ©agir vivement, mĂŞme s’il m’agace Ă  feindre de ne pas comprendre que je ne parle pas de ça. Je n’oublie pas qu’Ă  nos âges, une occasion d’Ă©rection ne se gâche pas, mais j’ai des couleuvres Ă  lui faire avaler, moi, avant d’envisager de gober son orvet.

— Mon chĂ©ri, message reçu cinq sur cinq, lui dis-je en tournant vers lui un visage malicieux. Mais avant ça, j’aimerais discuter de cet Ă©té…

Dans un grognement à peine retenu, Mikhaïl se laisse tomber à côté de moi pour plonger ses yeux dans les miens.

— Tu veux revenir sur cette histoire de voyage de l’amicale ? se contrarie-t-il.

— Non, Micha, ne parlons plus des choses qui fâchent, c’est une affaire rĂ©glĂ©e en ce qui me concerne. Je pensais plus Ă  un sĂ©jour que l’on pourrait se faire sur mesure, pour une fois.

Il me regarde fixement, l’air intriguĂ© par la dernière lubie Ă  laquelle j’essaie de le faire adhĂ©rer.

— Développe… dit-il, sur ses gardes.

Je m’emploie Ă  caresser ses frĂŞles cuisses de poulet frit, expliquant Ă  quel point la promotion prĂ©sentĂ©e Ă  Mara au cours de l’une de ses nombreuses discussions avec la multitude de gens qu’elle croise dans son quotidien, peut ĂŞtre intĂ©ressante.

— Ah, un plan de Maracujà… je vois…

AĂŻe. Ça sent le roussi. ForcĂ©ment, MikhaĂŻl et Mara, ce n’est pas le grand amour. ComprĂ©hensible quand on sait que la dĂ©lurĂ©e MaracujĂ  a plaquĂ© mari et carrière professionnelle prometteuse pour vivre sa passion du cheveu Ă  plus de 60 ans, ce qui fait dĂ©sordre sur un C.V., d’après mon Ă©poux. Et un vieux ronchon nanti qui n’a « jamais rien fait d’autre que de reprendre la boutique de papa-maman », dixit ma meilleure amie, ce n’est pas folichon non plus. Inutile d’aller plus loin dans l’explication, n’est-ce pas ?

— Un plan de Mara, peut-ĂŞtre, mais solide et surtout, tentant, Micha ! prends-je la peine d’insister. J’ai Ă©tĂ© rĂ©cupĂ©rer les renseignements et les tarifs Ă  l’agence de voyages, j’ai lu les conditions de vente, mĂŞme les petites lignes, enfin j’ai tout verrouillĂ© et ça peut ĂŞtre chouette comme destination entre amis !

— Ah parce qu’en plus on irait avec ta bande ? Mais bien sĂ»r ! s’irrite MikhaĂŻl.

— Je ne comprends pas… tu serais bien parti avec nous en Autriche si je n’avais pas fait mon cirque, non ?

— Oui, tu as raison. Mais j’aurais eu mes collègues sur place, pendant que tu faisais la folle avec tes copines.

— Et Sebastian, il est transparent peut-être ?

Micha Ă©clate d’un rire moqueur. Je ne m’attendais pas Ă  la tournure que prend la conversation, alors j’Ă©coute mon mari cracher sa Valda.

— Tu parles du type qui est sans cesse le nez dans son journal, qui fait trois heures de sieste par jour, ne sort de sa chambre que pour manger et se couche avec les poules ?

— Ben tu te sentirais moins seul, ne puis-je m’empĂŞcher de rĂ©pondre du tac au tac.

L’air surpris de MikhaĂŻl me fait aussitĂ´t regretter mes mots. Je ne vais pas obtenir ce que je dĂ©sire de cette manière. Je me rapproche et entreprends de peloter l’entrejambe de mon mari, avec tact et dextĂ©ritĂ©. Il se dĂ©tend, ce qui est plutĂ´t bon signe, alors je tente le tout pour le tout :

— Ce que je veux dire, mon Micha, c’est que tu as quand mĂŞme quelques points communs avec Seb, et puis… il y a toujours moyen de faire connaissance sur place, tu sais ? fais-je en sortant son sexe marquĂ© par les annĂ©es, qui se dresse nĂ©anmoins devant mes yeux, tout fier de sa prouesse. Et il y a un accès sans limite au spa…

C’est mon avant-dernière cartouche. Le jacuzzi, la piscine chauffĂ©e, le hammam, le sauna, les masseuses… c’est le pĂ©chĂ© mignon de Micha. Je le sens hĂ©siter. Très brièvement. Trop.

— Non, j’ai pas envie de partir trois semaines, trop long. Ça nous coĂ»terait un rein cette histoire ! s’Ă©nerve-t-il un peu plus.

Tout en continuant Ă  faire savamment coulisser ma main, j’ajoute rapidement, d’un ton suave qui ne s’accorde pas vraiment Ă  mes propos :

— Ça va surtout nous sortir de notre train-train, mon chĂ©ri. Et puis, c’est un hĂ´tel uniquement rĂ©servĂ© aux adultes… aucun enfant dans le resort…

LĂ , je joue le tout pour le tout. Je n’ai plus rien dans ma besace pour inciter mon ours Ă  mettre le nez hors de sa caverne. Je peux entendre les rouages dans sa tĂŞte obtuse. Lorsqu’il prend la parole, je devine dĂ©jĂ  ce qu’il va me dire :

— Non, j’ai vraiment pas envie de partir au bout du monde. Tu sais que c’est pas mon truc, ajoute-t-il en ponctuant ses phrases de longs soupirs de satisfaction. T’as qu’Ă  y aller toi, avec tes copines, ça te fera du bien, complète-t-il Ă  voix basse, en fermant les yeux.

Sur ces ultimes paroles, je l’entends râler de plaisir, puis sens le rĂ©sultat de mon expertise sur mes mains. Double victoire.

— Je t’aime, ma Jackie, me souffle-t-il en se lovant contre moi.


Chapitre 12 – Et blablabla, et blablabla

Je me sers un thĂ© pour tenir compagnie Ă  MikhaĂŻl qui prend tranquillement son petit-dĂ©jeuner dans la cuisine. Une Aretha Franklin dynamique entonne le refrain de Think, m’obligeant Ă  la rejoindre dès la deuxième phrase :

— Think about what you’re trying to do to me !

C’est le regard fatiguĂ© de Micha par-dessus son bol de chicorĂ©e, associĂ© au « tĂ©lĂ©phone » qu’il me balance d’une voix dĂ©sabusĂ©e, qui me rappelle qu’au lieu de m’Ă©poumoner joyeusement, je devrais me mettre en chasse de l’objet mentionnĂ©. Il s’agit en fait de ma sonnerie de portable, mais j’ai tendance Ă  l’oublier. Non, ce n’est pas Alzheimer, c’est juste le pouvoir dĂ©mesurĂ© que cette chanteuse a sur moi.

— Oh, désolée mon chéri, dis-je sincèrement contrite. Promis, je change de mélodie…

Je lui fais le coup Ă  chaque fois, ou presque. Lorsqu’Aretha envoie cette Ă©nergie presque animale, je n’y peux rien, c’est incontrĂ´lable, j’y rĂ©ponds immĂ©diatement. Elle, et certains autres artistes. Bon, d’accord, beaucoup d’autres. Je suis sĂ»re de trouver un morceau exotique ou hispanisant intĂ©grĂ© au tĂ©lĂ©phone, ça permettra aux oreilles de MikhaĂŻl de rester tranquilles quand je reçois un appel. Ce sera toujours ça de gagnĂ© pour lui, je ne peux pas m’engager davantage. Je me rĂ©serve le droit de chanter Ă  tue-tĂŞte lorsqu’elle passe Ă  la radio ou que je mets son best of sur la platine du salon.

Mince, il croira que je le fais exprès, mais impossible de poser la main dessus. Et promis, ce n’est pas pour aller au bout de la musique, mĂŞme si je fredonne jusqu’Ă  la dernière parole entendue. Une Ă©norme vibration indique que le tĂ©lĂ©phone est collĂ© Ă  une paroi que je connais bien. J’ai fini par identifier ce bruit, qui est devenu un grand classique Ă  la maison. Tout en remettant les coussins du canapĂ© en ordre, je rĂ©flĂ©chis Ă  la raison qui expliquerait pourquoi je ne cherche pas directement Ă  l’endroit concernĂ© dès le dĂ©part… C’est vrai, c’est une question existentielle !

— Il est dans la chaaambre ! chantonnĂ©-je en repassant Ă  petits pas rapides devant la porte ouverte de la cuisine, j’y vaiiis !

Bingo ! Le mobile a encore glissĂ© Ă  cĂ´tĂ© de la table de chevet et vibrĂ© contre les montants mĂ©talliques de notre lit. Je me contorsionne pour le rĂ©cupĂ©rer sans avoir Ă  bouger les meubles, puis dĂ©couvre que Teresa m’a laissĂ© un message. Elle souhaite que je la rappelle. Le ton de sa voix indique qu’elle n’a a priori pas eu plus de chance que moi. J’espère me tromper lorsque je cherche son contact sur le tĂ©lĂ©phone, mais le timbre avec lequel elle rĂ©pond Ă  la seconde sonnerie est Ă©loquent.

— On n’a pas les moyens d’un tel voyage, singe-t-elle dans la foulĂ©e de son bonjour. On n’a qu’Ă  partir avec l’amicale, c’est quand mĂŞme 1 000 euros de moins. Et blablabla, et blablabla…

Je l’interromps pour demander :

— Il n’a rien voulu savoir ? Je croyais que vous aviez rĂ©cupĂ©rĂ© les fonds de la vente de la maison de sa mère ?

— Ben oui ! C’est pour ça que j’ai insisté… mais non, monsieur le rapiat prĂ©fère, je le cite, « qu’on ne change pas une Ă©quipe qui gagne » !

— Cal, calme-toi, on trouvera une solution…

— Si tu le dis… alors de ton cĂ´tĂ©, c’est tout bon ? Il vient ? me dit-elle, une lĂ©gère dĂ©ception dans la voix.

— Non, rassure-toi, il n’a pas Ă©tĂ© plus conciliant que Seb. Mais…

— Oui ? vas-y, Jackie ! me presse Teresa.

— Il n’est pas contre que je fasse ce voyage seule. Enfin, avec vous !

Le silence au bout du fil est difficile à interpréter. Est-elle contente ou désappointée ?

— Teresa ?

— Oui, oui, je réfléchis… je ne vois pas comment faire…

— On se retrouve bien ce soir ? Sebastian a toujours son match de foot avec les garçons ?

J’espère ne pas me tromper. Mes pĂ©ripĂ©ties tĂ©lĂ©phoniques invitent invariablement quelques inquiĂ©tudes au sujet de ma mĂ©moire folle. MĂŞme si elle amuse mes enfants par moments, personnellement, je me passerais bien des quiproquos qu’elle peut parfois engendrer.

— Bien sĂ»r ! J’ai dĂ©jĂ  cuisinĂ© les tapas et les mignardises. On va s’en mettre plein la panse !

— Alors on en parle avec les filles ce soir, d’accord ? fais-je tout en Ă©tant soulagĂ©e que ma tĂŞte tienne la barre pour ce qui est important.

Je raccroche rapidement et me prĂ©pare pour la journĂ©e. Nous trouverons les solutions : ce voyage, nous allons le faire et nous allons le faire Ă  quatre. Parce que j’en ai envie et que je l’ai dĂ©cidĂ©. Non mais.

J’arrive chez Teresa vers 20 heures, la nuit tombe dĂ©jĂ  en ce dĂ©but avril. Les jours commencent Ă  s’adoucir, mais la chaleur n’est pas encore au rendez-vous. Je patiente en me dandinant d’un pied sur l’autre pour tenter de me rĂ©chauffer, attendant que la maĂ®tresse des lieux daigne m’ouvrir. C’est malin d’avoir oubliĂ© la veste de mi-saison. C’est « en avril, ne te dĂ©couvre pas d’un fil », le dicton ? Je m’engueule toute seule de ce manque de jugeote.

— Ah ben c’est pas trop tĂ´t, dis-je Ă  MaracujĂ  qui m’accueille avec un sourire Ă©blouissant.

— Ma Jackie, t’es fâchĂ©e ? roucoule mon amie paraguayenne en glissant le long du couloir qui mène Ă  la salle Ă  manger.

— Non, oui… enfin, je sais pas. Non, juste un peu trop excitée par les derniers événements, je pense.

J’embrasse Louise, que Mara a vĂ©hiculĂ©e jusqu’ici, puis Teresa, qui semble lasse. Je l’encourage Ă  se confier :

— Dure journée ?

— Un peu, mon neveu… Sebastian veut pas en démordre…

Je ne perds pas une seconde et passe Ă  l’attaque en dĂ©voilant mon plan de financement bien ficelĂ© pour rĂ©ussir Ă  voyager toutes les quatre. Sans exception. MĂŞme Louise, qui n’a aucun moyen de partir plus loin que le chef-lieu de notre dĂ©partement. Et encore, pour râler auprès de l’administration, sinon ce n’est pas rentable selon elle.

— Joliiii ! siffle MaracujĂ , Ă©bahie par mon analyse. Ma cagnotte post-divorce doit bien servir Ă  quelque chose, tu as raison ! Cal, c’est bon pour toi ?

Teresa a Ă©coutĂ© mon exposĂ© sans broncher et en reste muette, les larmes aux yeux. Je commence Ă  m’inquiĂ©ter : c’est certes la plus Ă©motive du lot, mais ses silences sont rarement de bon augure.

— Je suis tellement touchée, finit-elle par lâcher avec un sanglot, avant de se précipiter dans mes bras. Merci beaucoup Jackie…

— Ben c’est normal, on va pas se mettre la rate au court-bouillon pour des histoires de flouze !

— D’accord, mais on fait une reconnaissance de dette et tout, et tout, hein. J’aimerais que ce soit rĂ©glo.

— Tout ce que tu voudras ! lui rĂ©ponds-je avec joie en l’embrassant Ă  mon tour.

On se retourne vers Louise afin d’obtenir son accord. Ça ne doit pas ĂŞtre Ă©vident d’ĂŞtre entretenu par quelqu’un, alors se faire payer un voyage tout compris par trois amies, ça ne peut ĂŞtre que triplement plus compliquĂ© Ă  digĂ©rer. Mais on parle de Pitt, lĂ , et ce n’est pas n’importe qui. Tout ce qui sort de l’ordinaire, elle adore. Ça ne loupe pas : elle lève ses deux pouces en souriant.

— Trinquons Ă  cette bonne nouvelle ! s’exclame Teresa en servant le contenu de la cruche prĂ©parĂ©e par Mara dans des verres Ă  cocktail .

Le liquide doré ne fait pas long feu, accompagnant nos fantasmes les plus fous au sujet du séjour à venir.


Chapitre 13 – Un bel oeuf de pigeon

Au fond de la galerie commerciale, une vitrine de magasin me renvoie notre reflet. Quatre mamys en goguette. Une noire habillĂ©e en madras lumineux, une petite tassĂ©e qui se dĂ©place avec sa canne, une latine en turban bleu Ă©lectrique et Ă  la dĂ©marche enjouĂ©e, et puis… moi. En guise d’occupation festive du jour, nous nous rendons Ă  l’agence de voyages du père de la tante du frère de… enfin, du contact qui nous fait une très belle promotion sur le sĂ©jour que nous convoitons.

ArrivĂ©es Ă  la boutique, nous nous extasions devant la formidable dĂ©coration. Un Ă©norme globe terrestre est accrochĂ© au plafond et un avion en fait le tour grâce Ă  un mĂ©canisme invisible. Louise en garde la tĂŞte en l’air, une main appuyĂ©e sur son dos pour contrebalancer sa position. Elle est rigolote, ainsi postĂ©e Ă  l’entrĂ©e du magasin. Nous dĂ©cidons de la laisser admirer la suspension tout son saoul et nous avançons vers le petit bureau planquĂ© au fond de la pièce.

Une multitude de luxurieuses plantes exotiques aux couleurs chaudes sont installĂ©es aux quatre coins de la boutique, ainsi que contre les deux murs latĂ©raux. Une vĂ©ritable allĂ©e verdoyante qui ne peut que donner envie de partir sous des cieux tropicaux. Un ou deux animaux empaillĂ©s viennent ternir cet ensemble paradisiaque. Je trouve ça du plus mauvais goĂ»t et le regard Ă©changĂ© avec Teresa me confirme que je ne suis pas la seule Ă  le penser. MaracujĂ  est dĂ©jĂ  installĂ©e au bureau derrière lequel un homme d’une trentaine d’annĂ©es, absolument charmant, nous reluque avec un grand sourire avenant.

Châtain clair, les yeux bleus, les traits fins, c’est une vĂ©ritable gravure de mode. Mes prunelles sont rivĂ©es Ă  lui le temps que je me coule aux cĂ´tĂ©s de mon amie chatoyante dans son boubou du jour. Je m’assieds sur la chaise du milieu et Teresa prend place sur la dernière disponible, Ă  ma gauche. On se retourne toutes les trois vers l’entrĂ©e du magasin pour constater que Louise est toujours subjuguĂ©e par l’avion qui opère ses rotations mĂ©caniques. Nous partageons un petit rire tendre avant de poursuivre avec le sĂ©duisant commercial.

— Bonjour jeune homme, commence Mara, nous sommes lĂ  pour la promotion sur l’Ă®le Maurice.

— Oui, on m’a parlĂ© de vous, rĂ©pond l’agent avec une expression amusĂ©e.

Ça ne loupe pas, on glousse comme des dindes, hypnotisées par son indéniable charisme.

— Alors, on part sur combien de personnes ? reprend-il en embrassant notre groupe du regard. Quatre ?

— C’est ça ! ne puis-je m’empĂŞcher de m’exclamer Ă  la place de MaracujĂ . Quatre dames, Monsieur…

Je cherche une plaque avec son nom sur le petit bureau de chĂŞne derrière lequel le jeune homme officie. Il semblerait que ce genre de dĂ©tails n’existe plus de nos jours. Mon regard ne dĂ©tecte qu’une tasse de cafĂ© Ă  moitiĂ© remplie et dont les bords marron tĂ©moignent d’un usage intensif, trois piles de papiers ordonnĂ©es et un pot Ă  crayon avec une cargaison de stylos publicitaires. Sans oublier l’ordinateur sur lequel notre interlocuteur tapote dĂ©jĂ  des informations que lui seul connaĂ®t.

— Laymeric. Mais ce sera Jonathan pour vous, m’enjoint-il avec un clin d’Ĺ“il qui me fait fondre et battre des paupières. Quatre… jolies… femmes… dit-il lentement en scrutant son Ă©cran.

Y’a pas, il sait y faire. Son visage ne laisse aucun doute sur sa rĂ©elle intention, le petit sourire satisfait l’indique, mais nous succombons Ă  cette vile flatterie. On savoure chaque manifestation d’intĂ©rĂŞt du sexe opposĂ© quand on dĂ©passe les sept dĂ©cennies, qu’il soit motivĂ© par des ambitions mercantiles ou non. C’est un fait. Nous gloussons Ă  nouveau comme des volatiles. C’est ça qu’il devrait Ă©crire sur son ordinateur, quatre belles volailles, me dis-je intĂ©rieurement, ce qui me fait rire de plus belle. Je tente de reprendre mon sĂ©rieux pour suivre au mieux la conversation.

— Très bien, alors commençons par le type de sĂ©jour que vous recherchez, dĂ©marre-t-il l’entretien au sujet de notre voyage sur mesure.

Une fois listĂ©es toutes les donnĂ©es de base Ă  partir du devis que j’avais rĂ©cupĂ©rĂ© quelques jours auparavant – les diffĂ©rentes formules, le lieu prĂ©cis, les activitĂ©s – le jeune homme nous indique la meilleure pĂ©riode pour partir afin de ne pas subir plusieurs jours de pluie consĂ©cutifs. Et que les trois semaines entrent dans le budget imposĂ©. Sa tâche est facilitĂ©e par notre silence rĂ©vĂ©rencieux, subjuguĂ©es que nous sommes par son talent innĂ© du commerce. Ou par ses fossettes craquantes. Ou les deux.

— Très bien mesdames, nous allons pouvoir passer aux choses sérieuses, nous lance-t-il de toutes ses dents blanches.

Sans y pouvoir grand-chose, mon cĹ“ur se met Ă  battre la chamade, comme une collĂ©gienne. Je crois qu’avec quarante ans de moins, ou mĂŞme vingt, j’aurais bien flirtĂ© un peu avec ce bel Ă©phèbe. J’entends soudain que Mara ne s’en prive pas ! D’accord, elle a trois ans de moins que moi, mais quand mĂŞme ! La voilĂ  qui minaude, en plus ! Je n’en reviens pas et me retourne vers elle pour observer son manège.

— Voici mon passeport, susurre-t-elle Ă  grand renfort de battements de cils, dĂ©plaçant lentement de son index la pièce d’identitĂ© sur la surface libre du bureau.

Ses ongles parfaitement manucurés en bleu canard tapotent la couverture de cuir bordeaux. Le contraste est saisissant et Jonathan comme moi ne pouvons détourner notre regard du mouvement aguicheur.

— Mon passeport ! crie Teresa, nous sortant de la transe crĂ©Ă©e par l’AmĂ©rindienne. J’en ai pas !

Elle est affolĂ©e, se lève d’un bond et renverse l’une des tours en papier installĂ©e sur le bureau de Jonathan, qui se prĂ©cipite pour ramasser ses prĂ©cieux dossiers, cognant sa tĂŞte contre celle de Cal qui s’est elle aussi baissĂ©e afin de rĂ©parer sa bĂ©vue. Ils tombent tous les deux sur les fesses, sonnĂ©s par leur violente rencontre. Louise Ă©clate de rire derrière nous, ce qui arrive trop rarement pour ne pas nous arrĂŞter quelques secondes dans notre Ă©lan secouriste, Mara et moi. Après ĂŞtre venus Ă  la rescousse des blessĂ©s, nous la dĂ©couvrons en train de regarder la scène complètement hilare : pas de doute, elle se moque bien des Ă©tourdis.

— Ça va, ça va, fait l’agent de voyage un peu agacĂ© par les Ă©vènements, mais juste ce qu’il faut pour ne pas paraĂ®tre antipathique.

Je relève Teresa qui est encore dans la lune, une main sur son front. Un bel Ĺ“uf de pigeon commence Ă  apparaĂ®tre sur le coin droit, tendant ses rides d’une manière comique. Je me retourne vers Jonathan, dont le menton est tumĂ©fiĂ©, et que MaracujĂ  est dĂ©jĂ  en train de redresser avec moult encouragements. Mes yeux s’arrondissent quand je la surprends Ă  tapoter toutes les parties du corps du jeune homme, et ce jusqu’au fessier. Lorsqu’elle croise mon regard, elle tire malicieusement la langue.

— Mara, tu as oubliĂ© de vĂ©rifier le plus important… fais-je en penchant la tĂŞte sur le cĂ´tĂ©, d’un air bravache.

A son tour, ses mirettes se transforment en soucoupes quand elle me montre silencieusement du doigt l’entrejambe de Jonathan. J’Ă©clate de rire.

— Bécasse, me permets-je alors que le commerçant reprend à peine ses esprits, son menton !


Chapitre 14 – Attention Ă  vos fesses

Dans un peu plus de deux mois, c’est le grand plongeon. Ou plutĂ´t, le grand envol. Notre avion partira de l’aĂ©roport de la prĂ©fecture pour nous amener jusqu’Ă  l’Ă®le Maurice. Les deux passeports manquants – ceux de Teresa et Louise – ont Ă©tĂ© commandĂ©s ainsi que la totalitĂ© des options pour le sĂ©jour. Notre charmant Jonathan, qui n’attend plus que les rĂ©fĂ©rences des pièces d’identitĂ© pour Ă©diter les billets, nous a si gentiment accompagnĂ©es dans nos dĂ©marches que nous l’aurions presque emmenĂ© avec nous.

Le gros bazar qui a baignĂ© la fin de notre entrevue avec le voyagiste – plus de gĂŞne que de mal – nous a Ă´tĂ© la possibilitĂ© d’organiser le partage des paiements comme nous l’avions prĂ©vu. J’ai donc tout avancĂ©, puis les filles et moi avons fait les comptes par la suite. L’aspect budget en règle, il Ă©tait temps de lister les affaires Ă  emporter pour ces vacances au long cours. Mon pĂ©chĂ© mignon Ă©tant d’Ă©tablir des inventaires pour chacun de mes projets, je m’en suis donnĂ© Ă  cĹ“ur joie. J’ai mĂŞme rĂ©galĂ© les copines de mes bons conseils en organisation de bagages.

Mais pour l’heure, il me faut prĂ©parer le dĂ©jeuner de ce joli jour fĂ©riĂ© de mai. Mes enfants viennent manger et je sens que la discussion tournera autour de mon auguste personne. Ça va jacter sur la faiblesse de MikhaĂŻl, sur ma folie qu’ils espĂ©reront Ă©phĂ©mère, sur la destination qui sera vraisemblablement trop lointaine, et j’en passe. Dans un soupir, j’Ă©vacue ces rĂ©flexions stĂ©riles pour me prĂ©occuper du contenu de ma commande chez Zahir, le boucher. Une huitaine de chateaubriands, quelques escalopes de poulet et quelques lardons de volaille artisanaux pour la salade. Ce midi, c’est barbecue !

Je discerne une silhouette que je connais bien près de la caisse de la boutique, en pleine discussion avec Solange, la femme du commerçant. Les deux apprentis que Zahir a recrutĂ©s en septembre dernier prenant en charge les clientes qui sont devant moi, j’ai le temps d’aller voir ma nouvelle amie avant que le maĂ®tre boucher s’emploie Ă  me servir. J’attends poliment que la Tunisienne termine son bavardage et me place juste derrière elle pour ne pas la louper. Elle se retourne dans son lĂ©gendaire mouvement de voiles, rose poudrĂ© et dorĂ©s aujourd’hui. Diablement sĂ©duisante dans ces teintes – que je soupçonne soigneusement choisies pour mettre en valeur son hâle et sa couleur de cheveux – Feiza tourne vers moi un visage agrĂ©ablement surpris.

— Jacqueline ! m’alpague-t-elle dans un joli phrasĂ© oriental Ă  cent dĂ©cibels en m’Ă©cartant de la file. Tu manges halal, toi ?

— Pas vraiment, fais-je en riant discrètement. Mais c’est le meilleur boucher de la ville, non ?

Elle hoche sa tĂŞte lĂ©gèrement penchĂ©e en me regardant d’un air entendu, les paupières plissĂ©es.

— C’est vrai, Jacqueline, c’est vrai… Alors, tout le monde braille que vous faites, comment on dit dĂ©jĂ  ? rĂ©flĂ©chit-elle, cherchant la rĂ©ponse partout dans le magasin en roulant des yeux. SĂ©cession ? Pour le voyage… vous organisez le vĂ´tre ?

Je reste interdite quelques secondes, car aucune de nous ne s’est rendue au club depuis la signature des papiers Ă  l’agence. Est-ce que ce ne serait pas MaracujĂ  qui magnifie les reflets de notre Feiza ? Si, je crois bien… Tout s’explique. Quelle pie cette Mara, impossible de tenir sa langue, alors qu’on avait convenu de ne rien laisser filtrer pour Ă©viter de nouvelles confrontations. L’amicale est peuplĂ©e de drĂ´les de spĂ©cimens et leurs rĂ©actions sont parfois difficiles Ă  comprendre. Et Ă  gĂ©rer !

— C’est exact, Feiza, on part Ă  quatre, en juillet prochain, Ă  l’Ă®le…

— Maurice, complète-t-elle en roucoulant. Je sais, je sais… Cocktails, piscine chauffĂ©e et petits Mauriciens aux culs bombĂ©s. Vous allez vous plaire lĂ -bas, c’est parfait pour vos vieilles carcasses. Mais j’aurais pensĂ© que vous m’inviteriez Ă  me joindre Ă  vous, je te le cache pas.

Encore une fois mĂ©dusĂ©e par l’aplomb de mon interlocutrice, je me rends compte qu’en effet, Ă  part une poignĂ©e de vagues connaissances – qui n’ont pas redonnĂ© de nouvelles depuis – Feiza est la seule Ă  avoir suivi, ou plutĂ´t amorcĂ©, la rĂ©sistance des moutons noirs du club. Je tente de bredouiller quelque chose de cohĂ©rent, mais rien d’audible ne sort de ma bouche.

— Allez, allez, dĂ©tends-toi, va, je te taquine, Jacqueline Kroutchinkine. Je te taquine… Amusez-vous bien ! me lance la panthère dorĂ©e d’un ton enthousiaste avant de disparaĂ®tre du magasin dans un tourbillon.

Je me retourne vers l’Ă©tal et m’aperçois que plusieurs personnes sont passĂ©es avant moi durant nos quelques minutes de conversation. Encore un peu confuse, je reprends ma place près de la caisse et donne ma liste Ă  un Zahir pressĂ© de terminer sa matinĂ©e de travail. Je le comprends et prends soin au moment de rĂ©gler mes achats de ne tenir la jambe Ă  sa femme que le minimum syndical.

Une fois Ă  la maison, je repense Ă  mon entrevue avec Feiza tout en prĂ©parant les Ă©lĂ©ments du dĂ©jeuner, pendant que Micha embrase le charbon du brasero. On aurait pu lui parler du projet, c’est vrai. Je prends conscience que nous nous sommes un peu comportĂ©es comme les vieux dĂ©gueulasses de l’amicale, dans le fond.

C’est pensive que j’accueille toute la clique. Tout est prĂŞt en cuisine et ne demande qu’Ă  ĂŞtre apportĂ© sur la terrasse. Laitue au chèvre frais et lardons, carottes râpĂ©es et tomates mozzarella. La viande patiente dans des plats en cĂ©ramique coiffĂ©s d’aluminium. La petite troupe s’installe autour de la table dressĂ©e par MikhaĂŻl, toujours avec goĂ»t et efficacitĂ©. Une vaisselle en plastique aux couleurs vives et variĂ©es Ă©gaie la surface, flanquĂ©e de couverts aux motifs marguerite et agrĂ©mentĂ©e ici et lĂ  de plusieurs soliflores. Roses et lys du jardin apportent la touche finale Ă  cette dĂ©coration de fĂŞte estivale.

Tout le monde se sert Ă  tour de rĂ´le des plats qui circulent de main en main, dans le lĂ©ger brouhaha des retrouvailles hebdomadaires. Je les observe d’un Ĺ“il attendri, mon cĹ“ur se prĂ©parant dĂ©jĂ  au soulèvement Ă  venir. Je suis majeure et vaccinĂ©e, certes, et je ne leur dois aucune explication ni aucune justification, Ă©videmment. J’ai cependant toujours eu besoin de partager mes petits bonheurs avec les miens et ce voyage, c’est un profond moment de joie pour moi. Je prends une inspiration et me lance d’une voix suffisamment puissante pour ĂŞtre entendue par-dessus les Ă©changes qui vont bon train :

— Les enfants ! J’ai quelque chose Ă  vous annoncer. En juillet prochain, je pars avec MaracujĂ , Teresa et Louise Ă  l’Ă®le Maurice, pour trois semaines entières, finis-je au bout de mon expiration.

Un silence accueille ma déclaration, puis les exclamations de mes filles et de leurs maris fusent de tous côtés. Florilège :

— Sans papa ? crie Ariana.

— Tu es sĂ»re que c’est prudent ? complète Elena.

— Vous savez le prix que ça coûte ? me réprimande Yvan.

— Attention à vos fesses, Jacqueline, les Mauriciens sont chauds, vous êtes au courant ?

Dans le tumulte familial, Nicolas se lève et vient déposer un baiser sur ma joue.

— Amuse-toi bien, maman… me chuchote-t-il avant de prendre ses affaires et de quitter les lieux.


Chapitre 15 – La cacahuète

Je vĂ©rifie mon maquillage dans le miroir de l’entrĂ©e et admire le boulot que j’ai rĂ©alisĂ© autour de mes yeux vairons. Le fard dorĂ© est du plus bel effet et s’harmonise Ă  merveille avec le nouveau rouge Ă  lèvres marron glacĂ© que j’ai achetĂ© le mois dernier en VPC. Je contrĂ´le la tenue de ma coiffure, aidĂ©e par un voile de laque. J’ai choisi de laisser mes cheveux blancs libres, une large mèche en vague sur l’avant donnant du volume Ă  l’ensemble. Par-fait. J’attrape la pochette en lamĂ© posĂ©e sur la table du sĂ©jour, tout en faisant tournoyer ma longue robe chocolat devant le museau de MikhaĂŻl qui n’en loupe pas une miette.

— Tu es sublime, ma Jackie, soupire l’amoureux transi qu’il est encore Ă  75 ans.

Je ne peux pas dire le contraire, j’ai de la chance d’avoir un mari toujours sous mon charme et surtout, dĂ©monstratif. Je regrette juste qu’il ne m’appuie pas plus lorsque les harpies qui me servent d’enfants et de beaux-fils prennent un malin plaisir Ă  m’infantiliser comme ils ont tentĂ© de le faire lors du repas de la semaine dernière. Je lui souris de tout mon dentier refait Ă  neuf quatre ans plus tĂ´t et l’invite une Ă©nième fois Ă  se joindre Ă  nous.

— Et le match alors ? demande-t-il après avoir claqué la langue en signe de négation.

Je soupire en roulant des yeux et dĂ©pose une marque de rouge Ă  lèvres via un chaste baiser sur son crâne dĂ©garni avant de me rendre au bingo mensuel du club. Je vais y retrouver mes copines pour la dernière grande soirĂ©e de l’amicale qui fermera ses portes Ă  la mi-juin. Encore trois semaines d’activitĂ©s et après, les vieux pourront caner tranquillement chez eux sans plus emmerder personne, Ă  grand renfort de canicule qui ne manquera pas de frapper sur nos terres. Je plaisante bien sĂ»r. Quoique.

Devant l’entrĂ©e des locaux prĂŞtĂ©s au club par la mairie, MaracujĂ  et Louise patientent le temps que Teresa termine une conversation tĂ©lĂ©phonique animĂ©e. J’embrasse Pitt et Mara, puis une Cal qui a raccrochĂ© et qui, rose de colère, dĂ©bite d’un trait :

— Il va finir par me tuer d’Ă©puisement avant qu’on ait pu prendre l’avion, je vous jure ! s’Ă©poumone-t-elle en passant devant nous sans mĂŞme nous regarder.

Sebastian n’a pas l’air commode ces derniers temps. Aucune de nous n’insiste, on sait que le fin mot de l’histoire arrivera durant la soirĂ©e. Elle franchit le pas de porte et nous pĂ©nĂ©trons Ă  sa suite dans l’antre dĂ©moniaque du jeu. L’ambiance est animĂ©e, comme Ă  chaque fois, mais avec un brouhaha plus fĂ©minin qu’Ă  l’accoutumĂ©e, foot Ă  la tĂ©lĂ© oblige. Ce n’est pas plus mal, quand nous sommes entre nous, les parties ne s’Ă©ternisent pas. Les hommes sont durs de la feuille au club et il n’y a rien de sexiste Ă  remarquer que ce sont toujours les mĂŞmes qui gueulent « commeeeeent ? » Ă  chaque numĂ©ro tirĂ©, si ?

MaracujĂ  achète les cartons – c’est son tour ce mois-ci – puis nous nous posons Ă  notre place, au bout d’une longue rangĂ©e de tables collĂ©es les unes aux autres. Je me souviens soudain que Martine et son clan jouent habituellement Ă  nos cĂ´tĂ©s, mais pour l’heure, les chaises sont vides. Les trois couillons du bureau – qui n’aiment pas le foot ou ont le sens du sacrifice, allez savoir – s’installent sur l’estrade et se prĂ©parent Ă  nous faire leur cirque basĂ© sur les traditionnels jeux de mots douteux. Je suppose que chaque rĂ©gion a ses spĂ©cificitĂ©s en la matière, mais je peux garantir que la nĂ´tre n’est pas très reluisante dans ses rĂ©fĂ©rences.

Les tests micro nous vrillent les tympans, tout le monde est sur le qui-vive, la tension monte d’un cran dans la salle presque remplie. C’est qu’on ne rigole pas avec le bingo ! Enfin, sauf Louise qui ne fait que ça quand un vieux se plante de quine ou qu’une ancienne trĂ©buche en allant aux toilettes, puisqu’elle ne joue pas. Ça toussote dans les haut-parleurs quand MaracujĂ  me donne un coup de pied sous la table.

— Aïe ! fais-je en fronçant les sourcils en direction de mon amie.

Je comprends Ă  ses mouvements de tĂŞte que nos futures voisines arrivent dans mon dos. Cinq dames distinguĂ©es se postent Ă  leur place et dĂ©gainent leur planche de numĂ©ros d’une impulsion coordonnĂ©e et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Aucun bonjour dans notre direction. Jacques, le prĂ©sident de l’amicale, lance les hostilitĂ©s.

— Le dentier, commence Jacques, tout fier de son jeu de mots à deux balles. 32 !

Nous posons machinalement nos pastilles rouges sur les cartons installĂ©s devant nous, Ă©changeant des coups d’Ĺ“il pour savoir qui osera aborder le sujet de l’Ă®le Maurice avec les garces Ă  nos cĂ´tĂ©s.

— La cacahuète ! continue Dom, le secrétaire sans aucune personnalité qui ne fait que suivre Jacques.

Les petits ronds de plastique continuent à rejoindre les numéros correspondant quand Teresa prend la parole.

— Sebastian n’est absolument pas d’accord pour que j’y aille avec vous, murmure Cal en prenant garde de diriger sa bouche vers notre quatuor. Encore tout Ă  l’heure, il m’a menacĂ©e de dormir chez Marcello si je m’entĂŞte Ă  prĂ©parer le voyage.

— 13 ! balance Jacques en insistant sur le z, cet âne.

— C’est chouette ça, rĂ©torque Mara en posant son pion sur le chiffre sorti, tu as en plus droit Ă  deux mois de sommeil rĂ©parateur. Rien de mieux pour ĂŞtre fraĂ®che et dispose ! Dis-lui merci, tiens !

— La culotte à Charlotte, ricane Dom en cherchant des yeux sa sœur dans le public qui porte le prénom en question, 46 !

Teresa ne goĂ»te ni l’humour douteux du secrĂ©taire, qu’elle fusille du regard avant de dĂ©tourner celui-ci vers Mara, qu’elle fixe d’un air torve. DĂ©tachant toutes les syllabes, elle chuchote encore plus bas :

— Je te signale qu’on n’a pas passĂ© une seule nuit sĂ©parĂ©s l’un de l’autre depuis notre mariage il y a 55 ans. Comment tu peux dire une chose pareille ?

— Essuyez vos moustaches ! Voilà le 69 ! baragouine Jacques chez qui le Ricard régulièrement rechargé par Ray, évidemment titulaire à la buvette, commence à faire des ravages.

Les pastilles sont régulièrement posées sur leurs cases, de manière totalement automatique.

— Oh, ça va, ça va, tempère Mara. Je comprends, mais tu vas quand même pas céder au chantage, si ?

— 5 ! La pleine main ! s’amuse Dom.

— Non, bien sĂ»r que non, et je ferai ce voyage, ça c’est sĂ»r. Mais je pensais pas qu’il allait pousser le bouchon si loin, confie Teresa Ă  voix haute.

Un reniflement de mépris provient de la table accolée sur laquelle Martine et sa clique bingotent elles aussi. Je tourne la tête en même temps que mes amies pour identifier la semeuse de trouble. Aucune de nos voisines ne daigne lever les yeux.

— La mamé, mais laquelle ? chatouille Jacques en haranguant son public qui réagit immédiatement par des rires bien gras, ces mollusques. 89 !

Louise démarre au quart de tour.

— HĂ©, les mal baisĂ©es ! les alpague-t-elle de sa voix rauque, c’est pas parce que vous avez pas les nibards assez costauds pour tenir tĂŞte Ă  vos imbĂ©ciles de maris que tout le monde doit faire pareil, hein. Partez en Autriche, laissez les p’tites bites qui vous font plus grimper au rideau depuis belle lurette gĂ©rer vos vies, mais nous faites pas chier quand on se casse la nĂ©nette pour notre voyage « sur-mesure », finit-elle en insistant sur les deux derniers mots.

— Les deux queues en l’air, 66 ! exulte Dom devant un parterre conquis.


Chapitre 16 – Ne pas salir le sol de la cuisine

La fin du mois de mai apporte des tempĂ©ratures de plus en plus clĂ©mentes, rallongeant nos soirĂ©es terrasse. Je choisis l’un de ces moments pour aborder avec MikhaĂŻl un sujet qu’il n’aime pas particulièrement. Alors que Dusty Springfield fredonne son somptueux Son of a preacher man depuis l’intĂ©rieur de la maison, je prĂ©pare mes phrases. Tous les deux Ă©tendus sur les chaises longues au molleton coordonnĂ© qui prend soin de nos popotins, je commence avec mes plus beaux yeux de biche dĂ©pareillĂ©s :

— Micha… quand je serai Ă  l’Ă®le Maurice… trois semaines, c’est quelque chose…

MikhaĂŻl soupire sans me regarder. Sous les derniers rayons du soleil qui donnent une teinte orangĂ©e clownesque Ă  son visage, on le croirait transformĂ© en une carotte gĂ©ante en train de dormir. Je retiens mon rire pour ne pas l’irriter davantage.

— Je t’ai dĂ©jĂ  dit mille fois que j’avais besoin de personne, Jackie.

Je m’assieds au bord du coussin pour mieux dĂ©biter mon discours fraĂ®chement pensĂ©.

— MikhaĂŻl, les enfants seront tous absents Ă  un moment ou un autre, ça laisse une semaine oĂą aucun d’eux ne sera dispo. Tu serais pas si ours, je m’inquiĂ©terais moins, mais… 

Devant l’air exaspĂ©rĂ© de mon mari, je tente l’humour en dernier assaut :

— S’il t’arrive quoi que ce soit, on le saura pas avant de dĂ©couvrir ta dĂ©pouille dessĂ©chĂ©e et bouffĂ©e par les asticots. Tu m’imagines Ă  quatre pattes en train de dĂ©barrasser ton adorable corps de cette vermine ?

Je papillonne des paupières dès que son regard se pose sur moi avec un sourire amusé.

— Non, mais je te vois bien dans le cabinet du notaire quelques jours plus tard en train de te frotter les mains…

Faussement outrĂ©e, je lui lance ma tong et m’esclaffe en sa compagnie.

— Oui, ben si tu permets, mon agenda est déjà plein pour la rentrée. Pas le temps de caser la lecture de tes dernières volontés entre ma manucure et le dentiste.

Micha rit de plus belle. J’aime entendre ce son qui a accompagnĂ© des dĂ©cennies d’amour simple.

— D’accord, d’accord… je vais me dispenser de me casser le col du fĂ©mur pour ne pas salir le sol de la cuisine en pourrissant et t’Ă©viter d’amĂ©nager ton planning dĂ©jĂ  si chargĂ©. Mais j’ai besoin de personne pour me chaperonner, martèle-t-il en se levant.

Je le regarde rentrer, pensive. Comment lui faire accepter la visite de la voisine, ne serait-ce que tous les deux jours ? Je me rends bien compte que nous sommes en pleine possession de nos moyens, lui et moi, mais un malaise, une maladresse, c’est si vite arrivĂ©. Ma hantise : apprendre qu’il aurait vĂ©gĂ©tĂ© plusieurs jours – voire dĂ©pĂ©ri – sans que personne ne se prĂ©occupe de lui. Je pourrais aussi passer des coups de fils rĂ©guliers et dĂ©pĂŞcher quelqu’un pour se rendre sur place s’il ne rĂ©pond pas. Mais… on en parle de l’insouciance de partir en vacances ? On est d’accord.

— MikhaĂŻl, dis-je en le rejoignant Ă  l’intĂ©rieur, j’ai pas fait de scène pour que tu me suives, j’apprĂ©cie que tu aies l’intelligence de m’encourager Ă  partir, mais ce serait injuste de me laisser me faire du mauvais sang Ă  des milliers de kilomètres alors qu’on a une solution idĂ©ale qui permet d’Ă©viter tout stress inutile.

Je suis essoufflĂ©e Ă  la fin de ma tirade. Mes yeux s’humidifient sans raison, ce que Micha remarque immĂ©diatement. Il s’approche de moi pour essuyer les larmes qui couleraient, mais elles restent prisonnières de mes paupières.

— Jacqueline… commence-t-il en plantant ses prunelles dans les miennes.

AĂŻe, ce n’est pas bon signe.

— Si tu insistes encore avec Madame Morel, je ne réponds plus de rien, murmure-t-il avec calme.

Le contraste de son timbre et des propos me hĂ©risse les poils. Mais c’est plus fort que moi… On peut appeler ça de l’Ă©goĂŻsme ou de la prĂ©vention Ă  outrance, j’enchaĂ®ne sans rĂ©flĂ©chir :

— Écoute, espèce de vieux tĂŞtu casanier. Tu peux bien faire ce que tu veux de tes os, mais hors de question que je parte en voyage avec l’angoisse au bide. La voisine passera trois fois durant la semaine oĂą les enfants sont pas lĂ , et puis c’est tout.

En apnĂ©e, j’attends de constater les dĂ©gâts provoquĂ©s par mes paroles spontanĂ©es. Pour toute rĂ©action, MikhaĂŻl hausse les sourcils, puis quitte la pièce sans un mot. J’entends la porte de la chambre claquer et les volets se fermer avec grand bruit.

AĂŻe, ce n’est dĂ©finitivement pas bon signe.

Je le rejoins après le nettoyage de mon dentier, mais il feint de dormir. Je le connais, il met minimum une heure chaque soir avant de sombrer. Je suis mon instinct et n’insiste pas.

Le lendemain matin, je me rĂ©veille seule, extĂ©nuĂ©e. Mon sommeil a Ă©tĂ© mĂ©diocre parce que ma tĂŞte de mule de mari m’a tournĂ© le dos toute la nuit. Ça n’Ă©tait pas arrivĂ© depuis ce fameux jour oĂą j’ai perdu une pierre prĂ©cieuse dans la boutique, lâchant malencontreusement la boĂ®te dans laquelle elle Ă©tait rangĂ©e pendant le nettoyage de l’atelier. J’ai eu beau rabâcher que s’il n’avait pas Ă©tĂ© si rapiat en refusant d’embaucher une femme de mĂ©nage, la gemme n’aurait certainement pas roulĂ© on ne sait oĂą en tombant de mes mains inexpĂ©rimentĂ©es, Micha m’en a voulu pendant plusieurs jours. L’assurance avait rejetĂ© la demande d’indemnisation…

Aucune trace de MikhaĂŻl dans la maison. Il doit ĂŞtre rudement remontĂ©. Pas le temps de m’appesantir sur son absence, j’ai une journĂ©e shopping Ă  affronter. Le klaxon de MaracujĂ  retentit une petite heure plus tard dans la rue de notre rĂ©sidence privĂ©e. Je dĂ©couvre mes trois amies Ă  l’intĂ©rieur du tacot dont le moteur tourne, prĂŞt Ă  rugir vers le centre commercial. Objectif : les maillots de bain. En fouillant dans mes placards, je n’ai pas trouvĂ© autre chose que mon une pièce de natation. Très sexy, non ? Comme Louise n’en a tout simplement pas et que Mara comme Cal veulent changer ceux qu’elles utilisent tout le temps, l’aubaine du dĂ©stockage du magasin de sport en fermeture dĂ©finitive tombe Ă  point.

Nous n’aurons jamais frĂ©quentĂ© ce centre commercial autant que depuis notre dĂ©cision de partir. C’est qu’il regorge de pĂ©pites, celui-lĂ  ! Des boutiques minuscules coincĂ©es entre les grandes enseignes, qui vendent de la maroquinerie spĂ©ciale « voyage Ă  l’autre bout du monde » Ă  tout petit prix, des produits de beautĂ© naturels parfaits pour se chouchouter sous les tropiques, des vĂŞtements lĂ©gers et colorĂ©s pour frimer aux soirĂ©es dansantes… bref, une vĂ©ritable caverne d’Ali Baba.

Plusieurs virĂ©es sont nĂ©cessaires pour nos prĂ©paratifs. Les semaines qui suivent assistent, impuissantes, aux multiples mouvements de nos comptes bancaires. Enfin, surtout le mien et celui de Mara. C’est sĂ»rement l’excitation de l’Ă©chĂ©ance qui approche – et le manque de moyens de Louise et Teresa – mais nous dĂ©pensons sans calculer, moi piochant dans la rĂ©serve ouverte Ă  mon nom Ă  la retraite de Micha et MaracujĂ , dans sa très juteuse Ă©pargne de jeune divorcĂ©e qui a touchĂ© une magnifique prestation compensatoire. Si Pierre, son ex-mari, PDG d’une Ă©norme firme textile, avait vent de ce que sa femme fait de son argent, il ferait une crise cardiaque. Ca me donne presque envie de cĂ©der Ă  la mode des selfies pour lui envoyer. AussitĂ´t dit, aussitĂ´t fait.


Chapitre 17 –

MaracujĂ  dĂ©barque dans le hall de l’aĂ©roport avec un chariot qui dĂ©borde de bagages multicolores. J’en compte au moins cinq. Je lui lance un regard Ă©quivoque mĂŞme si Madame a certainement dĂ©jĂ  prĂ©vu le surplus pour leur transport. J’aperçois Louise qui avance clopin-clopant aux cĂ´tĂ©s de Teresa devant deux grosses valises de taille consĂ©quente. Deux petits sacs y sont harnachĂ©s Ă  l’aide d’un tendeur. Je lève les yeux au ciel. Un tendeur dans un aĂ©roport, on aura tout vu !

Au moins, elles sont toutes lĂ . Nous nous embrassons dans un chahut de cour d’Ă©cole, Ă  grand renfort de compliments sur nos vĂŞtements de voyage et les chapeaux de paille posĂ©s sur nos tĂŞtes, que l’on a choisis ensemble la semaine passĂ©e.

— Mara, tu sais que tu ne pourras jamais tout enregistrer dans la réservation de base, hein ? lui dis-je en haussant les sourcils.

— Ma chĂ©rie, j’ai ici un sĂ©same qui ne rĂ©siste Ă  rien, me rĂ©pond-elle en agitant sous mon nez sa carte gold, dans sa plus belle interprĂ©tation du rĂ´le de diva qui me fait rire de bon cĹ“ur.

— Cal, tu as pu rĂ©cupĂ©rer tous les papiers nĂ©cessaires chez Louise, c’est bon ?

Teresa acquiesce tout en descendant le reste de sa bouteille d’eau, le front perlĂ© de sueur et un mouchoir trempĂ© dans l’autre main.

— Je vais jamais m’en sortir avec ces tempĂ©ratures ! se lamente-t-elle en jetant sa boutanche vide.

— Souviens-toi, on est dans le mois le plus frais là-bas, 25°C maximum, peu de pluie…

Je l’encourage d’un bĂ©cot sur la joue et entraĂ®ne la troupe vers l’enregistrement. Une queue longue comme… bref, une queue s’Ă©tale du comptoir rĂ©servĂ© Ă  notre vol jusqu’au mur qui lui fait face. Jonathan nous avait prĂ©venues de prĂ©voir trois heures avant le dĂ©collage, mais je ne m’attendais pas Ă  ça. Teresa, Mara et moi jouons Ă  notre passe-temps prĂ©fĂ©rĂ© pour patienter : la physionovie. C’est un concept qu’on a inventĂ© il y a pas mal d’annĂ©es maintenant et dont on ne se lasse pas !

— Mmmhhh… je dirais, 42 ans… secrétaire comptable ou bibliothécaire…

— Ah non ! C’est pas du tout la mĂŞme chose ! On voit bien que c’est plus le type maths que bouquins ! s’insurge Teresa en scrutant notre victime.

— Ouais… alors… reprend Maracujà en étudiant la quarantenaire, mariée, deux enfants…

— Pppfff, trop facile, lui fais-je en secouant la tête, ils sont derrière elle !

— Ça fait partie du jeu ! s’Ă©crie l’AmĂ©rindienne en s’Ă©nervant.

Louise part d’un rire tonitruant, pointant la femme en question. Cette dernière nous dĂ©visage comme si nous Ă©tions des Ă©chappĂ©es de l’asile. On fait mine de regarder en l’air ou nos chaussures. Heureusement, c’est Ă  notre tour de nous agglutiner devant la banque d’accueil quand l’hĂ´tesse, usĂ©e par les prĂ©cĂ©dents passagers, nous assène :

— Mesdames ! Une Ă  la fois voyons ! Je n’ai pas quatre bras !

— Ca aurait plutĂ´t Ă©tĂ© utile pour pas attendre une heure, m’est avis.

Pitt est entrĂ©e en action sans prĂ©venir. Mais l’agent de comptoir ne soupçonne pas la gentille vieille tout sourire qui se tasse derrière nous avec sa canne de marche. Non, elle nous dĂ©visage tour Ă  tour, agacĂ©e et Ă  la recherche de la tueuse Ă  la rĂ©plique cinglante. Sans un mot, je pousse mes camarades vers l’arrière et me fais enregistrer en premier. Hors de question que je succède Ă  la folle aux cinq valises ou Ă  celle qui pense pouvoir garder des tendeurs autour de ses bagages.

L’hĂ´tesse se fend du minimum en matière de politesse. Mes affaires embarquĂ©es sur le tapis roulant, je laisse la place Ă  Teresa qui est vertement reprise sur son système d’attache, dont elle doit se sĂ©parer dans la poubelle Ă  cĂ´tĂ© du comptoir. Bien sĂ»r, après ça, elle fait la gueule. Au tour de MaracujĂ  de faire de grands gestes pour bien se faire comprendre face Ă  une jeune femme Ă©puisĂ©e. Louise Ă  ses cĂ´tĂ©s continue de sourire bĂŞtement, fixĂ©e par une hĂ´tesse visiblement en rogne.

Nous allons pour franchir le portique de sĂ©curitĂ©. Enfin, franchir, c’est vite dit. Devant nous, une artiste encore plus expansive que notre Mara fait des pieds et des mains pour emporter une multitude de produits de beautĂ© hors de prix. L’agent est insensible aux arguments que la dĂ©esse sur talons compensĂ©s lui sert. « Vous comprenez, quand mĂŞme, vous ĂŞtes une femme vous aussi » ou « je vais porter plainte auprès de l’entreprise qui vous emploie pour me faire rembourser sur votre paie ».

Arrive notre tour et comme j’ai pris toutes les prĂ©cautions avant de partir, comprendre lire les caractères minuscules sur ce qui est autorisĂ© ou non – merci Laureline – tout se passe bien. En avant pour la douane. Voyager en avion est un vĂ©ritable chemin de croix avec au bout, la rĂ©compense de toutes les paroles d’impatience ravalĂ©es, les heures d’attente et les bras gourds d’avoir tractĂ© ou portĂ© des bagages. Cette fois, c’est Louise qui ouvre le bal, dĂ©cochant des regards meurtriers au policier lorsqu’il la questionne pour finir par abandonner.

La zone de transit international est gigantesque. Des boutiques sans vitrines trĂ´nent partout oĂą les yeux se posent, proposant des produits Ă  des prix exorbitants, de l’article de luxe au plus simple paquet de biscuits. Teresa et MaracujĂ  cherchant dĂ©jĂ  Ă  cĂ©der Ă  la tentation, j’emmène mes amies dans un coin plus tranquille pour patienter sur des fauteuils inconfortables. Ça promet pour la suite…

— Les passages du vol n°1534 Ă  destination de Maurice sont attendus en porte d’embarquement 32…

La voix dans les haut-parleurs invite tellement au voyage que nous restons rĂŞveuses pendant une minute avant que l’appel ne retentisse Ă  nouveau. Avec empressement et empâtement, nous nous levons de nos sièges sur lesquels on a commencĂ© Ă  s’assoupir et courons presque jusqu’Ă  la porte Ă©noncĂ©e. Le temps de se repĂ©rer et de dĂ©ambuler sur le sol cirĂ© de la zone de transit, c’est bonnes dernières que nous pointons auprès des hĂ´tesses.

L’avion est Ă©norme. Et magnifique. A l’intĂ©rieur, des jeunes femmes nous indiquent oĂą se trouvent nos places. Il y a deux doubles rangĂ©es de larges fauteuils de chaque cĂ´tĂ© et une rangĂ©e de quatre au milieu. Les couleurs sont claires et accueillantes. Lumineuse entrĂ©e en matière. Par le hublot qui jouxte mon siège pour mon plus grand bonheur, je vois les chariots Ă©lectriques amener une ribambelle de tas de bagages en tous genres et quelques animaux assoupis.

Soudain, un bruit Ă©trange provenant de l’avant de l’appareil attire mon attention. Louise est en train de taper de sa canne un steward qui tient son sac Ă  main tapissier. Inutile de donner des dĂ©tails sur ce qui est arrivĂ© aux tĂ©mĂ©raires qui se sont risquĂ©s Ă  l’exercice avant le malheureux. Teresa calme le jeu et elles avancent toutes deux vers leurs fauteuils qui sont cĂ´te Ă  cĂ´te, Ă  quelques rangs de moi. Une pointe de dĂ©ception m’envahit quand je me rappelle que je ferai le voyage sans elles.

MaracujĂ , que je soupçonne d’avoir calculĂ© son entrĂ©e pour ĂŞtre guidĂ©e par un homme plutĂ´t qu’une hĂ´tesse, roucoule des choses inaudibles au steward qui sourit poliment Ă  ses dĂ©lires. Elle s’installe dans la mĂŞme rangĂ©e que moi, sur le siège opposĂ©, cĂ´tĂ© hublot. De nouveau dĂ©sappointĂ©e d’avoir Ă©cartĂ© l’option payante qui nous permettait d’ĂŞtre rĂ©unies le temps du trajet, une charmante jeune personne de sexe masculin me sort de mon Ă©tat d’âme en dĂ©clarant :

— Je crois que nous allons voyager ensemble, mademoiselle.


Chapitre 19 – Cocktails, plage et cocotiers

Damien est divin. Intelligent, drĂ´le, il me ferait presque oublier mes copines. Je les croise lorsqu’elles se rendent aux toilettes, mais reviens rapidement aux sujets de conversation que nous explorons lui et moi. J’apprends au cours de notre dĂ©couverte mutuelle qu’il est le fils d’un très bon ami du directeur de l’hĂ´tel dans lequel nous allons, le Riu Le Morne. D’après ce que j’ai compris, ce bellâtre a fait quelques bĂŞtises en France que son père souhaite « nettoyer », selon ses termes. Il a Ă©tĂ© sommĂ© durant le laps de temps nĂ©cessaire de passer quelques semaines Ă  des milliers de kilomètres pour expier en se rendant utile. Une sorte de Gentil Organisateur, je crois.

— Je m’occuperai de certaines sorties et le reste du temps, cocktails, plage et cocotier !

Son sourire est absolument craquant. A 25 ans, Damien est un jeune homme aguerri. L’entendre parler m’envoie des bouffĂ©es de jeunesse qui me font l’effet de petites gĂ©lules de jouvence. Je me sens fringante Ă  la descente de l’avion, malgrĂ© les onze heures de vol. Nous nous promettons de nous retrouver Ă  l’hĂ´tel pour poursuivre notre discussion si passionnante. En sortant de l’appareil, je lui fais un coucou de la main pour lui dire au revoir jusqu’Ă  ce qu’il disparaisse de ma vue. Je tombe nez Ă  nez avec une Louise très renfrognĂ©e au bout de la passerelle, alors que je ne distingue pas MaracujĂ  dans le flot continu de passagers.

— Laisse, je crois qu’elle a jetĂ© son grappin sur un Cubain ou quelque chose comme ça, fait Teresa en me rejoignant lorsque je l’interroge sur l’absence de la Paraguayenne…

— Mara… IrrĂ©cupĂ©rable Mara… elle va s’amouracher avant mĂŞme d’avoir posĂ© un pied sur l’Ă®le… Et notre Louise ?

— Un vieux schnock lui a fait du gringue durant tout le vol et ça l’a mise de mauvaise humeur, me rĂ©pond Cal en regardant Pitt avec mĂ©fiance. Elle l’a entendu dĂ©blatĂ©rer pendant plusieurs heures avant de lui gueuler ses quatre vĂ©ritĂ©s…

— Ouh la la ! m’exclamĂ©-je.

— Je te le fais pas dire… c’Ă©tait horrible ! Le monsieur est parti se terrer dans le fond de l’appareil en baragouinant des choses incomprĂ©hensibles, finit Teresa en pouffant.

Je ris avec elle, puis lui emboĂ®te le pas en entraĂ®nant mon amie Ă  canne vers les tapis roulants qui nous ramènent nos bagages, non sans avoir dĂ»ment rempli les petits papiers Gestapo indispensables pour fouler le sol mauricien. Comment on s’appelle, oĂą on habite, ce qu’on vient faire là… mais je t’en pose des questions, moi ? C’est ennuyant au possible de chercher toutes ces informations qui ne serviront de toute façon pas.

Tout le monde s’entasse autour du serpent mĂ©tallique pour le moment vide, Ă  l’affĂ»t des valises de leur prochain sĂ©jour. On dirait des lions prĂŞts Ă  bondir sur un troupeau de gazelles qui n’aurait pas encore investi l’oasis guet-apens. Des lionnes, pardon, les mâles ne foutent rien, c’est connu. Je repère nos bagages après de longues minutes d’attente. Je pousse les gens pour rĂ©ussir Ă  me frayer un chemin vers mon objectif, non sans mal.

Je vais pour partir quand les malles de Teresa et Louise apparaissent dans mon champ de vision. Je grimpe tout ça sur le chariot surdimensionnĂ© rĂ©cupĂ©rĂ© Ă  l’entrĂ©e de la salle et remonte le courant des voyageurs qui gesticulent dans tous les sens. Cette guerre des tranchĂ©es m’a Ă©puisĂ©e et toujours aucune trace de MaracujĂ .

Nous sortons dans l’immense hall pour tenter de retrouver notre amie avant d’emprunter la navette qui nous conduira Ă  l’hĂ´tel. Près d’une heure plus tard, alors que l’on s’apprĂŞte Ă  alerter les forces de police locales, une grande gigue chocolat pousse les portes battantes au bras d’un sexy sexagĂ©naire chauve. Lunettes de soleil, costume en lin blanc avec chemise de la mĂŞme teinte ouverte sur une moquette poivre et sel, derbies Weston noirs… OK, je comprends. Il n’a pas la fraĂ®cheur de Damien, mais il en jette.

— Mes kuñas ! Vous ĂŞtes lĂ  ! s’enflamme Mara Ă  notre vue.

Personne ne rĂ©pond, encore engoncĂ©es que nous sommes dans la lĂ©thargie du contrecoup. L’attendre nous a plongĂ©es dans un Ă©tat comateux dont personnellement, j’ai bien du mal Ă  sortir. MĂŞme son gigolo n’arrive pas Ă  me motiver Ă  bouger mes fesses. C’est Teresa la plus courageuse, qui se lève enfin pour aller saluer le fameux cubain dotĂ© d’un sourire d’un blanc brillant. Louise reste assise et impassible, comme Ă  son habitude, une Ă©norme ride du lion creusant son front en tĂ©moignage de sa colère encore vivace.

— Mesdames, commence le nouvel ami de Mara en se courbant légèrement, je suis Leo.

Ce monsieur me plaĂ®t bien. Je ne sais pas qui il est, ni ce qu’il fait ou ce qu’il veut, mais son entrĂ©e en matière me sĂ©duit immĂ©diatement. Les prĂ©sentations d’usage rapidement expĂ©diĂ©es, MaracujĂ  nous annonce que Leo est dans le mĂŞme hĂ´tel que nous et participe Ă  un sĂ©jour organisĂ© par son club de poker, dans le cadre « le cĂ©libat, la libertĂ© ». Je bloque une seconde sur ce que peut signifier l’intitulĂ© et part dans un fou rire que j’ai du mal Ă  contenir.

— Leo, puis-je vous demander combien de vos compagnons sont du voyage ? fais-je en minaudant légèrement sur le chemin de la sortie.

Ses yeux noirs se fichent dans les miens pour me répondre avec un accent hispanique surjoué qui me replonge dans un rire sonore :

— Douze, madame, douze apollons à votre service, si vous le désirez…

Teresa ricane et MaracujĂ  explose de rire. MĂŞme Louise arrĂŞte de grimacer. Il sait y faire, le bougre ! Je regarde le chariot de bagages que mon amie partage visiblement avec Leo, et remarque qu’il manque deux valises colorĂ©es sur les cinq initialement embarquĂ©es.

— Ma chĂ©rie, ils les ont en quelque sorte perdues ! Celles oĂą mes sous-vĂŞtements et mes chaussures sont bien Ă  l’abri… ils m’ont dit qu’elles avaient Ă©tĂ© enregistrĂ©es sur un autre vol par manque de place et qu’elles arriveraient Ă  l’hĂ´tel d’ici demain. Vous imaginez ? surjoue Mara en plantant ses yeux dans les billes noires de Leo, aucun dessous et pieds nus pendant 24 heures…

HabituĂ©es aux mascarades de MaracujĂ , Teresa et moi soupirons bruyamment avant de nous tourner vers la sortie pour nous mettre en quĂŞte de la navette de l’hĂ´tel, Louise sur les talons. Nous la repĂ©rons facilement devant l’aĂ©roport et l’empruntons pour un trajet d’une heure. Mara est en pleine sĂ©duction avec Leo qui le lui rend bien. Pitt reste fixĂ©e sur les images qui dĂ©filent derrière la vitre Ă  cĂ´tĂ© de laquelle elle s’est assise et Cal me tient compagnie, partageant son inquiĂ©tude concernant notre grognonne et son adaptation aux lieux, au climat et… aux autochtones.

Mais dĂ©jĂ  se dresse devant nous le mont Brabant, signe que nous arrivons au complexe hĂ´telier – si je me souviens bien du contenu des belles brochures prĂ©sentĂ©es par Jonathan – dans lequel nous passerons, je l’espère, trois semaines de vacances hors du temps. La navette s’arrĂŞte devant l’entrĂ©e du resort et nous n’avons que quelques mètres Ă  faire pour pĂ©nĂ©trer dans ce que j’appelle le paradis sur terre.


Chapitre 19 – Derrière les fesses de Paul

Nous remontons une allĂ©e pavĂ©e brillant sous le soleil et serpentant entre de multiples petites Ă©tendues d’eau tantĂ´t turquoise, tantĂ´t aigue-marine. Autour des nappes aquatiques, des chaises longues immaculĂ©es sont installĂ©es en rang d’oignon au pied de bâtiments de trois Ă©tages au plus haut. La vĂ©gĂ©tation ponctuĂ©e ici et lĂ  de cocotiers rend le lieu magique. Notre groupe, surnommĂ© « les retardataires du 11h23 » par le conducteur de la navette – absolument charmant par ailleurs – pousse des oh ! et des ah ! Ă  chaque virage du sentier carrelĂ© qui dĂ©voile une nouvelle merveille pour les yeux.

Ă€ ma grande surprise, nous tombons sur le comptoir de rĂ©ception sans avoir Ă  entrer dans une pièce : il donne directement sur l’extĂ©rieur, lui confĂ©rant la touche exotique parfaite pour dĂ©marrer ce sĂ©jour. Nous sommes neuf Ă  nous avancer pour accomplir les formalitĂ©s d’enregistrement. L’allure de Louise nous fait arriver bonnes dernières, après deux jeunes filles Ă  l’apparence très sophistiquĂ©e pour leur âge, un couple de tourtereaux qui sont accueillis pour leur lune de miel et… Leo, qui très galamment, nous cède sa place.

— Vous ĂŞtes un amouuur, lui chante Mara de son lĂ©ger accent paraguayen, mais ne soyez pas ridicule, nous sommes quatre, et vous, seul… pour le moment, finit-elle en scrutant sa proie par-dessus les lunettes de soleil qu’elle a baissĂ©es sur son nez.

Je l’Ă©coute draguer d’une esgourde distraite, absorbĂ©e par les magnifiques motifs carrelĂ©s devant lesquels les trois employĂ©s de l’hĂ´tel Ă©voluent le sourire aux lèvres. Des oiseaux tropicaux qui s’entremĂŞlent avec des lianes stylisĂ©es en volutes romantiques, le tout dans des tons marron cuivrĂ©s. Sublime.

Nous passons donc devant Leo, dont la galanterie n’a d’Ă©gale que sa calvitie, puis donnons nos informations personnelles que l’hĂ´tesse entre dans son ordinateur, avant d’ĂŞtre conduites avec dĂ©fĂ©rence vers nos pĂ©nates. MaracujĂ , sur le point de disparaĂ®tre derrière un mur, se retourne vers le Cubain rencontrĂ© dans l’avion et se penche en arrière pour lui beugler :

— À très vite, Leo !

L’homme Ă´te son chapeau pour saluer Mara avec Ă©lĂ©gance en la fixant de ses yeux noirs bien mystĂ©rieux. Je ne sais pas ce qu’ils nous rĂ©servent ces deux-lĂ , mais ça promet ! Une vibration m’agace dans la poche de ma jupe longue, me confirmant que le forfait international a bien Ă©tĂ© activĂ© sur mon tĂ©lĂ©phone. Laureline ? MikhaĂŻl ? Les enfants ? Je verrai ça une fois installĂ©e dans la piaule que je vais partager avec mon AmĂ©rindienne.

Les couloirs sont sans fin. Beaux, mais interminables. Il nous faudra une carte routière ou un chien-guide pour nous repĂ©rer dans les lieux. On se regarde rĂ©gulièrement avec les copines, nous renvoyant les unes les autres notre impatience de nous poser, Ă  grand renfort d’yeux levĂ©s au ciel et de grimaces d’ennui.

Notre petite Ă©quipĂ©e s’arrĂŞte brutalement face Ă  une porte en bois foncĂ© sur laquelle un numĂ©ro dorĂ© est affichĂ© en relief. Le jeune homme en polo blanc qui nous a menĂ©es jusque-lĂ  s’efface après avoir ouvert, indiquant d’une voix douce que la chambre que nous dĂ©couvrons est au nom de Kroutchinkine. Celle de MaracujĂ  et moi, donc. Je m’avance lentement, prĂ©cĂ©dant mon amie en extase devant la gentillesse des porteurs de bagages qui ne l’Ă©coutent dĂ©jĂ  plus.

Teresa me suit de près et nous nous exclamons Ă  tour de rĂ´le devant le luxe des 26 m² dans lesquels nous nous reposerons pendant plus de vingt jours. Tout y est : les couleurs chaudes, le lit king size, le mobilier en bois typique, la moquette Ă©paisse… et la vue. L’ocĂ©an scintille sur une mince ligne d’horizon derrière les portes vitrĂ©es de la terrasse en rez-de-jardin. Dans un profond soupir d’aise, j’avance pour respirer l’air du large cachĂ© par la vĂ©gĂ©tation dense.

— Madame Kroutchinkine, je laisse vos bagages ici. Vous avez besoin d’autre chose ? me demande l’employĂ© dans un français sans accent qui n’Ă©corche pas mon patronyme de famille, Ă  l’instar de son collègue.

— Merci, merci beaucoup ! Ça ira très bien, merci ! J’accompagne mes amies dans leur chambre.

— On ne va pas très loin, rassurez-vous, sourit celui que son badge nomme Paul et qui semble diriger le trio de petites mains qui nous installent.

— On vous suit ! fais-je, rayonnant vers Teresa que j’entraĂ®ne par le bras.

Son visage et ses yeux brillants en disent long, comme le silence de MaracujĂ . Louise est dĂ©jĂ  postĂ©e derrière les fesses de Paul qui ouvre la seconde chambre, en face de la nĂ´tre. Le mĂŞme dĂ©cor fĂ©Ă©rique qui met du baume au cĹ“ur. Leur vue donne cĂ´tĂ© jardin, dont les essences n’ont rien Ă  envier Ă  l’ocĂ©an. Un Ă©crin de verdure qui enchante les sens. Nous nous retournons les unes vers les autres, Ă©mues par ce voyage que l’on a attendu durant des mois, bravant nos moitiĂ©s, nos rejetons et le reste du monde, pour l’organiser.

— Allez, au dĂ©ballage les filles ! s’exclame Mara, très certainement pressĂ©e d’arpenter les couloirs de l’hĂ´tel Ă  la recherche de son Cubain, ou de ses onze compères.

Nos valises ouvertes sur les lits me serrent le cĹ“ur. Je pense Ă  MikhaĂŻl qui n’a pas voulu m’accompagner Ă  l’aĂ©roport, toujours en pĂ©tard de s’ĂŞtre vu confiĂ© aux mains bienveillantes de Madame Morel. Ces vacances ne seront dĂ©finitivement pas les mĂŞmes sans lui. Une petite voix me dit qu’elles peuvent ĂŞtre encore mieux si je ne tombe pas dès le premier jour dans la mĂ©lancolie de ce que j’ai laissĂ© derrière moi en partant. Vendu !

Je sifflote en organisant mes vĂŞtements dans la penderie et les commodes, virevoltant autour des mouvements de MaracujĂ  qui Ĺ“uvre Ă©galement de son cĂ´tĂ©. Elle entonne Voyage en Italie et je meumeune les parties qu’elle m’invite Ă  chanter, ne connaissant que la mĂ©lodie pour ma part. Elle rit parfois, ce qui me rĂ©chauffe instantanĂ©ment. Cette femme est un vĂ©ritable amour concentrĂ© dans un corps athlĂ©tique de 69 ans. Tu m’Ă©tonnes qu’elle en fasse chavirer, des cĹ“urs, et qu’elle soit si gourmande de la vie ! Nos affaires rĂ©parties dans les meubles de la chambre et de la grandiose salle de bains – Ă  la douche italienne aussi vaste que mon cellier – nous nous rafraĂ®chissons et partons en exploration de l’hĂ´tel, en compagnie de Louise et Teresa.

Éblouie, je crois que c’est le mot. Le restaurant qui trĂ´ne entre plusieurs bassins d’eau paradisiaque, les voilages qui flottent sous le soleil doux de juillet, les senteurs qui Ă©manent des cuisines, les gens que nous croisons et qui respirent le bien-ĂŞtre, la joie de vivre. Ça change du mĂ©tro parisien et de la morne attitude des Franciliens que nous avons croisĂ©s avant d’arriver Ă  l’aĂ©roport. Les touristes d’ici ont bien plus le sourire et paraissent plus dĂ©tendus que ceux que nous pouvons accueillir chez nous. Je commence Ă  me laisser porter par l’atmosphère dĂ©contractĂ©e des lieux quand mon tĂ©lĂ©phone se rappelle Ă  moi dans un Ă©nième son. Je dĂ©couvre trois messages, un de Laureline, un de Jonathan et un dernier de l’ex de Mara, qui me surprend autant qu’il me glace d’effroi :

« Merci, Jacqueline, j’ai ruminĂ© des semaines après ton texto, mais je sais ce qu’il me reste Ă  faire. Ă€ bientĂ´t, ici ou ailleurs. Pierre. »

Ici ou ailleurs ? J’ai tuĂ© Pierre ou quoi ?


Chapitre 20 – Se mettre une corde au cou

En repassant devant la rĂ©ception pour nous rendre au restaurant, une jeune femme Ă©lĂ©gamment habillĂ©e de blanc et de noir – tenant un plateau de quatre verres colorĂ©s surmontĂ©s de touilleurs flamants roses – se fait houspiller par sa collègue planquĂ©e derrière le comptoir. Dans la seconde qui suit, elle nous glisse son fardeau sous le nez.

— Mesdames, le cocktail de bienvenue, s’il vous plaĂ®t, susurre-t-elle d’une voix chaude avec un regard fuyant.

MaracujĂ  s’empare d’un gobelet Ă  la vitesse de l’Ă©clair, alors que je comprends tout juste qu’il s’agit pour les employĂ©es de revenir sur un oubli causĂ© par notre retard. Je suis mon amie extravertie en attrapant l’un des contenants, comme le font aussi Teresa et Louise. Succulent breuvage, sans alcool certes, mais Ă  la saveur inattendue et dĂ©paysante. Pitt manifeste son contentement en aspirant bruyamment dans la paille que j’avais prise pour un mĂ©langeur. Quelle observatrice celle-lĂ  ! C’est utile de ne pas l’ouvrir parfois, on voit mieux les choses que les autres jugent trop vite.

— Merci beaucoup, Mademoiselle, dis-je en reposant mon verre vide sur le plateau encore dressé devant nous.

ImitĂ©e par mes comparses, la serveuse peut disposer, Ă  son grand soulagement. Chaque membre du personnel est souriant, aux petits soins. Ça me gĂŞnerait presque si je n’avais pas payĂ© pour cette prestation tout inclus. Je chasse de la main l’idĂ©e dĂ©plaisante de contribuer Ă  un esclavage moderne en m’offrant un sĂ©jour comme celui que j’ai concoctĂ© en compagnie de mes amies. Sur le chemin de notre dĂ©jeuner, je me convaincs que je ne peux ĂŞtre tenue pour responsable de toute la misère de la planète non plus.

Je retiens ma respiration jusqu’Ă  ce que nous soyons toutes installĂ©es autour d’une table dans l’Ă©tablissement de l’hĂ´tel qui sert des repas 24 heures sur 24, le Kulinarium. C’est un joli blase pour un restaurant de cuisine du monde et de soirĂ©es culinaires Ă  thème, avec show cooking s’il vous plaĂ®t. Mais pour l’heure, ce n’est pas le contenu de mon assiette qui me prĂ©occupe. Dans une grande inspiration, j’informe mes amies du dernier SMS reçu, non sans les avoir au prĂ©alable averties du silence de MikhaĂŻl.

— Micha t’a pas Ă©crit ? Tu dis vrai ? me secoue Teresa assise Ă  ma droite.

— Pierre a dit quoi exactement ? s’Ă©crie Mara en se redressant pour se pencher vers moi, de l’autre cĂ´tĂ© de la table.

Louise rit tout ce qu’elle peut.

— Mais cet Ă©goĂŻste sait ce qu’il te fait au moins ? continue Cal, ses billes aux sourcils froncĂ©s accrochĂ©s Ă  mes yeux qui s’inquiĂ©tent du quiproquo qui s’installe.

— Ah ça, pour ĂŞtre Ă©goĂŻste, il l’est ! fulmine notre Paraguayenne remontĂ©e. De quel droit il se mĂŞle de mon cul ?

— Comment ça de ton cul, Mara ? Alors qu’il Ă©crit mĂŞme pas Ă  Jackie ? demande Teresa complètement paumĂ©e. Micha ? Le salaud !

Louise s’en tape les mains sur ses frĂŞles cuisses, faisant tomber sa canne au lourd pommeau dans un grand fracas. PliĂ©e en deux, elle en perd son dentier tout neuf, gentiment payĂ© par la sĂ©curitĂ© sociale et une obscure caisse de retraite Ă  laquelle elle aurait cotisĂ© durant ses annĂ©es travaillĂ©es, mais on n’a jamais su dans quoi. Teresa pousse un cri de dĂ©goĂ»t et de honte mĂŞlĂ©s, se prĂ©cipitant pour attraper le râtelier mouvant qui se plaĂ®t visiblement Ă  surfer sur le carrelage poli. L’exclamation de Cal fait ouvrir de grands yeux Ă  Pitt qui voit son amie plonger Ă  terre Ă  la recherche de ses ratiches ambulantes. Ni une ni deux, elle cède de nouveau Ă  l’hilaritĂ©, manquant s’Ă©touffer avec sa salive si je n’Ă©tais pas intervenue pour lui taper dans le dos. Mara, dĂ©sorientĂ©e d’avoir appris que son mari m’avait envoyĂ© un SMS plus qu’ambigu, s’est entre-temps rassise, le regard perdu dans son assiette vide.

Petit Ă  petit, les pĂ©ripĂ©ties se tassent au sein de notre petit groupe de doyennes du resort. Chacune ayant repris sa place, je rĂ©capitule les messages reçus pour tout remettre dans le bon ordre. Laureline s’inquiète de savoir si on est bien arrivĂ©es, Jonathan nous transmet un code pour bĂ©nĂ©ficier d’une sĂ©ance spa Ă  ses frais – remerciements Ă  ses clientes prĂ©fĂ©rĂ©es – et Pierre, donc, avec son texto Ă©nigmatique.

— Et en effet, MikhaĂŻl n’a pas daignĂ© demander de mes nouvelles. Mais… tempĂ©rĂ©-je, il n’a pas Ă©tĂ© tenu informĂ© du dĂ©roulement du voyage non plus, pour ĂŞtre honnĂŞte.

Teresa hausse les épaules en acquiesçant, avant de se tourner vers Maracujà :

— Raconte-nous alors, vous avez communiquĂ© depuis le selfie ? Parce qu’il a l’air drĂ´lement remontĂ©, non ?

Mara secoue la tĂŞte sans savoir quoi rĂ©pondre d’autre que :

— Rien de rien, Cal, rien. Pourquoi il s’adresse Ă  toi ? me dĂ©fie l’AmĂ©rindienne avec des Ă©clairs dans les yeux.

Je la connais par cĹ“ur et ne m’offusque pas de ce que son Ĺ“illade sous-entend. Avec patience, je plante mon regard dans le sien, très sereine, et dĂ©tache chaque syllabe pour bien me faire comprendre, la caboche lĂ©gèrement penchĂ©e sur le cĂ´tĂ© :

— Mara, ma belle, le selfie est parti de quel téléphone, souviens-toi ?

Une minute est nĂ©cessaire Ă  mon amie pour faire le tri dans ce qui tourbillonne en elle : la colère, la peur, l’incertitude, entre autres. La lumière Ă©claire son visage lorsqu’elle me rĂ©pond d’une voix douce :

— C’est vrai, JFK, j’avais oubliĂ©.

Je souris en l’entendant utiliser le surnom que mes copines emploient lorsqu’elles estiment que j’assure dans un domaine.

— Peut-ĂŞtre qu’il va enfin se mettre une corde au cou, le con…

InterloquĂ©es, nous nous retournons vers Louise qui sirotait jusque-lĂ  son verre d’eau citronnĂ©e apportĂ© Ă  notre arrivĂ©e dans le restaurant. C’est MaracujĂ  qui Ă©clate de rire en premier, nous entraĂ®nant dans son sillage de bonne humeur.

— Tout ce que je veux, c’est qu’il me laisse passer des vacances tranquille, affirme-t-elle d’une voix forte. OK, c’Ă©tait pas fin de notre part, cette photo dans les cabines d’essayage, mais c’est pas une raison pour rĂ©agir comme ça, si ?

Mara cherche un soutien, mais nous nous sentons toutes un peu couillonnes. Enfin, Teresa et moi, parce que Louise, elle s’en contrefout. Que Pierre fasse partie du dĂ©cor ou non est transparent pour elle. Je m’en veux d’avoir houspillĂ© la jeune divorcĂ©e sur le sujet lors des achats de maillots et d’avoir utilisĂ© mon tĂ©lĂ©phone pour crĂ©er l’Ă©tincelle qui a mis le feu aux poudres. Teresa doit certainement regretter son show de pom pom girl devant les rayons de bikinis pour encourager MaracujĂ  Ă  autoriser l’envoi du message. Pierre est toujours amoureux de sa princesse guarani, on le sait. Seulement, il a Ă©tĂ© si vĂ©nal durant la procĂ©dure de sĂ©paration que nous le chatouillons sur les questions de fric dès que nous le pouvons. Alors que s’est-il passĂ© ce jour-lĂ  pour qu’il rĂ©agisse diffĂ©remment ?

— On peut se joindre à vous, Mesdames ?

Leo, flanquĂ© de trois hommes d’un certain âge – ou d’un âge certain – nous adresse un sourire resplendissant. Ses yeux noirs charmeurs et insondables balaient le corps de la femme qu’il convoite pour partager plus qu’un repas, si mon radar Ă  dragueurs n’est pas en panne.


Chapitre 21 – Un harpon dans le cul d’une baleine

D’un claquement de doigts savant, Leo fait installer une table Ă  cĂ´tĂ© de la nĂ´tre, sur laquelle quatre couverts sont rapidement dressĂ©s, comme par enchantement. Les hommes de poker se posent, satisfaits de la tournure que prennent les Ă©vènements. Eh ben, mes cochons, si vous vous faites des idĂ©es, vous n’allez pas ĂŞtre déçus ! MaracujĂ  a peut-ĂŞtre le feu aux fesses, mais ce n’est pas le cas de tout le monde dans notre petite assemblĂ©e. Je rigole d’observer le vieux tout tassĂ© reluquer notre Louise qui reste de marbre Ă  une coudĂ©e de lui.

— Psssttt, Cal, vise un peu le tout moche qui veut faire du gringue Ă  Pitt ! chuchotĂ©-je Ă  l’oreille de Teresa assise Ă  ma droite.

Mon amie n’a pas le temps de me rĂ©pondre qu’elle se fait sĂ©duire par Mara pour un Ă©change de place, et voici l’AmĂ©rindienne qui siège Ă  quelques centimètres du beau Leo. Maligne la gonzesse !

— La plus jolie panthère du complexe, fait l’homme vĂŞtu de blanc Ă  une MaracujĂ  qui pouffe comme une jeunette, alors que le serveur vient prendre la commande.

Nous nous dĂ©cidons tous les huit pour un plat unique, certains optant pour du poisson, d’autres pour une volaille grillĂ©e. Le vin et l’eau inscrits sur le calepin de l’employĂ©, les prĂ©sentations se font. Leo se penche vers nous pour nous indiquer que celui que j’ai Ă©tiquetĂ© nain rabougri assis en face de lui s’appelle Alexandre, lequel a Jack Ă  ses cĂ´tĂ©s. A la droite du Cubain, Eunji se courbe pour nous saluer. De notre cĂ´tĂ©, MaracujĂ  prend naturellement les choses en main et nous nomme Ă  tour de rĂ´le, par nos prĂ©noms dans un premier temps, puis par nos surnoms, parce qu’en arrivant Ă  Louise, c’est « Pitt » qui lui Ă©chappe.

Parfait premier sujet de conversation, l’histoire de nos sobriquets fait fureur. Celui de l’oratrice est plutĂ´t simple et Ă©vident, alors que celui de Louise a son petit effet, forcĂ©ment. Une mamy de 76 ans taciturne – qui ne daigne pas les regarder depuis le dĂ©but des Ă©changes – portant le patronyme d’un acteur sexy et le diminutif d’une race de chien fĂ©roce, c’est divertissant. Celui de Teresa donne un peu plus de fil Ă  retordre Ă  nos bellâtres sur le retour. Pour comprendre, il faut aller du cĂ´tĂ© de la sĹ“ur qui porte son prĂ©nom, bien connue de par le monde, et de rĂ©duire le nom canonique qui lui a Ă©tĂ© attribuĂ©. Sa ressemblance avec notre Cal et des grandes soirĂ©es arrosĂ©es nous ont amenĂ©es jusqu’Ă  cette rĂ©fĂ©rence bien personnelle.

Quand vient mon tour, je constate que Jack, le tĂ©nĂ©breux poivre et sel, s’avance ostensiblement pour Ă©couter. Mara dĂ©marre par le classique Jackie, ce qui fait hocher la tĂŞte Ă  mon nouvel admirateur, qui apprĂ©cie manifestement la coĂŻncidence de nos pseudonymes. Mon extravagante copine ne s’arrĂŞte pas en si bon chemin et glisse mon nom de guerre. Il est utilisĂ© dans les grandes occasions, lorsque je parviens Ă  bout d’une prise de bec entre nous ou que j’arrive Ă  nĂ©gocier quelque chose de particulièrement ardu, par exemple.

— Jacqueline Françoise Kroutchinkine, JFK ! s’exclame Leo. Comme c’est bien trouvĂ©, n’est-ce pas ?

Ses trois acolytes acquiescent avec vigueur, le sourire aux lèvres et les yeux apprĂ©ciateurs. J’ai soudain la dĂ©sagrĂ©able sensation que nous sommes quatre morceaux de bidoche Ă  une foire Ă  la viande organisĂ©e par ces messieurs.

— Les filles, on mange et on va se faire cette petite sieste au soleil comme on avait prévu ? dis-je lorsque les plats apparaissent devant nous, toujours comme par magie.

J’ai beau me tourner dans toutes les directions, aucune trace d’un quelconque serveur. Ils sont forts dans ce restaurant. En mĂŞme temps, Kulinarium, ça fait pas un peu magique et enchanteur ?

Teresa me soutient en agitant furieusement sa tĂŞte de bas en haut et un coup de canne de Louise nous indique qu’elle abonde en mon sens. MaracujĂ  soupire, mais se rallie Ă  la cause commune. La seule règle que nous nous sommes imposĂ©e les unes et les autres avant de partir, c’est de ne pas se dĂ©filer pour les Ă©lĂ©ments du programme validĂ©s avant notre arrivĂ©e.

Jack prend la parole avec un timbre rauque, celui qui file la chair de poule lorsqu’on l’Ă©coute trop fort ou près de son oreille :

— Mesdames, si je puis me permettre, une soirĂ©e dansante est donnĂ©e en l’honneur des nouveaux arrivants, près de la piscine principale. Thème jazz et java… ça vous tente ?

Ses yeux clairs dont je n’arrive pas Ă  distinguer la couleur d’ici se fichent dans les miens, comme un harpon dans le cul d’une baleine. Cet insecte qui opère une percĂ©e dans mon estomac, il est rĂ©el ou imaginaire ? Portant une main Ă  mon ventre, je m’aperçois que je n’ai ni rĂ©pondu ni quittĂ© Jack du regard. Je froisse le devant de ma tunique pour faire taire le petit animal que l’homme aux cheveux poivre et sel a installĂ© au creux de moi.

J’entends MaracujĂ  accepter l’invitation, provoquant une scission de mon corps. Le bas partage l’envie de Mara, le haut crie que ce n’est absolument pas raisonnable. Je fais face Ă  Teresa et l’interroge silencieusement. Elle n’a qu’un haussement de sourcils Ă  me proposer, merci bien. Inutile de chercher du soutien chez Louise. Elle est murĂ©e dans le contenu de son assiette qu’elle avale Ă  grand bruit, faisant rire son voisin de table que l’on pourrait imaginer en pleine convulsion tant ses Ă©paules se secouent dans tous les sens. Je respire fortement et reprend la dĂ©gustation de mon succulent plat, un poisson blanc cuisinĂ© thaĂŻ, d’une saveur incomparable.

Je suis soulagĂ©e lorsque nous prenons congĂ© de nos invitĂ©s surprises. En parcourant le labyrinthe des couloirs de l’hĂ´tel, j’analyse la situation. Je n’ai pas peur de cĂ©der Ă  la tentation, ça, c’est certain. Mais je ne comprends pas comment l’Ă©nergumène a rĂ©ussi son coup en un regard, un hochement de tĂŞte et une phrase. Inconcevable. AffublĂ©e de mon maillot de bain motif zèbre, ma serviette fuchsia sur l’Ă©paule, j’accompagne mes trois copines pour une sĂ©ance bronzette de fin d’après-midi. Les meilleures.

Les clients de l’hĂ´tel se retournent sur notre passage, rendant MaracujĂ  très fière. Ses conseils vestimentaires font fureur. Ou alors on a l’air de potiches qui se prennent pour des gamines de 15 ans. Je prĂ©fère ne pas y penser, me sentant parfaitement bien dans cette tenue lĂ©gère qui couvre tout ce qu’il faut cacher, et c’est bien lĂ  le principal.

Je passe un excellent moment Ă  me dorer la pilule en compagnie de mes amies. Le soleil est doux, l’atmosphère fraĂ®che, les vacances ne pouvaient pas mieux dĂ©marrer. J’en aurais oubliĂ© Pierre si le tĂ©lĂ©phone glissĂ© dans mon sac en osier n’avait pas rappelĂ© sa prĂ©sence.

C’est un texto de MikhaĂŻl qui aimerait ĂŞtre rassurĂ© et qui me propose un Skype grâce Ă  Laureline qui viendra le lendemain matin. Je rĂ©ponds en corrigeant sans cesse mes coquilles. L’astre solaire a beau ĂŞtre dĂ©licat, il ne m’en Ă©blouit pas moins malgrĂ© mes lunettes teintĂ©es.

« Micha, je suis heureuse d’avoir de tes nouvelles. Une journĂ©e plage est prĂ©vue demain, mais nous partons vers 10 heures. Je serai ravie de passer un petit moment avec vous, une heure avant si ça te convient ? Tout s’est bien passĂ© en tout cas, merci. Ta Jackie. »

Étrangement, j’ai un pincement au cĹ“ur en Ă©crivant ces derniers mots.


Chapitre 22 – Jetez un coq dans une bassecour

Lorsque nous arrivons Ă  l’heure indiquĂ©e par Jack, un groupe local de musique et de danse anime la prĂ©-soirĂ©e. La moitiĂ© de l’hĂ´tel doit dĂ©jĂ  ĂŞtre installĂ©e aux tables mises Ă  disposition autour de la piste amĂ©nagĂ©e entre deux bassins d’eau Ă  faire rĂŞver n’importe quel urbain. Les filles et moi slalomons entre les clients assis et apercevons rapidement une douzaine d’hommes drĂ´lement bien habillĂ©s vers le fond de l’espace extĂ©rieur dĂ©diĂ© Ă  l’activitĂ© du moment. L’ambiance y semble festive et une rĂ©servation pour quatre avec un Ă©norme Ă©criteau qui le prĂ©cise jouxte leurs tables. Leo se lève prestement Ă  notre vue et dĂ©pose un bĂ©cot sur la joue de MaracujĂ , resplendissante dans sa robe courte en lamĂ© dorĂ©.

— Vous voici enfin ! Nous vous avons gardĂ© une place près de nous. Si ça vous convient, bien sĂ»r ? s’empresse-t-il d’ajouter en voyant ma tĂŞte renfrognĂ©e.

Évidemment, c’est aimable Ă  notre chevalier cubain d’avoir pensĂ© Ă  nous, surtout qu’il n’y a aucun emplacement disponible pour notre petite troupe aussi proche de l’animation que la table qui nous attend. Cependant, l’idĂ©e de partager toute une soirĂ©e avec douze Ă©nergumènes Ă  l’humour plus ou moins douteux et aux plans drague lourds ne m’enchante pas tout Ă  fait. J’accompagne nĂ©anmoins mes amies qui ont pris possession des lieux en m’asseyant en bout de table pour limiter toute interaction avec le danger. Nous avons de toute façon convenu que nous ne traĂ®nerions pas, le voyage nous ayant Ă©puisĂ©es.

Je profite de l’attente pour commander nos boissons en admirant les divines danseuses qui manient Ă©ventails en plumes et jupons colorĂ©s avec grâce. Leurs partenaires athlĂ©tiques ne sont pas en reste, tournant autour des percussionnistes et des instruments Ă  cordes dont la musique emplit librement l’air clĂ©ment de la nuit Ă©toilĂ©e. Je prends une profonde inspiration, car la vie ne peut pas ĂŞtre plus douce qu’Ă  cette seconde. La dĂ©tente envahit mon corps, invitant mes pensĂ©es Ă  vagabonder au grĂ© des mouvements rythmĂ©s qui me sont offerts par les artistes douĂ©s. Je pars loin, sur une plage, allongĂ©e au soleil couchant, avec une main qui serre la mienne, des doigts bronzĂ©s, un pantalon en lin beige… un timbre rauque…

— Jackie ? Vous êtes avec nous ?

Une voix de publicitĂ© pour cafĂ© me sort de ma torpeur avec difficultĂ©. Je regarde autour de moi, hĂ©bĂ©tĂ©e. Une serveuse m’observe, souriante, semblant attendre quelque chose de moi que je ne saisis pas. Je pivote la tĂŞte et Jack me fait face, alors que Teresa occupait cette chaise une seconde auparavant. Je ne comprends plus rien. J’ai besoin d’un certain temps pour finir de remettre mes idĂ©es en place.

— Un… une… un Virgin mojito s’il vous plaĂ®t, bredouillĂ©-je Ă  grand peine. Merci, vous ĂŞtes bien aimable !

La jeune fille opine pour me signifier qu’elle a enregistrĂ© ma commande, puis disparaĂ®t de mon champ de vision. Je distingue enfin Teresa en train de faire quelques pas de danse en compagnie d’Eunji, qui la guide d’une main. Ă€ ma gauche, Mara est en pleine conversation avec Leo, cinq centimètres seulement sĂ©parant leurs visages. Je pense avoir le pieu pour moi toute seule cette nuit. Louise, assise Ă  ma diagonale, tape alternativement du pied et de la canne, soutenant le tempo des musiciens. Mon palpitant se gonfle de bonheur en l’imaginant dans une telle joie. MĂŞme le vieux rabougri qui se colle Ă  elle ne paraĂ®t pas altĂ©rer sa bonne humeur. Ă€ moins que…?

— Choix judicieux, Jackie. Je peux vous appeler Jackie ?

— Bien sûr, Jack, réponds-je en insistant sur son prénom.

Mais qu’est-ce qui me prend ? J’ai la sensation de poursuivre ma rĂŞverie de tout Ă  l’heure. N’importe quoi. Ressaisis-toi Jacqueline ! Je ferme les yeux pour m’y aider quand une main vient saisir celle que j’ai posĂ©e sur la table.

— Jackie, vous allez bien ? s’enquit le sĂ©duisant poivre et sel aux iris bleus, maintenant que je peux les admi… les discerner.

— Oui, oui, merci. Je suis juste un peu fatiguĂ©e du voyage. Onze heures de vol, c’est bien long Ă  mon âge…

— A 60 ans à peine, on peut tout se permettre, voyons ! me lance le redoutable dragueur.

Je ne peux pas m’empĂŞcher de glousser comme une dinde. C’est notre marque de fabrique aux copines et moi, je le crains. Jetez un coq dans notre basse-cour et la transmutation en mangeuse de graines est instantanĂ©e. Je lève les yeux au ciel, dĂ©pitĂ©e par ma mièvrerie, puis m’emploie Ă  remettre Jack sur la bonne voie :

— 72, cher ami. Septuagénaire, mariée et trois fois grand-mère.

Mais pourquoi je lui prĂ©cise tout ça ? « Parce que tu ne veux pas te faire sĂ©duire, Jacqueline ! » me rĂ©primande MikhaĂŻl en mon for intĂ©rieur. Oui, bien sĂ»r, mais… flirter n’a jamais Ă©tĂ© puni par les lois canoniques, si ? Je toussote pour retrouver une contenance et savoure la rĂ©ponse de mon nouvel alliĂ©, joueur de poker. Nouvel alliĂ©, tout Ă  fait, titre gagnĂ© grâce Ă  son savoir-faire en relations humaines, voilĂ  tout.

— Vous ne les faites pas, et vous le savez, rit-il en illuminant littéralement son visage.

Je pince mon avant-bras gauche pour chasser les vilaines images qui me viennent Ă  l’esprit et qui incluent une plage, un coucher de soleil, un pantalon en lin beige… que mon interlocuteur porte. Je peux le vĂ©rifier lorsqu’il se lève, me tendant sa main dans une invitation Ă  danser sur les premières notes d’un morceau de jazz. Je n’ai absolument pas remarquĂ© le changement de groupe, encore un mystĂ©rieux tour de passe-passe inhĂ©rent Ă  l’Ă®le, j’en suis sĂ»re.

Sans rĂ©flĂ©chir, je m’extirpe de ma chaise pour suivre le dom Juan, croisant mon Virgin mojito qui est dĂ©posĂ© Ă  ma place et que je ne toucherai pas de la soirĂ©e. Durant plus d’une heure, je vais virevolter, tournoyer et me cambrer dans les bras de Jack, danseur Ă©mĂ©rite qui a totalement rĂ©ussi Ă  estomper mes lacunes dans le domaine. Ma robe patineuse blanche me bat les jambes au grĂ© de nos circonvolutions. Les yeux dans les yeux, nous passons dans un univers parallèle. C’est Louise qui s’Ă©loigne Ă  pas de loup, et dont je remarque l’Ă©clipse par hasard, qui me fait revenir sur Terre.

Ni Ă  contrecĹ“ur, ni soulagĂ©e de mettre un terme au corps Ă  corps – en tout bien tout honneur – avec Jack, j’accompagne Pitt qui a sonnĂ© le rappel. Je tourne la tĂŞte pour garder un contact visuel avec l’homme qui m’a fait oublier le temps qui passe, mon mari et mes copines. Mes copines ! Je cherche frĂ©nĂ©tiquement MaracujĂ  et Teresa des yeux en arrĂŞtant Louise dans son Ă©lan.

— BĂ©casse ! MaracujĂ  est partie il y a une heure avec l’autre couillon qui se prend pour un mafieux d’AmĂ©rique du Sud. Teresa est rentrĂ©e, malade comme un chien, la vioque ! J’l’avais pourtant prĂ©venue que les dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©s de l’hĂ´tel savaient pas prĂ©parer la Tequila Sunrise comme Mara, mais elle a pas voulu Ă©couter la bique, tu penses…

Je n’entends pas le reste des paroles de Louise qui s’Ă©loigne dĂ©jĂ  sur un des sentiers marbrĂ©s qui mènent aux chambres. Je me retourne pour Ă©changer une dernière Ĺ“illade avec Jack, mais il a disparu. Je me sens mĂ©prisable d’avoir espĂ©rĂ© ce contact avant d’aller me coucher. Pauvre Micha.


Chapitre 23 – Un partout, la balle au centre

Dormir seule dans un très grand lit, c’est super chouette et ça donne des nuits plutĂ´t rĂ©paratrices. C’est affamĂ©e de n’avoir rien mangĂ© la veille, mais guillerette, que je me lève vers 8 heures, après avoir repris tout le sommeil grugĂ© durant mon trajet en avion effectuĂ© en charmante compagnie. Je pose les pieds au sol sans une grimace. L’air marin sans doute. Je le sens opĂ©rer des changements positifs en moi et amener une brise de lĂ©gèretĂ© qui fait du bien, après toutes ces annĂ©es de convenance et de traditions. J’aime MikhaĂŻl, mais parfois, son immobilisme m’Ă©touffe.

Je n’oublie pas notre rendez-vous, mais pour l’heure, Ă  des milliers de kilomètres de lui, c’est Ă  la journĂ©e Ă  venir que je pense : un solide repas et la plage qui borde les bâtiments de l’hĂ´tel. Accessible Ă  tout moment, aujourd’hui elle sera dotĂ©e d’un animateur que je connais bien pour avoir discutĂ© de longues heures avec lui. Damien est chargĂ© d’y organiser diffĂ©rentes activitĂ©s aquatiques ou ensablĂ©es. Curieuse de dĂ©couvrir le programme que nous aura concoctĂ© le pĂ©tillant jeune homme, et avec hâte de pouvoir Ă©changer Ă  nouveau avec lui, je me prĂ©pare en fouillant les placards investis la veille.

Un maillot nageur pour ĂŞtre libre de mes mouvements, un parĂ©o de bouiboui de station balnĂ©aire pour me la jouer midinette et une paire d’espadrilles confortables. Mon chapeau, mes lunettes de soleil, une bouteille d’eau minĂ©rale piquĂ©e dans le bar de la chambre, la crème indice 30, une natte, un bouquin au cas où… je pense ĂŞtre parĂ©e. Ah ! Mes mots flĂ©chĂ©s ! Je tourne la tĂŞte pour observer le moindre recoin de la pièce afin de ne rien oublier d’autre, et tombe sur la sacoche du mini-ordinateur offert par mes enfants Ă  mon anniversaire, en mars dernier.

Je passe par la salle de bains pour enfiler un bandeau que je place haut sur mon front. Ainsi, mes cheveux dĂ©tachĂ©s ne glissent pas sur mes yeux et le rendu est plutĂ´t agrĂ©able Ă  regarder. Un petit coup de maquillage pour paraĂ®tre fraĂ®che et c’est parti pour finir de me rabibocher avec Micha. Après plusieurs tentatives infructueuses, j’appelle la rĂ©ception pour que quelqu’un m’aide Ă  installer le WiFi sur cette machine de malheur. Je l’ai jetĂ©e sur la console qui fait face au lit, au milieu des produits de beautĂ© de MaracujĂ  qui ne tiennent pas dans le meuble de la salle de bain. C’est Paul qui fait le dĂ©placement, toujours avec ce sourire qui lui mange le visage et une prĂ©venance Ă  toute Ă©preuve. Il est vraiment chou.

— Vous voulez bien patienter que je lance Skype pour vérifier que ça marche, Paul ?

— Mais bien sûr, Madame Kroutchinkine.

— Si je vous appelle Paul, faites de mĂŞme s’il vous plaĂ®t ! Moi, c’est Jacqueline.

— Très bien, Madame Jacqueline.

Je ris de sa surenchère de courtoisie qui en devient attendrissante, puis me tourne vers le portable qui rĂ©clame un clic sur l’icĂ´ne bleue et blanche. Ça mouline un temps fou, mais Paul, toujours debout, maintient son sourire Ultra Brite jusqu’Ă  l’ouverture de la fenĂŞtre des contacts. Je sĂ©lectionne « Micha et Jackie », puis Ă©coute les sonneries dans le vide, jetant des regards gĂŞnĂ©s Ă  mon sauveur que je mobilise plus que de raison. En une fraction de seconde, la grosse tĂŞte de mon mari apparaĂ®t Ă  l’Ă©cran. Deux touffes de cheveux blancs aurĂ©olent son visage au milieu duquel son nez habituellement de taille normale devient Ă©norme par l’effet de la camĂ©ra trop proche de lui.

— Si Madame Jacqueline n’a plus besoin… fait Paul en se courbant, ses yeux tĂ©moignant d’un fou rire rĂ©primĂ©.

— Bien sûr, merci, Paul ! réponds-je en le raccompagnant à la porte de la chambre pour lui glisser un billet dans la main.

Dans un clin d’Ĺ“il, il me rend ma petite attention, me chuchotant que la Direction interdit d’accepter les pourboires et qu’il est venu m’aider avec plaisir. Je note dans mon carnet intĂ©rieur de me renseigner sur les salaires des travailleurs de cet hĂ´tel.

— Jackie ! Jackiiie ! beugle MikhaĂŻl depuis l’ordinateur. Jacqueline, bon sang, oĂą es-tu ?

— J’arriiive Micha !

Je me prĂ©cipite sur le lit pour m’y asseoir confortablement, espĂ©rant que la distance soit suffisante pour ne pas ressembler au savant fou que mon mari Ă©tait Ă  l’ouverture de la conversation. Lui-mĂŞme a reculĂ©, certainement sur les conseils de Laureline que j’aperçois derrière lui.

— Ma grande petite-fille ! Comment vas-tu ma chérie ?

— Bien Mamine ! Et toi ? Pas trop fatiguĂ©e ? T’as pas l’air en tous cas !

— C’est l’atmosphère de l’ocĂ©an, revigorante !

Un klaxon s’impatiente de l’autre cĂ´tĂ© de l’Ă©cran, les tĂŞtes de Laureline et MikhaĂŻl pivotent de concert, puis ma petite-fille se rapproche de la camĂ©ra, ce qui la clownise instantanĂ©ment Ă  son tour.

— Bisou Mamine ! Maman est lĂ , je dois y aller ! Ça m’a fait plaisir de te voir !

— Moi aussi ma chérie, réponds-je à la jeune fille qui a déjà disparu.

Micha m’observe en silence. Un sourire de mon cĂ´tĂ©, un sourire du sien. Après toutes ces annĂ©es de mariage, c’est bien la première fois que l’on ne trouve rien Ă  se dire, ou au moins, que ça ne sort pas naturellement.

— C’Ă©tait qui les dents blanches quand j’ai dĂ©crochĂ© ?

Surprise, je me rends compte que l’Ĺ“il de ma camĂ©ra – qui ne fait que quelques millimètres – est quand mĂŞme drĂ´lement efficace. Et que MikhaĂŻl ouvre les hostilitĂ©s.

— Un employĂ© de l’hĂ´tel qui m’a aidĂ©e Ă  installer le WiFi, Micha. Et toi, comment tu vas ? Tu ne te sens pas trop seul ?

Il part d’un rire moqueur. J’arque un sourcil, dans l’attente d’un Ă©claircissement sur la nature de son hilaritĂ©. Il se calme en prenant tout son temps.

— Oui, oui, ça va, t’en fais pas, me nargue-t-il, conscient que je dĂ©masque toujours ses omissions.

Ce qui ne loupe pas.

— Micha, que me caches-tu ? Tu me dis pas tout, là !

Me revient en mĂ©moire mon collĂ©-serrĂ© de la veille avec Jack, ce qui fait monter le rouge Ă  mes joues. Je croise les doigts pour que mon mari n’y voie que du feu et pense que mon agacement en est Ă  l’origine.

— Toi aussi, tu me caches quelque chose, ma Jackie, tes yeux te trahissent, ils partent dans tous les sens comme quand tu triches à la pesée des condiments au supermarché…

Je m’offusque de son accusation totalement infondĂ©e. Je ne triche pas, je rĂ©cupère mon dĂ», rien de plus. Ces voleurs de grande distribution s’en mettent plein les poches, inutile de faire leur jeu, n’est-ce pas ?

— Ça va, ça va… reprend-il, goguenard. Madame Morel est passée hier soir. Une bonne petite ratatouille, pas aussi savoureuse que la tienne, mais elle y travaille…

Il laisse sa phrase en suspens et je sens qu’il tait autre chose. Je dĂ©cide de riposter afin de le pousser dans ses retranchements, Ă©nervĂ©e qu’il joue avec moi de la sorte. D’autant que Madame Morel n’Ă©tait pas censĂ© se pointer avant la semaine prochaine, la bougresse.

— Eh bien de mon cĂ´tĂ©, j’ai rencontrĂ© des gens intĂ©ressants… Dont Jack, avec qui j’ai passĂ© une excellente soirĂ©e Ă  danser…

Je lui en bouche un coin. Et pan ! Tu l’as pas volĂ©e celle-lĂ  !

— Ah oui ? C’est… captivant. Mais pas autant que Feiza qui m’a proposĂ© une danse des sept voiles quand je l’ai croisĂ©e en allant chercher le courrier hier matin.

OK. Un partout, la balle au centre.


Chapitre 24 – La parfaite petite vieille

La langue de sable fin, bordĂ©e par l’ocĂ©an d’un cĂ´tĂ© et une vĂ©gĂ©tation exotique de l’autre, reflète avec force la lumière du soleil. Alors que je longe l’Ă©tendue d’eau salĂ©e, mes lunettes teintĂ©es ne sont pas assez efficaces pour m’Ă©viter de froncer les sourcils. Ça n’arrange pas mes bidons : je m’interroge sur l’utilitĂ© de mettre de l’antirides si en parallèle le moindre rayon creuse les sillons de ma peau par ses UV et mes grimaces en rĂ©ponse. Mon estomac enfin sustentĂ© par un petit-dĂ©jeuner digne de ce nom grogne pour signifier que la digestion a commencĂ©.

Encore sous le coup de l’annonce de MikhaĂŻl, mes divagations s’Ă©chappent des gargouillis de mon ventre pour se diriger vers le choix qui s’offre Ă  moi. Jouer la partie que mon mari blessĂ© par mon manque de confiance en lui tente de me faire accepter ? Ou apaiser le conflit en lui prouvant qu’il n’a rien Ă  craindre de mon cĂ´tĂ© et qu’il peut bien faire ce qu’il veut, je ne cĂ©derai pas aux sirènes de la jalousie ? Avec un soupir qui solde mes pensĂ©es mĂ©taphysiques, je cherche du regard la troupe que je suis censĂ©e retrouver.

J’aperçois Teresa qui soutient Louise, leurs pas s’enfonçant au ralenti dans le moelleux du sol. Voir la patiente Cal protĂ©ger Pitt l’intraitable me fait sourire. Ce qui unit ces deux-lĂ  est plus fort que l’amitiĂ©. Un peu comme deux âmes qui se seraient trouvĂ©es dans l’adversitĂ© de la vie, se donnant l’importance qu’elles n’ont jamais obtenue et ressentie dans leurs existences respectives. Teresa la docile, mon alliĂ©e de vingt ans, que le mariage très classique et la maternitĂ© encore plus traditionnelle ont littĂ©ralement assĂ©chĂ©e et Louise la secrète, abandonnĂ©e de tous, mĂŞme si les filles et moi ne savons pas vraiment qui sont ces « tous ». Le cĹ“ur gonflĂ© de reconnaissance Ă  l’univers de les avoir mises sur le chemin l’une de l’autre, je les rattrape Ă  vive allure.

Le sable, c’est traĂ®tre. MĂŞme quand on croit que notre pied est bien assurĂ©, la chute n’est jamais loin. Des grains minĂ©raux plein la bouche et mes affaires Ă©parpillĂ©es tout autour de moi, je rĂ©alise que j’ai quelque peu culbutĂ©. Je me redresse le plus rapidement possible afin de limiter les regards d’apitoiement ou de moquerie Ă  mon Ă©gard. Je les connais bien, ces Ĺ“illades inquiètes qui font planer la fracture du col du fĂ©mur. MĂŞme les plus compatissantes, qui nous rappellent combien la fin est proche. La voix de la dernière opĂ©ratrice Yves Rocher rĂ©sonne dans ma tĂŞte alors que j’essaie de me relever sans y parvenir. Après m’avoir demandĂ© mon âge pour ajuster sa vente, elle s’Ă©tait exclamĂ©e : « 72 ans ? J’y crois pas ! Votre voix fait si jeune ! » Merci, mademoiselle, je n’avais jamais rĂ©alisĂ© qu’avec mon nombre de balais, le timbre chevrotant Ă©tait inclus dans la panoplie de la parfaite petite vieille.

— Jackie, vous vous êtes fait mal ?

Le ton qui me tire de ma rĂŞverie – laquelle a retardĂ© ma vaine tentative de sauver les apparences – n’est pas tremblotant, lui. Il me fait mĂŞme penser Ă  ces surfeurs d’ocĂ©ans, la planche contre leurs muscles comprimĂ©s dans leur combinaison moulante… Mais qu’est-ce qui m’arrive ? Je divague alors que j’ai fini les quatre fers en l’air sur une plage bondĂ©e par les touristes de l’hĂ´tel. La mĂ©nopause ne serait pas si loin derrière moi, je penserais que mes hormones me jouent une farce.

Mes lunettes de soleil se sont envolĂ©es pour atterrir dans le bazar qui m’entoure, ma vue est donc rĂ©duite par la force de l’astre solaire. Une main ferme se glisse sous mon aisselle et m’aide Ă  me relever en douceur. Instinctivement, je remets mes tifs en place, retirant le bandeau qui ne sert plus Ă  rien, dans un mouvement L’OrĂ©al bien Ă©tudiĂ©.

— Voilà, plus de peur que de mal.

La voix est masculine et chaude. Jack. Mes paupières papillonnent pour ajuster ma vision. Je m’immobilise devant son visage hâlĂ©, encadrĂ© de cheveux soigneusement entretenus, son regard azur bienveillant plongĂ© dans le mien.

— Jackie, vous allez bien ?

Ça va devenir une manie entre nous cette question, je le sens.

— Oui, oui, Jack, merci. Et bonjour, complété-je avec un sourire plus assuré.

L’Ă©lĂ©gant homme s’affaire Ă  remplir mon sac en osier de tout ce qu’il a perdu au cours de ma cabriole.

— Bonjour, Jackie, fait-il en se rapprochant de moi.

Une odeur que je connais bien vient chatouiller mes narines. Une fragrance que Micha a portĂ©e fut un temps. Ça repose instantanĂ©ment mes pieds sur le sable et je m’Ă©loigne de quelques pas en direction de mes amies qui ont atteint le groupe, indemnes, elles.

— Mêlons-nous aux autres, Jack !

C’est la pathĂ©tique phrase que je choisis pour me dĂ©filer. Je rejoins une dizaine d’hommes au style identique, quelques couples de tous âges et un second ensemble de personnages aux cheveux blancs. Les civilitĂ©s d’usage effectuĂ©es, je converse rapidement avec Teresa et Louise, que je n’ai pas vues depuis la veille au soir, quand Damien apparaĂ®t au milieu de notre troupe de touristes. Derrière le moniteur, près des palmiers, une tripotĂ©e d’employĂ©s de l’hĂ´tel installent des barnums pour le dĂ©jeuner qui fait partie de l’animation. J’espère qu’ils ne l’ont pas prĂ©vu trop tĂ´t, parce que j’ai lĂ©gèrement abusĂ© des viennoiseries tout juste sorties du four Ă  peine une heure plus tĂ´t.

— Mes kuñas ! entends-je un peu plus loin sur la plage.

MaracujĂ , suivie de près par un Leo qui semble Ă©puisĂ©, marche d’un bon pas vers nous. Je me crispe dans l’attente de la cascade que je redoute, les mules de Mara soulevant Ă  chaque dĂ©hanchĂ© de leur propriĂ©taire une Ă©phĂ©mère mini-tornade de sable. Mais notre AmĂ©rindienne est une artiste funambule. Peu importe son âge, sa tenue, la qualitĂ© du sol ou l’altitude de ses talons, elle maĂ®trise sa dĂ©marche chaloupĂ©e, vestige de son passĂ© de mannequin vedette parisien. Une des pionnières noires dans le domaine de la haute couture. GainĂ©e dans une robe de plage couleur pĂŞche, elle est resplendissante. Son amant du jour, bermuda beige et polo blanc, arbore un grand sourire malgrĂ© ses traits fatiguĂ©s. La nuit n’a pas dĂ» ĂŞtre de tout repos.

— Mara, ma chĂ©rie, comment vas-tu ce matin ? lui demandĂ©-je d’un air entendu.

— Mieux que tout ce que tu pourrais imaginer, ma Jackie, rĂ©pond-elle avec un clin d’Ĺ“il.

Tout le monde se dit bonjour Ă  grand renfort d’exclamations et d’accolades. Damien rameute ses brebis :

— Chers tous, rapprochez-vous, que je vous explique le contenu de la journĂ©e dont je suis responsable, commence-t-il en s’inclinant. Je suis assistĂ© de Cynthia, LoĂŻc et Carmen pour vous accompagner ce matin sur un concours de pĂ©tanque, une partie de dessinez c’est gagnĂ© et un tournoi de volley. Ensuite, nous partagerons un dĂ©jeuner-animation plancha et nous enchaĂ®nerons par un temps calme pour faciliter la digestion. Enfin, pĂ©dalos, stand up paddle et baignade vous seront proposĂ©s afin de vous mettre en jambes pour la soirĂ©e !

Pour nous transformer en cadavres ambulants, oui ! Une rumeur de contentement parcourt nĂ©anmoins la foule autour de Damien, rayonnant dans son rĂ´le de Gentil Organisateur. Une main que je connais bien dĂ©sormais attrape la mienne et m’emmène vers la jeune fille assignĂ©e au registre de l’activitĂ© volley, comme son badge l’indique. Je lève les yeux et supplie Jack du regard. Moi, taper dans une balle ? Il ne m’a pas vu m’Ă©taler de tout mon long sur le sable, ma parole ? Sans un mot, je refuse catĂ©goriquement de la tĂŞte. Il affiche un air Ă  la fois rĂ©signĂ© et amusĂ©, puis se dirige vers l’homme prĂ©posĂ© au concours de dessin. Ah, voilĂ  qui promet de bons moments.


Chapitre 25 – A venir…

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